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Chirurgien pour Miss Cavell : au mépris du danger

Marcel Detry (à droite) croqué dans l'almanach de l'université de Gand, 1905
Marcel Detry (à droite) croqué dans l'almanach de l'université de Gand, 1905

Marcel DETRY, né à Gilly le 17 novembre 1879 et décédé à Uccle le 29 septembre 1972, est diplômé en médecine, chirurgie et accouchement de l’Université Libre de Bruxelles, membre associé de la Société belge d’orthopédie et de chirurgie de l’appareil moteur dont il démissionne en 1946, membre de l’Association des gynécologues et obstétriciens de langue française et de « Acta chirurgica Belgica », et Résistant de la Première guerre Mondiale aux côtés d’Edith Cavell, héroïque infirmière anglaise à la fin de vie tragique, officier de des Ordres de Léopold et de la Couronne, Croix de 1ère classe de la Croix Rouge.

L'enfance de Marcel est partagée entre une éducation bourgeoise et privilégiée, et la dure réalité industrielle qui l'entoure à Gilly où son père, chirurgien brillamment diplômé de l’Université de Liège, officie tout en se consacrant à son rôle d’échevin libéral de l’Instruction publique, de lieutenant-colonel de la Garde civique et investi dans de nombreuses fonctions. En pension « sous le régime wallon » à l'Athénée d'Ostende, le jeune enfant accomplit ses humanités anciennes en cette ville où la famille séjourne l’été. Élève brillant, il obtient le « Prix général de l'année » en 1893, et de nombreux Prix annexes en langue latine, en langue française, en Histoire, en Géographie et en Arithmétique. Sans doute l’exemple de son père, médecin dévoué et impuissant à soigner du croup la sœur de Marcel, Paula, décédée à l’âge de onze ans, ainsi qu’une vocation personnelle, le destinent à entamer des études de médecine à l’Université Libre de Bruxelles.

Comme son lointain cousin, René-François Detry, fondateur de la Loterie Coloniale, Marcel Detry exerce diverses fonctions à l’Université Libre de Bruxelles où il est porte-drapeau et trésorier de l’Association générale des Etudiants libéraux, alors placée sous la présidence d’Albert Devèze, futur avocat près la Cour d’Appel, ministre à trois reprises, Premier ministre, ministre d’Etat, président du parti libéral etc. Marcel est un ami fidèle qui remplira le rôle de secrétaire de l’œuvre des Eclaireurs du denier des Ecoles présidée par Albert Devèze. Diplômé avec distinction de l’Université Libre de Bruxelles en octobre 1906, il se spécialise en chirurgie à Berne et à Paris avant d’exercer comme premier chirurgien ou chirurgien chef de service dans différents hôpitaux : Bruxelles, polyclinique de Charleroi, hôpital de Saint-Gilles-lez-Bruxelles, hôpital de Jumet, et plus tardivement à la Clinique de la Croix-Rouge, l’Institut Edith Cavell et l’Institut Longchamp. Marié en 1907 à Blanche Dullier, qui est une petite-fille des industriels Delhaize, les liens de Marcel Detry avec les actionnaires de ce qui devient un empire alimentaire, sont suivis tout au long de son existence.

Désigné en 1912 comme chirurgien adjoint puis chirurgien en chef de l'Hôpital de Jumet, et directeur du sanatorium, il reçoit également dans son cabinet privé à Gilly d’abord chez son père puis avenue Brugmann à Bruxelles où il réside. Il est spécialisé dans les maladies de l’estomac et des intestins. Cet hôpital sanatorium hainuyer qu’il dirige est alors tout neuf et enorgueillit la ville. Implanté sur trois hectares, l'endroit est des plus pittoresques et dispose d’un staff composé de neuf médecins spécialisés. La presse qui relate l'inauguration précise qu'outre le corps médical, « cinq infirmières laïques venant de l'école de « La Source », de Lausanne (Suisse) seront attachées à l'établissement (...). Miss Cavell, directrice de l'École Belge d'infirmières diplômées de Bruxelles dont le concours et les conseils furent si précieux à l'œuvre que l'on installe aujourd'hui est également présente à l’inauguration ».

En juin 1913, a lieu l'inauguration d'une Plaine de jeux à Uccle-Calevoet à l'initiative du « Cercle des Éclaireurs du denier des Écoles », dont Marcel Detry est secrétaire. La plaine de deux hectares qui voisine avec des champs d'avoine et de froment a pour but d'offrir aux enfants bruxellois défavorisés à la fois un espace d'air pur « car les réservoirs d'air manquent de plus en plus » mais aussi de proposer un lieu « qui offre les moyens de s'étirer, de pratiquer des exercices physiques indispensables à l'organisme (...) ».

