« Un enfant sans père est à demi-orphelin, un enfant sans mère est un orphelin entier. »
– Joseph Vebret
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Claude DESTRÉE-DETRY, peintre décorateur à la suite de son père adoptif, éleveur et propriétaire de chevaux de courses (trotteurs) à Hanzinne et Mettet dont plusieurs remportent des Prix, membre de la Fédération Nationale des Courses Hippiques Belges, né à Leuze le 11 mars 1940, décédé à Charleroi le 13 avril 2008, épouse (mariage dissous) Dhuy le 11 mai 1962 Lise PETURE, négociante en quincaillerie, née à Sovet le 18 octobre 1939, décédée à Marcinelle le 21 février 2023, fille de Raymond, employé à la Société Nationale des Chemins de Fer Belges, et de Berthe Evrard.
La vie de Claude Destrée-Detry n’est pas un long fleuve tranquille mais plutôt le scénario d’un bon roman ou d’une adaptation cinématographique qui, bien interprétée, ne manquerait pas d’émouvoir. Issu de la branche de Marchovelette de la famille Detry où ses membres sont cultivateurs, il est l’arrière-petit-fils de Félix Detry (1830-1893), cultivateur à Marchovelette puis à Leuze, et de Félicité Preud’homme (1836-1883). Le couple a huit enfants dont Sidonie (1870-1939) épouse de Jean-Joseph Destrée (1855-1916), fabricant de chaussures à Gand, et Arthur Detry (1867-1934), peintre-décorateur à Couillet époux de Virginie Carpiaux, grands-parents de Georges Detry (1919-2002), artiste peintre. Lorsque Sidonie Detry accouche en 1902 d’un fils, Jules, elle est encore célibataire et crée par cette naissance un séisme familial au sein de sa famille, traditionnelle et catholique. Jules Detry est toutefois légitimé par le mariage de sa mère avec Jean-Joseph Destrée six ans plus tard, et prend ce patronyme. Lorsque Jules Destrée se marie lui-même à Leuze le 20 juin 1925 avec Maria Devillers (1902-1940), cet épisode fracassant de sa naissance illégitime est loin derrière lui et il fonde une grande famille de sept enfants dont Claude Destrée dont il est ici question.
Fils de Jules Destrée lui-même fils de Sidonie Detry, Claude a donc du sang Detry, ce qui au regard de son histoire, prend tout son sens. Né au sein d’une famille nombreuse, unie et aimante, il est donc le dernier enfant né en 1940 de Jules Destrée, employé à la Société Nationale des Chemins de Fer Belges, et de Maria Devillers. La famille vit paisiblement à Leuze-Longchamps et Claude compte six frères et sœurs : Gilberte, 14 ans, Laure, 13 ans, Robert, 11 ans, Denise, 10 ans, Hélène, 8 ans et Yolande, 4 ans. Né le 11 mars 1940, Claude Destrée a pour parrain Hector Detry et pour marraine Emma Detry, enfants d’Arthur Detry et de Virginie Carpiaux évoqués ci-dessus et donc cousins germains de son père, Jules Destrée. Claude a donc deux mois à la déclaration de guerre, le 10 mai 1940. Son père est réquisitionné dans sa fonction, et l’on ne peut que louer les actes héroïques que la plupart des employés et ouvriers des chemins de fer belges ont accompli tout au long de la guerre, pour résister et déjouer les plans de l’occupant allemand. Les martyrs furent d’ailleurs bien nombreux. Tous ceux qui ont connu la Première guerre Mondiale, et c’est le cas de Jules et de Maria, restent sous le choc de la brutalité de cette occupation et seule avec sept enfants, la jeune femme préfère, comme tant d’autres, tenter de trouver un refuge plus paisible en France.
Malgré les réticences familiales, la mère de famille qui a l’espoir que son mari la rejoigne en ce pays d’accueil, s’embarque donc, le 11 mai, sur les routes avec tous les siens mais aussi d’autres proches. Au total cinq adultes et onze enfants… À pied… Car Maria est privée de voiture. À Marchienne-au-Pont déjà, où le pont de Sambre a sauté, c’est la cohue. Robert, 11 ans, se perd et sa mère s’évanouit au bras du landau qu’elle pousse. Ranimée, et Robert retrouvé par miracle, elle reprend la route mais est vite dévoyée des axes principaux, impraticables. C’est donc par des voies secondaires qu’elle espère franchir la frontière à raison de 15 km par jour. Nous avons tous en mémoire ces images de colonnes humaines lors de l’évacuation, et peu d’imagination suffit pour y voir le visage défait, inquiet, souffrant de la chaleur et de la faim, de cette femme courageuse prête à braver tous les dangers pour mettre ses enfants à l’abri. Sans pitié, les aviateurs allemands bombardent ces réfugiés, et blessée légèrement à la tête par une balle, Maria réalise très concrètement le danger qu’elle court mais surtout celui qui plane sur ses enfants ; son souci de tous les instants est dorénavant de les mettre coûte que coûte à l’abri et de dénicher un petit havre de paix. Six jours après leur départ, épuisée par la chaleur, la famille Destrée franchit la frontière, certaine que là est leur porte de salut. Au-delà de Maubeuge, les réfugiés ne sont pas libres d’aller à leur guise et doivent suivre un itinéraire indiqué qui les amènent à Locquignol où, de manière non prévisible, dix-huit personnes, principalement des Belges, meurent sous les mitraillages allemands… C’est ensuite le centre du village qui est bombardé faisant là aussi une douzaine de victimes. Les Destrée sont sains et saufs et c’est un mélange de peur, de courage et de rage qui les maintient debout.
