« Il y a un miracle dans chaque nouveau départ. »
– Hermann Hesse
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Constant DETRY, géomètre expert, lieutenant de réserve du Génie de 1ère classe, directeur du Service provincial des Bâtiments civils de la Province de Namur, souscripteur pour lui, son épouse et ses enfants pour la construction de la Chapelle Sainte-Thérèse de l'Enfant Jésus aux Buissonnets à la Citadelle (Namur), membre de la Société archéologique de cette ville, invalide de guerre 1914-1918, chevalier de l’Ordre de Léopold, chevalier de l’Ordre de la Couronne, Croix de Guerre 1914-1918 avec Palmes, médaille commémorative du Centenaire de l'Indépendance nationale, médaille commémorative de la Guerre 1914-1918, médaille de la Victoire, médaille civique de 1ère classe, 7 chevrons de front, né à Namur le 11 janvier 1883, décédé à Andenne le 28 mai 1950, épouse 1) à Anvers le 11 février 1911 Eléonore DEVYNCK, née à Anvers le 15 février 1881, y décédée le 27 mars 1938, fille de Théodule-Julien, fonctionnaire des Douanes, et de Marie-Catherine Delleuse, épouse 2) à Namur le 12 août 1939 Marie VELAERS, née à Saint-Trond le 17 septembre 1896, décédée à Namur le 17 décembre 1985, fille de Benoît-Antoine et de Marie-Angélique Leinen.
Ainé de cinq enfants, trois fils et deux filles, Constant Detry voit le jour à Namur le 11 janvier 1883, neuf mois après le mariage de ses parents, Alexandre Detry, propriétaire d’une importante forge et d’une salle de théâtre sur la place de Warisoulx où il est échevin catholique et officier de l’Etat civil, et de Léonie Céressiat, appartenant à une très ancienne famille du Namurois. Cette dernière est veuve de Jean-Baptiste Baras, maître de carrières à Beez dont elle a retenu une fille unique.
Engagé dans une voie militaire, le dossier de Constant Detry contient sa description assez précise, relevant qu'il mesure 1m 81, que son visage est ovale, son teint ordinaire, le front élevé, les yeux gris, le menton rond et les cheveux et sourcils, châtains. Il est en outre précisé que son intelligence est développée, son jugement, sain, son caractère, ferme et son éducation, soignée. Le rapport évoque encore que sa conduite privée est très bonne, sa tenue, correcte, que son attitude devant la troupe est militaire, sa manière de servir, très bonne, sa manière d'être avec ses supérieurs, respectueuse, et celle avec ses inférieurs, ferme et bienveillante.
Son fils Constant dit Stany Detry, expert-comptable, musicien et combattant lors de la Seconde guerre Mondiale raconte bien plus tard un épisode marquant de ses primes années, à savoir le torpillage du Sussex, bateau vapeur sur lequel il se trouve à cinq ans avec ses parents. Le 4 août 1914 Constant Detry père, son épouse et leurs deux premiers fils, résident alors à Salzinnes, faubourg de Namur. La famille quitte les lieux et, via Anvers et la Hollande, arrive à Londres. Ils y résident près de deux ans, et le 24 mars 1916, embarquent sur le Sussex à destination de Dieppe. Le Sussex ? Un bateau presque aussi mythique que le Titanic. Construit en 1896, ce paquebot qui mesure près de 82m de long, quitte Folkstone en début d'après-midi. A son bord on y trouve non moins de 380 passagers, de nationalités différentes, alliées ou neutres, en particulier des Suisses, des Espagnols et des Américains. Mais aussi 1200 sacs de dépêches, qui sont emmenés par temps clément vers leur lieu de destination.
Une heure plus tard, un officier belge, le comte de B..., qui se trouve sur le pont s'inquiète de l'attitude d'un vapeur de commerce qui, suffisamment proche, permet la lecture de son nom : le Nieuport-19. Il se révèle être un navire belge capturé et maquillé par les Allemands, jouant le rôle d'indicateur et d'écran pour le sous-marin à l'approche. Car alors qu’un peu avant 15h, Eléonore Detry et son fils Stany, alors âgé de près de cinq ans, sont au salon du restaurant où la jeune maman prend le thé, un bruit assourdissant suivi d'un tangage violent, ébranle le navire. C'est la panique au restaurant et tout le monde grimpe sur le pont où Constant, qui a près de lui son fils cadet Georges qui n'a pas trois ans, accueille Eléonore et Stany, leur annonçant avec des mots choisis que le bateau vient d'être torpillé par les Allemands. La violence de la torpille est telle que la proue du navire jusqu'au mât de misaine est arrachée et coulée, emportant les appareils de T.S.F. Tous les passagers qui se trouvaient à l'avant ont été emportés par les flots...
La panique règne et bien que tous soient invités à rejoindre l'arrière du bateau et reçoivent des gilets de sauvetage, certains, cédant à la peur, se jettent à l'eau et se noient, d'autres embarquent dans des canots de sauvetage, qui, surchargés, coulent aussitôt. C'est en voulant sauver son épouse coulant sur un canot, que le célèbre compositeur espagnol Enrique Granados, perd également la vie. Cinquante morts, tel est le bilan de ces premiers moments de panique. Grâce à la maîtrise du capitaine, l'ordre et le calme reviennent peu à peu, et il est épinglé par la suite, combien les femmes furent splendides. La chambre des machines est restée intacte, et le navire peut garder un équilibre, certes fragile, mais réel. Des officiers de la marine anglaise parviennent à rétablir une ligne de T. S. F. A 22h30, et l'épave flotte toujours, grâce à une mer calme, mais est sujette à la dérive. L'avant du bateau, véritable charnier, est déblayé grâce aux marins et à des passagers volontaires. Dans le salon des premières classes, où les boiseries ont éclaté, et où le poste d'équipage est réduit en charpie, les cadavres et les débris humains flottent dans une nappe d'eau. L'angoisse se lit évidemment sur tous les visages.
