« On résiste à l'invasion des armées, on ne résiste pas à l'invasion des idées. »
– Victor Hugo
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Jean-François DETRY, chanoine prémontré de l'abbaye d'Heylissem déporté à l'île de Ré en 1798 pour avoir refusé de prêter le serment de haine à la Royauté, nommé curé de Molembais Saint-Pierre et de Huppaye le 6 décembre 1787, baptisé à Saint-Denis le 6 juillet 1742, décédé à Pellaines le 26 septembre 1816.
C'est le 22 mai 1764 que Jean-François Detry rejoint le monastère d'Heylissem. Il a vingt-deux ans, et nous ignorons tout de sa scolarité. Il ne semble pas être passé par l'Université de Louvain où certains membres de sa famille ont étudié mais il est clairement instruit comme une lettre écrite de sa main, nous l'apprend ultérieurement. Le monastère dans lequel il entre jouit d'un grand prestige et comme le rappelle Alphonse Wauters en 1875, cette abbaye norbertine étend son influence dans le domaine spirituel « dans toute la contrée qui avoisinait Tirlemont et Jodoigne où il n'existait aucune communauté religieuse pouvant rivaliser avec elle ». Les lieux sont fondés au XIIe siècle, remaniés à diverses époques, et les chanoines d'Heylissem jouissent d'une fortune considérée comme immense, reposant notamment sur plus de 2.000 hectares de terres fertiles de Hesbaye. C'est sous le règne de l'abbé Michel Gosin, 36e abbé élu en 1761, que Jean-François fait son entrée au monastère. Le 8 juillet 1764, il prend l'habit et un an et demi plus tard, le 9 février 1766, fait sa profession. Nul doute que son éducation s'y poursuit, et que la riche bibliothèque de l'abbaye, constituée dès le Moyen-Age, contribue à sa formation.
La proximité de la famille Detry avec les abbayes est grande. Qu'il s'agisse de celles de Malonne, de Grandpré, de la Ramée, de Marche-les-Dames ou encore du Chapitre de Sclayn disposant d'une collégiale érigée par un collège de chanoines originaires de Kornelimünster près d'Aix-la-Chapelle, où se situe l'abbaye fondée par saint Corneille. Il n'est dès lors pas étonnant qu'une vocation naisse dans cet environnement favorable. Mais plus encore, l'ascendance maternelle de Jean-François Detry explique sans doute cela. Par sa grand-mère, Rose de Noville, il appartient en effet à cette importante famille qui compte aux XVIe et XVIIe siècles non moins de cinq chanoines à Liège, des abbés de Saint-Laurent-lez-Liège et d'Aulne, et un procureur général du Prince-évêque de Liège. Le 24 mai 1766, Jean-François est ordonné sous-diacre et prêtre le 19 septembre 1767.
Jean-François Detry connaît alors une abbaye en reconstruction pendant plus de vingt ans. Le chantier ne doit en principe pas durer autant mais comme souvent les estimations à la fois de délais et financières sont revues à la hausse. Il faut dire que l'abbé Gosin a de l'ambition pour sa communauté, lui qui est soucieux d'une bonne gestion agricole et forestière et crée un haras renommé. La reconstruction, il la veut brillante, fastueuse et fait appel à un architecte alors très en vogue, Laurent Dewez (1731-1812), formé en Italie et en Angleterre et auquel on doit en Belgique, les plans des abbayes d'Orval, de Gembloux, d'Affligem, de Valduc et de Forival pour ne citer qu'elles. Les travaux sont longs, nécessitent quelques années plus tard un emprunt pour les financer et il est bien loin d'en voir la fin puisque son successeur, l'abbé Dave prend ses fonctions à la tête du monastère dès 1774. Il y demeure jusqu'à sa mort en 1790, et lui aussi dirige jusqu'alors des travaux de très longue haleine.