Le 18 mai, la famille se remet en route mais se trouve face à des motocyclistes allemands qui lui intiment l’ordre de rebrousser chemin. Tous s’exécutent donc et alors qu’ils arrivent à proximité de la station de Locquignol, un avion attaque et les mitrailleuses crépitent en tous sens. Maria prend Claude, son bébé, dans les bras avant de s’effondrer, blessée au dos et de crier « partez », alors que Denise, 10 ans, gît au sol. La panique s’installe et les adultes rassemblent à la hâte les enfants afin de s’enfoncer dans la proche forêt, considérant par ailleurs qu’ils ne peuvent hélas plus rien pour Maria, Denise et Claude. Gilberte, l’aînée, veut tenter de secourir sa mère et ne croit pas à la mort de Claude, mais la zone reste extrêmement dangereuse et on l’empêche de sortir de la forêt. On imagine le retour vers la Belgique, le cœur serré, la peur au ventre car des bombardements ont encore lieu, et plus encore l’immense tristesse et incertitude qui plane sur les trois membres de la famille abandonnés.
De retour à Leuze-Longchamps, les enfants sont hébergés chez une personne de confiance dans l’attente du retour espéré, de leur père. Entretemps, deux hommes ont découvert, par ses cris, Claude dans les bras de sa mère décédée, et ils confient l’enfant à une autochtone. Rien, hormis ses vêtements, ne permet de l’identifier. Jules Destrée, son père, est de retour à Leuze, le 15 août, au terme des replis successifs des troupes belges, et désolation et incompréhension l’y attendent : son foyer est déserté et pas un mot d’explication ne lui est adressé. Le bourgmestre du village n’ose lui avouer la mort des siens et l’invite seulement à retrouver les survivants qui lui apprendront ce qui est arrivé. Jules n’a de cesse alors d’aller sur les lieux du drame où la mairie lui confirme la mort de Maria et Denise mais n’a pas d’information quant à Claude. Sur les lieux mêmes une Croix de bois a été élevée et un papier glissé dans une bouteille au pied de la Croix mentionne : Madame Destrée et sa fille. Il n’est pas question de son jeune fils.
Peu de temps après, Jules qui s’est promis de donner à son épouse une sépulture digne, revient accompagné sur les lieux et, sans la moindre autorisation officielle mais avec une émotion immense, déterre les corps de sa femme et de sa fille qu’il ramène en Belgique. Cette pieuse nécessité accomplie, il retourne à Locquignol, car le corps de Claude n’a pas été trouvé, et l’espoir qu’il soit bien vivant, renaît. Mais les démarches sont difficiles et le 1er janvier 1941, Jules écrit à son cousin Hector Detry : « Je viens en ce jour de Nouvel-An vous souhaiter mes meilleurs vœux espérant que l’année qui s’ouvre sera moins cruelle que celle qui vient de se terminer car pour moi ça a été une terrible épreuve. J’ai des nouvelles de mon petit Claude. Il doit être dans un village voisin d’où ma malheureuse femme a été tuée. (...) L’enfant est blond et a les yeux bleus et correspond à l’âge du mien. (...) Maintenant, je vais me rendre en France pour reconnaître mon cher enfant (...) ». Jules se rend chez cette dame qui a recueilli Claude mais une déception l’y attend. Réclamé par un couple belge, l’enfant lui a été confié, sur insistance de la Croix Rouge, et se trouve à Coutisse près d’Andenne.
Toutefois la Française qui l’a recueilli a eu soin de prendre des photos du bébé et lui déclare que ne sachant s’il avait été baptisé, il l’a été et que les prénom et nom de Michel de Saint-Hilaire lui ont été donnés…. Une enquête de la Gendarmerie est lancée par Jules car le couple chez qui vit Claude, affirme qu’il s’agit de son enfant. Grâce aux vêtements qu’il porte sur les photos, la preuve est faite qu’il s’agit bien de Claude Destrée et Jules peut récupérer son fils. Mais la guerre est toujours bien présente et le pauvre veuf ne peut faire face à cette famille nombreuse qui requiert attention et suivi. Aussi confie-t-il Claude, qui a maintenant onze mois, à son cousin et parrain de l’enfant, Hector Detry. Sa marraine, Emma Detry, lui est aussi fortement attachée et c'est avec affection que cette dernière écrit, le 6 juillet 1941, à cette Française qui avait recueilli Claude : « Je reçois à l'instant la visite de votre émissaire. Je suis très heureuse d'avoir de vos nouvelles par ce Monsieur car par la Poste, c'est parfois très difficile. Notre petit Claude ou votre petit Michel se porte bien. Il devient de plus en plus luron. Le voilà parti maintenant pour marcher tout seul. Il a encore un peu la frousse mais se décide tout de même. Il est venu déjeuner ce matin chez moi avec du pain blanc fait à son intention et je vous assure qu'il sentait bien que ce n'était pas le pain de tous les jours... Il est bien dommage que vous soyez si éloignée car vous pourriez profiter de toutes ses gentillesses, cet enfant étant de plus en plus charmant. (...) Je joins à cette lettre les photos promises. Je vous en enverrai de nouvelles dans quelques jours (...). Vous voyez donc que tout va bien et que vous pouvez être tout à fait rassurée pour le bien-être de votre petit garçon. En tout cas, je vous remercie encore une fois de tout coeur de tout ce que vous avez fait pour ce petit être abandonné. C'est à vous qu'il devra d'être un homme ».
