Grands censiers et bourgeois de Namur

Au regard des professions exercées, des fermes occupées, des alliances contractées, des fonctions scabinales remplies, il est raisonnable de considérer que les origines sociales situent les Detry dans une bourgeoisie rurale d'un certain rang, les plaçant le plus souvent comme proches des abbayes et seigneurs locaux, détenant même un petit fief [1]. La qualité de bourgeois de Namur qu'occupent dès le XVIIe siècle jusqu'à la disparition de cette institution, cinq générations continues de porteurs du nom est évidemment un élément en ce sens. Concédant des droits et avantages et dispensant de certains impôts, la bourgeoisie est un atout indéniable, respectable et respecté et ce n'est sans doute pas sans fierté que Jacques de Try (1708-1793), bourgeois de Namur en 1734, calligraphie son nom sur un extrait des Coutumes du Pays et Comté de Namur, portant sur les bourgeois, publiées au Conseil de cette ville le 19 juin 1682. Ce livret a sans doute appartenu à son grand-père, Pierre de Try, bourgeois de Namur en 1686.

Inhumés dans leur église

L'inhumation de certains membres de la famille dans leur église même, privilège réservé aux classes sociales supérieures, permet aussi raisonnablement d'étayer notre position. Jean de Try (1641-1709) et son épouse sont inhumés dans l'église de Lives-sur-Meuse où la dalle funéraire existe toujours, Jean-Martin de Try (1705-1781), son épouse, et leur fils Thomas de Try (1746-1773), désigné comme « Thomas de Try de Saint-Amand », sont inhumés sous une pierre commune à eux trois devant le choeur de l'église de Saint-Amand, où elle est encore présente. Signalons que le frère de Thomas, Jean-François Detry (1751-1830), maire de Saint-Amand pendant quarante ans, est inhumé tout comme son épouse dans le cimetière car il décède après que la Révolution française abolit ce privilège d'être enterré dans l'église. Ces deux stèles sont de rares survivantes du cimetière détruit et sont encastrées depuis dans le mur extérieur de l'église de Saint-Amand. Lambert Lauvaux (1738-1783), lui, époux de Marie-Antoinette de Try (1735-1816) est inhumé dans l'église de Mehaigne, ce qui n'est plus le cas de son épouse décédée trop tardivement pour cet usage [2].

Origines lignagères et bourgeoisie rurale

Si un jour les écheveaux généalogiques se démêlent, permettant ainsi de remonter davantage encore dans le temps, il n'est alors pas présomptueux d'imaginer les origines au sein de familles lignagères namuroises. Quoiqu'il en soit on ne peut que faire sienne à cet égard la conclusion de Maurice Houtart, reprise par Émile Bouvier [3] : « Entre l'aristocratie et le peuple, la caste des gens de lignage représente la moyenne propriété, la grande culture, le travail joint à une certaine indépendance et à des traditions d'honneur. Les anoblis de l'Ancien Régime, la bourgeoisie moderne, les vieilles familles de fermiers s'y rattachent dans une proportion considérable ». Et Émile Bouvier de continuer : « En 1600, l'ascendance de ces censiers [4] de la Hesbaye et du Brabant wallon est lignagère dans une proportion qui varie du quart à la moitié de toute l'ascendance ». Il en est de même de Paul Rops qui signale : « on peut affirmer, sans crainte de se tromper, qu'il est fort peu d'anciennes familles de la province dont l'une ou l'autre branche n'ait été de lignage à un moment donné » [5]. Exprimant avec sincérité et sensibilité une réflexion sur les origines des familles paysannes, Charles Anciaux [6] relève dans un émouvant article paru dans Terre Wallonne : « (...) Et dans un raccourci saisissant où le temps rejoint l'espace, j'embrasse à la seule vue de ces plaines où ma race a vécu, la tradition millénaire de cette magnifique classe rurale de Wallonie. Les historiens n'enseignent-ils pas qu'après l'établissement de la domination franque, la culture de la terre resta aux mains de la vieille population gallo-romaine ? Ainsi cette classe rurale, par le sang de ses veines, continue l'héritage de Rome et de la latinité bien mieux que les marchands des villes et que l'aristocratie, héritière des leudes et des barons francs. C'est elle, c'est nous, les Anciaux du pays de Rosière et de Dongelberg, les Detry du pays de Gembloux, les Flémal et les Fortemps du pays de Wavre, les Hanquet, les Tordoir, les Delongueville, les Danhaive, tous du type brun et noir, malgré la faiblesse de notre soleil, qui incarnons Rome et l'ordre, la clarté et la tradition. Comment expliquer, sans cela, la bonne humeur, l'optimisme et le sens ironique de ces paysans qui depuis des siècles, de père en fils, n'ont pas quitté leurs terres ? Comment expliquer sans ces mérites héréditaires, joints à une forte discipline religieuse, qu'ils aient pu, malgré le long discrédit des arts et des lettres, continuer une race aimable, polie et laborieuse ? Et j'éprouve un orgueil délicieux à penser que ceux-là, dont je suis le descendant, ont créé le visage de cette admirable plaine, si riche en couleurs et en ciels lumineux, si riche de sève catholique (...) ».

