« Selon vous, quel est l'élément le plus important d'une forteresse ? Ses murs ? Ses canons ? Sa position ? Non, ce sont les hommes qui se tiennent derrière les remparts et qui disent à l'ennemi: 'Non, vous ne prendrez pas cette place'. »
– Graham McNeill
On connaît l'intérêt que revêt pour les préhistoriens l'étude des grottes et cavernes du namurois, qui ont livré comme à Spy, des squelettes néandertaliens du plus haut intérêt. Ernest Angelroth, beau-père de Valentine Detry est un de ceux qui se passionne pour cette histoire lointaine de notre contrée. Terre gauloise puis romaine, les Namurois en prennent, à partir du premier siècle avant Jésus-Christ, le mode d'organisation et de vie et les témoignages tels que les chaussées romaines, les vestiges de villas, les modes de culture et d'exploitation industrielle nous sont connus. C'est ensuite au IIIe et IVe siècle, l'invasion de nos terres par les Francs qui s'y installent alors, créant un brassage de population, avant que le christianisme ne se répande et n'amène à la fondation, au VIIe siècle, par des religieux irlandais, des monastères de Fosses et de Malonne, ce dernier jouant un rôle capital dans l'existence de la branche de Saint-Amand de la famille Detry au XVIIIe siècle. Bientôt territoire carolingien divisé en comtés (pagi), celui du « Pagus Lomacensis », équivalent approximativement à l'Entre-Sambre-et-Meuse et à la région de Gembloux-Nivelles, comporte deux villes importantes : Namur et Dinant. Ce comté, futur comté de Namur, est alors incorporé à l'empire d'Allemagne dont les fonctionnaires qui le dirigent au Xe siècle, ne sont autres que les comtes de Namur qui petit à petit prennent leur indépendance et assoient leurs pouvoirs. Des limites territoriales changeantes aux Xe et XIe siècles au profit du duché de Brabant, du comté de Hainaut et de la Principauté de Liège sont source de nombreux conflits dont la rivalité industrielle entre Bouvignes, namuroise, et Dinant, devenue liégeoise, marque encore les esprits aujourd'hui.
Le comté de Namur est avec ces diverses enclaves, un des moins puissants ; par contre ceux qui le dirigent contractent des alliances prestigieuses, notamment avec les rois de France, et la mémoire collective namuroise retient encore aujourd'hui les personnalités de Baudouin de Courtenay, comte de Namur au XIIIe siècle, dernier empereur latin de Constantinople, ou Blanche de Namur devenue reine de Norvège et de Suède au siècle suivant. Après l'achat du comté aux Courtenay par les Dampierre, il connaît, fin XIIIe et XIXe siècles, une période de paix et de confort au travers d'activités forestières et agricoles, mais aussi industrielles par la richesse de ses gisements de fer et de terre plastique. Au XVe siècle, c'est Philippe le Bon, duc de Bourgogne [1] qui achète le comté. S'il n'est pas prouvé que nos ancêtres Detry soient namurois à cette époque, bien que la chose soit probable, grand nombre d'entre nous avons des quartiers d'ascendance qui nous y renvoient. Pendant les trois siècles qui suivent, du XVIe au XVIIIe, au cours desquels la famille Detry est présente et active sur son sol, le comté de Namur dépend des Pays-Bas bourguignons puis connaît les régimes espagnol et autrichien. C'est un gouverneur qui dirige et le conseil provincial est fort influent dans la gestion, et ce dans des domaines très variés. Nos ancêtres sont alors bourgeois de la ville de Namur et bénéficient à cet effet de divers avantages. La vie y est difficile, car le comté est en proie aux querelles et guerres successives : lutte entre Namur, Dinant, Liège ; conflits incessants entre la France et l'Espagne, qui ruinent les campagnes et anéantissent l'économie à l'exception de l'industrie métallurgique, florissante elle, notamment en armes de guerre. La famille Detry, essentiellement terrienne, subit ces contrecoups de l'histoire, et il faut le courage, la persévérance, la foi et l'amour de la cité pour que plusieurs branches y demeurent envers et contre tout. Namur devient une des dix places fortes redoutables à l'échelle européenne, et les Namurois en sont bien souvent les victimes.