Entretemps, Jean-François Detry devient sous-prieur et maître des Novices le 31 août 1778. L'année suivante, le 14 novembre 1779, il est constitué curé de monastère, et enfin prieur le 27 juillet 1783. La fonction est importante et l'on sait qu'à Heylissem notamment, en cas de vacance de poste de l'abbé, l'intérim est assuré par un conseil de régence constitué du prieur, du proviseur et de deux chanoines ayant charge de paroisse, l'un en Flandre et l'autre en Wallonie. De cette époque date une lettre du 5 septembre 1783 adressée par Jean-François Detry au secrétaire de l'archevêque de Malines où il semble officier comme secrétaire de son abbé, Pierre Dave.
Le style est agréable, la tournure protocolaire et respectueuse : « Monsieur, j'ai reçu hier l'honneur de votre réponse du 2 courant que j'ai communiquée à Monsieur notre abbé qui me charge de vous adresser la requête qu'il présente à son éminence en conséquence de votre avis en vous priant d'avoir la bonté, Monsieur, de la lui remettre. Vous-même, et par une suite de votre attention à ma prémice, de m'accorder celle de me réécrire sa réponse pour ma règle. Il vous prie aussi, Monsieur, d'agréer ses compliments et ses sentiments de reconnaissance pour les peines que vous vous donnez pour lui. J'y joins mes remerciements particuliers en vous assurant que j'ai l'honneur d'être, infiniment, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. Jean-François Detry, prieur et maître des jeunes ».
Malgré la magnificence des lieux, la vie à l'abbaye est conforme aux vœux prononcés. Il y a bien sûr une vie liturgique intramuros mais aussi évangélique extra muros avec la charge d'un ministère pastoral. La vie sur place est austère telle que l'a établie, malgré des évolutions, son fondateur, Norbert. Le jeûne et l'abstinence sont de règle, et même si le Prémontré est autorisé à faire deux repas, le grand jeûne ne lui en permet qu'un, du 14 septembre à Pâques. La réalisation de travaux manuels est aussi de rigueur et l'abbaye joue de surcroît un rôle social de premier ordre : accueil de réfugiés, indemnités attribuées aux personnes victimes d'incendies, réguliers à l'époque par négligence et faits de guerre, mais encore distribution d'aumônes en nature et en argent. Si ce n'est la lettre mentionnée conservée à l'Archevêché de Malines-Bruxelles, les archives familiales ne conservent aucun souvenir du chanoine Detry dont l'existence par le fait de l'époque traversée, est évidemment fort chahutée. Aucun portrait, aucun papier personnel. On ne peut dès lors qu'imaginer ses traits dans l'une des tenues portées par les chanoines de l'Ordre de Prémontré au XVIIIe siècle, variant selon les lieux, les moments et les circonstances, de la tenue habituelle de maison et de ville, à celles de choeur en été ou en hiver.
Les années 1780 et celles qui suivent créent pour les communautés religieuses un chaos sans pareil. On sait combien Joseph II souhaite modérer le pouvoir de l’Église et dans ce but interdit, entre autres dispositions, toute relation entre les ordres religieux et leurs supérieurs étrangers. De ce fait les Prémontrés s'érigent en congrégation nationale mais la Révolution Brabançonne puis la Révolution française bouleversent tout. Le 6 décembre 1787, Jean-François est nommé curé de Molembais-Saint-Pierre et de Huppaye. En 1794, alors que l'abbé Demanet est depuis quatre ans, à la tête de la communauté, se déroule la seconde conquête française sur les Pays-Bas autrichiens. Le Chanoine Jean-François Detry alors curé à Molembais-Saint-Pierre fait un don de 600 florins en 1794 à la ville de Jodoigne, somme à titre d’avance sans intérêts pour le temps de la guerre. Son cousin Jean-Martin de Try (1731-1809) fermier de la cense du Jonquoy à Tillier, bourgeois de Namur le 25 février 1782, époux de Catherine de Gueldre, fait également un don en argent sur la « Première liste des Prêts, Dons volontaires et patriotiques pour subvenir aux dépenses que doit faire le Trésor royal de Sa Majesté l’Empereur et Roi à cause des circonstances de la présente guerre. Depuis le 13 décembre 1793 jusqu’au 14 janvier 1794 ». L'abbaye compte alors environ trente religieux dont quatre novices. L'abbé et seize religieux parmi lesquels ne figurent pas Jean-François, se réfugient au prieuré de Langwaden, près de Cologne en Prusse rhénane, dont ils reviennent par étapes en 1795. La vie reprend pour un court temps à l'abbaye d'Heylissem jusqu'au 1er septembre 1796, date à laquelle est établie la suppression de tous les Ordres réguliers dans les 9 départements français et la confiscation de tous leurs biens. Il est proposé aux chanoines un « bon de retraite » de 15.000 francs en dédommagement mais tous refusent. Jean-François Detry est alors âgé de près de 55 ans, compte 23 ans de vie religieuse et exerce toujours ses fonctions de prêtre de deux paroisses.