L'histoire d’amour entre Claude et Hector et Berthe Detry ne prend jamais fin, ces derniers ne pouvant avoir d’enfant. Ils le considèrent dès lors comme le leur. Toute sa vie ce dernier est entouré de l’affection de son père naturel et de ses parents d’adoption, et après la mort de Jules Destrée, le 27 novembre 1986, Hector Detry adopte Claude auquel il transmet dès lors son nom, mais qui est aussi celui de sa grand-mère paternelle : Sidonie Detry. Claude Destrée-Detry connaît donc le destin peu banal d’avoir été laissé pour mort, avoir été deux fois baptisé, avoir porté trois patronymes différents, avoir eu deux pères et… non moins de cinq mères : son héroïque mère naturelle, son attachante mère d’adoption, sa mère française de secours, sa mère andennaise d’usurpation et, avant le retour de son père, sa mère d’attente à Leuze-Longchamps [1], et enfin d'avoir eu deux amours dans sa vie [2].
Propriétaire de chevaux, Claude Destrée-Detry remporte de nombreux Prix hippiques dans les années 1980, avec « Thanaëlle chérie », notamment les 31 octobre 1982, 5 mai 1985, en 1987, et des chevaux qu'il élève en décrochent également plus tard dans les années 1990 et 2000 tels les poulains de Thanaëlle, « Rupert des Villers » les 9 février 2003 et 17 septembre 2005, Noblesse D.A, Happy D.A, Illias D.A, Jebby D.A, Priska D.A. Ces chevaux courent soit à Sterrebeek, Tongres, Kuurne, Ostende ou Glin. Parmi la descendance de Claude Destrée-Detry, ses enfants Pascal, cavalier, prend part à certaines compétitions alors qu’Emmanuel est éleveur de chevaux et cavalier participant à des challenges hippiques. Il en est de même pour ses petits-enfants : Zélie, Charlotte, Mathilde et Emma Destrée-Detry. Nul doute que l’amour des chevaux très présent dans la famille Detry ait été transmis à cette branche.
P.-E. Detry, La famille namuroise Detry, autrefois de Detry. Cinq siècles d’histoire, Namur, 2015, pp. 310-319 ; Archives de la famille Destrée-Detry. Voir e. a « Linabelle finit sa saison à Tongres en beauté » in TBS magazine, janvier 1982, Tongres, dimanche 31 octobre-Trot, Dimanche à Sterrebeek, 30 janvier 1991, Trot, Tongeren, 1er novembre 1999, Ce Mardi à Tongres, 12 septembre 2000, Ce mercredi à Sterrebeek, 14 mars 2001, coupures de presse conservées dans les archives de la famille Destrée-Detry. Sur Pascal Destrée-Detry, voir : Qualification cavaliers endurance 2012, in Vers l'Avenir, 12 mai 2012 et www.endurance-belgium.com ; monte notamment Oxygène des Sauvlons. Voir e. a. les performances de Mathilde Destrée-Detry sur Zora (www.lesecuriesdufaubourg.be et www.ghc-dressage.be), sur Walibi de Halizoux, (www.ghcr.be ou www.ghc.be) lors du jumping de Liège 2012 (www.jumpingdeliege.be) ou encore sur Troy Z à la finale du Pony Trophy à Gesves, le 1er novembre 2013. Il est à noter que Mathilde Destrée-Detry a concouru en 2013 lors du « Challenge Sellerie Martine Detry » (100-105cm) Prix créé par Martine Detry, petite-fille d’Adolphe Detry, ingénieur.
[1] Je remercie vivement Monsieur Gérard Destrée né du second mariage de Jules Destrée avec Valentine Dangotte en 1943, pour ses précieux renseignements. G. Lobeau, « Episode de la famille Destrée » in Évacués belges surpris en Avesnois par les combats de mai 1940, Dourlers (FR), 2007. Les actes de décès de Mme Jules Destrée née Maria Devillers et de sa fille Denise, mentionnent en Belgique « Mort pour la Patrie ». Leurs noms figurent sur la stèle commémorative des victimes de la guerre sur la Place devant le cimetière de Leuze- Longchamps.
[2] Divorcé, Claude vit de longues années avec Franka Ala que je remercie vivement pour sa collaboration.