La Résistance

Collaborateur occasionnel d'Antoine Depage, Marcel Detry s'installe peu après la déclaration de guerre dans une autre demeure qu’il vient d’acheter avenue Brugmann, au numéro 116 implantée sur 9 ares en pleine ville, et dont les jardins communiquent avec les trois maisons qu'Edith Cavell transforme, rue de la Culture, en hôpital de la Résistance. Un écrivain anglais, Rowland Ryder relayé ensuite par d'autres, a l'occasion, du vivant de Marcel Detry, de recueillir les souvenirs de cette époque où il prend des risques importants, et de les publier par la suite. L'auteur signale : « la maison du Docteur Detry avenue Brugmann se trouvait à deux pas de la clinique d'Edith Cavell ; les jardins étaient contigus et depuis sa maison, le docteur pouvait entendre les soldats britanniques chanter. Il avait averti Cavell du risque qu'elle courait et a dit qu'elle était devenue nerveuse et préoccupée au bloc opératoire. (...) Après la bataille de Charleroi, le 23 août, les hôpitaux de la région étaient remplis de blessés, et à l'hôpital de Jumet, il s’en trouvait de nombreux, français et quelques allemands. Le docteur Marcel Detry, l'un des plus brillants chirurgiens de la clinique, se rendait à cet hôpital deux fois par semaine ; il faisait cela depuis au moins deux ans. L'un des patients du Docteur Detry à Jumet, un soldat français qui s'était battu à Charleroi et récupérait de ses blessures, s'était résolu à prendre la fuite. Il avait discuté de cette question avec le Docteur Detry, qui en avait ensuite parlé à Edith Cavell, laquelle avait accepté de le recevoir. Marcel Detry organisa pour lui le voyage pour Bruxelles où il séjourna un jour ou deux, jusqu'à ce qu'Edith Cavell lui trouvât un guide pour passer la frontière hollandaise. Les dix soldats du Docteur Detry, une dizaine, pour citer sa propre expression, furent envoyés individuellement de Jumet vers Bruxelles et ensuite, quand le sort le permettait, vers les Pays-Bas, à intervalles d'environ une semaine, jusqu'à la fin du mois de janvier 1915 ».

Mais Edith Cavell prend des risques de plus en plus grands, malgré les mises en garde de Marcel Detry, et entre mai et août 1915, l'étau se resserre et bientôt le réseau tombe. Le 5 août, l'admirable infirmière, coupable de « trahison » envers les Allemands pour avoir permis l'évasion de centaines de soldats alliés de la Belgique, s'effondre sous les balles de l'occupant en ayant refusé, comme la triste tradition le propose, qu'on lui bande les yeux. Pour Marcel Detry, dont Miss Cavell était devenue l'amie de la famille, ce sont des moments terribles que le temps n'efface jamais. La guerre finie, le médecin idéaliste qu'il est, épris de liberté, reçoit la Croix de 1re classe de la Croix Rouge de Belgique pour « services rendus pendant la guerre 1914-1918 », et il n'est pas de doute possible que cette reconnaissance, il la dédie alors à cette infirmière exceptionnelle qu'il a eu le privilège de côtoyer, elle qui a sauvé des vies, lui qui, régulièrement, donne la vie.

Si l’existence, après la guerre, reprend son cours, elle demeure pour les médecins la triste origine de bien des malheurs. Marcel Detry poursuit en effet ses fonctions à responsabilités à Jumet, et est alors amené à traiter nombre de mutilés de la guerre à la suite du danger des explosifs qui parsèment le territoire un peu partout. Sous le titre « C'est la mort ou la mutilation à l'Hôpital-Sanatorium de Jumet. Tristes exemples », un journaliste consacre à cet épineux problème un long article. 1940. Le cauchemar recommence. Marcel Detry qui a quitté Jumet depuis 1938, opère dans divers hôpitaux bruxellois dont celui qui porte le nom de son amie Edith Cavell ; il est membre de l’Ordre des Médecins dès sa fondation en 1942. Marcel Detry poursuit son activité au-delà de la Seconde guerre Mondiale et l'Annuaire du Commerce et de l'Industrie de Bruxelles qui paraît en 1959 fait toujours état de sa profession de médecin. Entre-temps, il passe ses vacances au Zoute où il est propriétaire de la Ville « Le Hesby » face au mini-golf. Père de Marie-Louise Detry (1911-2005), épouse de Jean Dewaet, ingénieur, major BEM, Résistant et Prisonnier politique lors de la Seconde guerre Mondiale, Marcel Detry a la joie d’être grand-père à plusieurs reprises et décède, veuf et nonagénaire comme le sera sa fille unique, en 1972 après une existence faite d’idéal, de combats pour la liberté et d’enthousiasme pour la vie.

Galerie de photos et de documents


L’Écho d’Ostende, 3 août 1893 ; Rôle des inscriptions de l’Université Libre de Bruxelles pendant la troisième période trentenaire 1894-1895-1923-1924, Revue de l’Université de Bruxelles, 1903-1904, Bruxelles, 1904, p. 80 ; Almanach de l’Université de Gand, section de Bruxelles de l’Association générale des étudiants libéraux, Gand, 1905, p. 220–221 ; Le Journal de Charleroi, 1er février 1919, 24 septembre 1920 ; Rowland Ryder, Edith Cavell, Londres, Hamilton, 1975, 278 p., p. 125, 140-141, 168 ; Diana Souhami, Edith Cavell, Londres, Quercus, 2010, 417 p. ; P.-E. Detry, « Le docteur Marcel Detry aux côtés d’Edith Cavell » in Revue Ucclensia, Bruxelles, mai 2015 ; La Libre Belgique, 5 novembre 2015 ; P.-E. Detry, La famille namuroise Detry. Autrefois de Try. Cinq siècles d’histoire, Namur, 2015, pp. 215-228 ; Revue de la Société belge d’orthopédie et de chirurgie de l’appareil moteur, 1946, p. 282 ; Moniteur belge, 12 octobre 1947, p. 9420 (nomination de chevalier de l’Ordre de Léopold) ; Bulletin de l’Association des gynécologues et obstétriciens de langue française, 1950, p. 10 ; Acta chirurgica Belgica, 1957, p. 16.


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