La position de l’Église tente à se durcir et celle de la République prend vite le dessus. À dater du 26 janvier 1797, il est demandé à tout prêtre qui désire poursuivre son ministère pastoral de prêter un serment de soumission à la République. Un deuxième décret de septembre l'impose purement et simplement avec la condition de porter un serment de haine à la royauté et à l'anarchie et d'attachement et de fidélité à la république et la constitution de l'an III. Le Cardinal archevêque de Malines s'y refuse, est arrêté et conduit à la frontière prussienne. Plus aucun prêtre n'ose désormais paraître sous son habit ecclésiastique. A la date du 8 décembre 1797, l'ancienne communauté abbatiale d'Heylissem compte dans le canton de Jauche sept représentants, Henri de Brabant, Charles Baugniet respectivement ancien curé et vicaire à Jandrain qui vivent en compagnie de leur ancien confrère Antoine Kinart, Jean-François Detry, et Laurent Vaus et Michel Collet, anciens curé et vicaire de Jauche résident avec leur confrère Jacques de Godenne.
Mais bientôt l'orage gronde plus fort encore car Jean-François Detry, clairement prêtre réfractaire, enfreint les décrets de la République, est surveillé de près et sans tarder privé de liberté. Un arrêté du 12 juillet 1798, pris à Paris par le directoire exécutif, signale après avoir entendu le rapport du ministre de la police générale et au vu de pièces jointes que « les nommés Albert Dubois, ex curé de Noduwez, François Detry, ex curé de Molembais-Saint-Pierre, et Louis Vaus, ex curé de Jauche, département de la Dyle, n'ont cessé par leurs propos fanatiques d'exciter le peuple à la désobéissance aux lois et à la révolte contre les autorités constituées, et seront par conséquent, déportés ».
« On résiste à l'invasion des armées, on ne résiste pas à l'invasion des idées », comme l'a si bien exprimé plus tard Victor Hugo. Jean-François Detry a connu les guerres, les privations, les charges militaires imposées à ses parents fermiers et à sa famille, sous les diverses occupations, mais tous s’en sont plus ou moins relevés. Mais ici c'est une ère nouvelle qui se présente où plus rien ne sera jamais pareil dans le courant des idées, celles contre lesquelles il a cru pouvoir lutter, mais en vain. Le 31 octobre 1798, il est emmené à Namur, la ville de ses ancêtres et embarqué pour l'île de Ré en déportation. C'est en effet le sort que l'on réserve à ceux qui ne rentrent pas dans le rang des dogmes de la République. Nous ignorons tout de son triste voyage, de sa captivité où l'on sait que tant sont déjà morts du typhus par manque d'hygiène, lui qui a alors atteint un âge respectable pour l'époque. On sait juste qu'il est avec ses tristes compagnons de galère, enfermé dans un des forts de cette île de l'océan atlantique au large des côtes aunisiennes et vendéennes, la quatrième plus grande de France métropolitaine.