Alliances flatteuses

Les alliances des Detry avec les familles de Huccorgne, Higuet, Doucet de Tillier, Hamoir, Dochain, Beaufays, Denison, Laduron, Noville, Chavée, Toisoul ou Bacquelaine, nous renvoient à des origines lignagères et confortent leur position sociale [7]. Par ailleurs, peu d'exploitations prépondérantes du Namurois n'ont à leur tête un des nôtres, qu'il s'agisse du « château de Saint-Marc » ou des importantes fermes de la Tour et de la Chairesse en ce lieu, des fermes de « Malonne » à Saint-Amand, de « Joncquoy » à Tillier, de « Fleurjoux » ou de la « Paix » à Fleurus, de la « Montagne » dite « ferme Detry », ou de la « Petite Cense » à Champion, du « Grand-Sart » à Dhuy, de « Crolcu » à Warêt-la-Chaussée, de la « ferme du château » à Boninne ou, à Bouge de la « Cense Martin Detry », de la « Cense Guillaume Detry », et de celle de la « Forêt ».

Bourgeoisie rurale à bourgeoisie urbaine au XIXe

Hormis quelques membres de la branche de Saint-Amand, Désiré Detry (1840-1905), qui exploite la ferme du château à Boninne, Auguste (1854-1922) et son fils Léon Detry (1892-1954), fermiers en divers lieux dont la ferme du château de Blerancourt (Aisne-F.), Jules Detry (1879-1940), cultivateur, éleveur doté de Prix à Emines et son fils Marcel (1910-1970) exerçant la même profession au même lieu et enfin Alexandre Detry (1844-1913) et sa descendance, maréchal ferrant à Warisoulx, ainsi que Thomas Detry (1799-1835) qui l'est à Farciennes, le XIXe siècle dans toute sa durée voit une désertion de plus en plus grande des activités rurales et notamment l'agriculture au profit de professions qui enorgueillissent alors le pays [8].

Esprit d'entreprise

L'esprit d'entreprendre qui se développe au siècle suivant, est indéniable chez Marie-Françoise Detry (1829-1899), jeune veuve avec charge de famille, qui fonde en 1866 à Namur un négoce de denrées coloniales et de vin connu sous le nom de « Au Moka », véritable institution namuroise durant un siècle. Adèle Detry (1824-1910) est active avec son époux dans un négoce de houille, et une fabrique de sirops, Jean-Baptiste Detry (1842-1923) fonde la Brasserie du Marais produisant la « Double Detry » et la « Malterie Detry » à Saint-Amand, Léon Detry (1850-1930) est un négociant en grains important à Gembloux, ville où Alexandre Detry (1836-1915) est propriétaire d'un hôtel reconnu. Thomas Detry (1838-1912) crée une entreprise de peinture et décoration à Tamines qu'il dirige avec ses fils [9].


[1] S. Bormans, Les fiefs du comté de Namur, Namur, 1875, pp. 45-547.

[2] Archives paroissiales de Saint-Amand et Mehaigne, inventaire des sépultures, 1780-1830.

[3] E. Bouvier, Essai de définition sociale des vieilles familles de fermiers de la Hesbaye et du Brabant wallon, 1955, pp. 57-61.

[4] En droit féodal, le censier reçoit ou paie le cens, indicateur de sa position et richesse.

[5] Paul Rops, La généalogie des familles anciennes de Namur, Namur, 1928, pp. 12-35.

[6] Charles Anciaux, Terre Wallonne, 1910, pp. 22-30.

[7] Correspondances et registres notariaux, Namur, 1750-1850.

[8] Recensements agricoles et rapports de la Société Générale de Belgique, XIXe siècle.

[9] Actes notariés, Tamines, 1866-1912.