Namur, cédée à la France au XVIIe siècle après des sièges sanglants, s'ouvre au renouveau religieux et nombreux sont les couvents construits qui font de la cité une ville de clochers. C'est aussi l'époque où les jésuites y créent un collège réputé ; début XVIIIe, le comté tombe dans le giron autrichien et la ville connaît une prospérité relative qui ne gagne toutefois pas l'agriculture où des efforts sans lendemain sont pourtant tentés pour améliorer les rendements. La fin du siècle est propice aux Namurois pour contester le régime autrichien, et le comté de Namur auquel est notamment soustrait Fleurus où une branche de la famille est présente, mais auquel on adjoint des localités liégeoises et une partie du duché de Luxembourg, devient le département de Sambre-et-Meuse de la République française. Les Detry, anciennement échevins des cours seigneuriales, deviennent maire ou adjoint au maire sous le régime français, qui se veut ouvert et progressiste. Lors de la vente des biens nationaux, les grands fermiers d'abbayes qu'ils ont été, leur demeurent néanmoins fidèles jusqu'à servir d'homme de paille au profit des religieux, comme Jean-François Detry pour l'abbaye de Malonne à Mehaigne. D'autres, au sein de la famille, plus opportunistes, en profitent, et s'enrichissent alors parfois, de façon substantielle. Après la défaite de Napoléon à Waterloo en 1815, le royaume des Pays-Bas nous gouverne et la province de Namur succède au département de Sambre-et-Meuse. Le régime hollandais attire peu la sympathie des Namurois, et la Province n'est dès lors pas pleutre pour s'insurger contre le régime, et collaborer en 1830 à l'avènement d'une Belgique indépendante [2]. Plusieurs décennies de paix et de prospérité marquent alors la province de Namur [3] avec les développements de l'instruction, d'industries nouvelles, l'installation du chemin de fer et la canalisation des fleuves facilitant les communications ; l'élevage connaît des progrès mais l'agriculture vit encore bien des revers et rares sont ceux qui gardent le cap d'une activité ancestrale. Les deux guerres mondiales donnent un tout autre visage au monde des XXe et XXIe siècles, et il est émouvant pour l'auteur de penser qu'il foule les mêmes chemins et sentiers que ceux empruntés par ses ancêtres, alors témoins oculaires des sièges de Namur par Louis XIV en 1692 ou par Guillaume III, roi d'Angleterre en 1695. Puissent les miens aimer Namur comme je l'aime, conscient de ses limites, mais admiratif de ses combats, fier de ses succès, ému de ses paysages, et marqué de l'empreinte de cinq siècles minimum de vie commune entre une famille et un lieu.
[1] Le professeur Paul Bonenfant, gendre d'Elvire Detry écrit sur ce sujet (P. Bonenfant, Philippe le Bon, Bruxelles, 1955). Son épouse, Anne-Marie-Feytmans l'évoque lors de La Pensée et les Hommes, le 9 juin 1997.
[2] L'histoire du comté de Namur est traitée par maints auteurs. F. Rousseau, La Meuse et le Pays mosan en Belgique : leur importance historique avant le XIIIe siècle, Namur, 1930 ; F. Rousseau, Namur, ville mosane, Bruxelles, 1958 ; J. Bovesse, Histoire du Namurois, in La Province de Namur, Paris, 1972, qui inspire ce survol ; C. Henin et Cl. de Moreau de Gerbehaye, Les pouvoirs politiques du comté de Namur. Répertoire des institutions publiques centrales, régionales et locales de l'an mil à 1795, Bruxelles, 2013. Lire aussi avec intérêt, de Mme Paul Bonenfant, fille d'Elvire Detry : « Aux origines du grand hôpital de Namur » in Annales de la Société archéologique de Namur, 1980, pp. 23-65.
[3] La Province de Namur, 1830-1930, Namur, 1930.