Il y reste semble-t-il près de deux ans, et on imagine les affres des siens, le pensant certainement mort. En 1800, il revient en Belgique, on ne sait quand exactement ni de quelle manière. Toujours est-il que sa santé ne doit pas avoir trop souffert de la déportation puisqu'il exerce pendant seize ans encore les fonctions de curé dans ses anciennes paroisses. En outre l'abbé Demanet, retiré à Pellaines continue a espérer le retour à des jours meilleurs. Sa maison est le lieu de rassemblement régulier des anciens chanoines d'Heylissem en ce compris Jean-François. Tous ensemble, avec l'ancien proviseur, unissent leurs efforts et rachètent des anciens biens de l'abbaye qui leur procurent des revenus complémentaires aux charges presbytérales qu'ils exercent. Malgré la mort de l'abbé Demanet en 1809, ce dessein se poursuit, et en 1814 encore, Jean-François Detry est l'un des vingt-six chanoines qui signe un acte sous seing privé passé à Jodoigne en vue de prendre les dispositions nécessaires à la gestion de ces biens.
Preuve de cet attachement indéfectible à l'abbaye norbertine d'Heylissem, lorsque Jean-François Detry décède en 1816 à Pellaines, il rejoint dans le cimetière du lieu le monument érigé pour le dernier abbé, François Demanet, celui-là même qui vécut le joug d'une occupation et la destruction de ce que des siècles ont construit. Le mausolée dans lequel sont inhumés quatre autres chanoines de l'abbaye existe toujours mais a bien triste mine… Un dessin, assez maladroit, de cette tombe, est la seule trace que les archives familiales conservent du chanoine Detry, ce qui prouve néanmoins, que son destin peu commun est connu des siens, celui d'un homme de Dieu sincère et fidèle qui n'a pas craint le froid, la peur, la maladie, l'humiliation et la mort probable par conviction et soif de liberté. Quant à l'abbaye d'Heylissem, après être passée dans des mains privées à la suite sa vente comme bien de la République, elle est aujourd'hui la propriété de la Province du Brabant wallon et le siège de nombreuses activités.
Lettre manuscrite de Jean-François Detry (1742-1819), alors prieur et maître des Novices à l'abbaye d'Heylissem, le 5 septembre 1783
Serment de haine à la Royauté que le chanoine Detry refuse de prester ce qui lui vaut la déportation à l'île de Ré
P.-E. Detry, La famille namuroise Detry, autrefois de Try, Namur, 2015, pp. 241-245 (avec bibliographie) ; Seconde suite à la sixième liste des dons volontaires ou patriotiques pour les frais de guerre présentée à Son Altesse Royale pour la mettre sous les yeux de Sa Majesté l’Empereur, le 1er janvier 1794, p. 5 ; L’ami de la Religion et du Roi : journal ecclésiastique, politique et littéraire, 1797, p. 11 ; Analectes concernant l’Histoire ecclésiastique de la Belgique et en particulier de l’Archidiocèse de Malines, 1800, p. 116 ; A.A.M, Vie de François Hirn, LVème Evêque de Tournai, Courtrai, 1820, p. 27 ; Almanach de la province de Liège et de la Cour supérieure de Liège pour l’année 1822, Liège, 1822, p. 254 ; Recueil des victimes de la loi du 19 fructidor sous le directoire. Déportés en 1798 et 1799 à Simanari, Cayenne, aux Iles de Rhé et d’Oléron, au nombre d’environ deux mille ecclésiastiques et quelques laïcs, Paris, 1823, p. 28 ; E. Terwecoren, Collection de précis historiques, mélanges littéraires et scientifiques, Bruxelles, 1857, p. 242 ; J. Tarlier et A. Wauters, Géographie et histoire des communes belges, Bruxelles, 1873, p. 38.