Cette terrible journée trouve son terme vers 23h quand le Marie-Thérèse, chalutier de Boulogne-sur-Mer, vient délivrer les passagers survivants. Il est suivi par des navires de guerre anglais. Constant et Eléonore Detry et leurs deux enfants sont sains et saufs mais marqués à jamais par cette terrible expérience d'avoir de longues heures durant frôlé la mort. Au dos d'une photo du pont faite par Constant où on l'aperçoit avec son épouse, et d'un cliché du bateau torpillé qu'Eléonore adresse à sa famille, elle écrit : « Nous voici sur le Sussex avec des ceintures de sauvetage autour de nous. J'ai enlevé mon chapeau qui m'ennuyait craignant de devoir sauter à l'eau si le bateau avait coulé, ce qui m'aurait empêché la vue à cause de la voilette... ». Elle désigne en outre l'endroit où se trouvaient tous leurs bagages perdus en mer, et précise : « Tu vois que c'est un miracle que nous n'avons pas coulés tous, et cela en pleine mer de 3 heures à 18 heures du soir sans secours, à moitié morts de froid car il neigeait vers le soir et la mer devenait méchante. Nous sommes arrivés ici à Boulogne à deux heures de la nuit avec nos deux petits enfants. Visions inoubliables : il y a eu près de 100 victimes, noyés, blessés. Garde cela comme souvenir ». Elle ajoute en post scriptum : « Il y a environ 15 mètres manquants ». En réalité c'est une trentaine de mètres qui ont disparu dans les flots.
Tous en effet n'ont pas eu la chance de survivre à l’instar de la famille Detry, et le torpillage du Sussex est la cause de grandes tensions diplomatiques avec l'Allemagne, qui aboutissent finalement à l'accord surnommé « La promesse du Sussex », garantissant la suspension de la guerre sous-marine et des attaques contre des navires transportant des civils. Il faut dire que des personnalités comme le docteur J. Mark Baldwin, célèbre professeur de psychologie de l'Université américaine de Princeton et membre correspondant de l'Institut de France est à bord avec son épouse et sa fille, celle-ci grièvement blessée dans le naufrage, et qu'il adresse un télégramme circonstancié au président Wilson qui ne reste pas sans effets. Eléonore est amenée à témoigner pour la Commission d'enquête établie à Boulogne-sur-Mer à la suite de ce torpillage. Le 14 avril 1916, elle déclare : « Je jure de dire la vérité. J'étais avec mon mari, lieutenant de l'armée belge, sur le navire, le Sussex, quand le bâtiment a été torpillé. Il m'a semblé que le bateau se déchirait. On a prétendu, paraît-il, que les hommes de l'équipage, s'étaient mal conduits. C'est absolument faux. J'ai constaté le contraire, qu'ils s'employaient avec le plus grand dévouement au maintien de l'ordre et au sauvetage. J'ai vu de nombreux blessés, parmi lesquels des femmes et des enfants. Après lecture, le témoin a signé avec nous ».
La vie reprend alors son cours en cette période de guerre, et les différents rapports des supérieurs de Constant, sont des plus élogieux à son égard déclarant tantôt, le 1er juillet 1918 « qu'il est très bon officier, zélé, dévoué, consciencieux, et mérite de l'avancement à tous points de vue », ou le 25 juin 1919 « qu'il est un excellent officier, intelligent, zélé et dévoué, qui a donné entière satisfaction à ses chefs sous tous les rapports ». Quelques mois plus tard, le 10 octobre, Constant s'adresse au ministre de la Guerre pour solliciter la libération d'une somme de dix mille francs que son épouse a dû garantir au moment de leur mariage. La guerre, des frais médicaux élevés notamment pour son épouse souffrant de la vue, ont en effet entamés ses revenus ; ceci sans compter le torpillage du vapeur Sussex qui lui a coûté une perte de plus de 4.000 francs. Sous les armes du 4 août 1914 au 30 septembre 1919, Constant en souffre beaucoup et en garde une invalidité. Il est, en tant qu'officier, pensionné au 1er août 1923 et c'est un bel avenir sur le plan des constructions civiles de la Province de Namur qui s'annonce, même si une carrière militaire brillante s'était ouverte à lui au vu des rapports que le jeune lieutenant a suscité. Il connaît un veuvage, un remariage, la Seconde guerre Mondiale au cours de laquelle son fils Stany combat, et décède en 1950. La messe de funérailles a lieu le 1er juin en l'église de La Plante à Namur et il est inhumé dans un caveau de la famille de sa première épouse au cimetière de Borgherout.
La descendance de Constant Detry et Eléonore Devynck compte des porteurs du nom actifs dans le monde commercial comme leur fils Georges, administrateur de sociétés et propriétaire du Comptoir belge de Mécanographie Detry and Co à Anvers, mais plus encore dans les domaines scientifiques comme Roland DETRY, entomologiste spécialisé dans l'étude des Hémiptères (Homoptères et Hétéroptères) et des Rhopalocères (papillons de jour) à l'Institut royal des Sciences naturelles à Bruxelles où un insecte porte le nom d'espèce detry [1], Christian Detry, licencié en chimie de l’Université de Liège, chimiste d’entreprise, ou Cédric Detry, ingénieur en informatique de l’Université de Liège.
P.-E. Detry, La famille namuroise Detry, autrefois de Try. Cinq siècles d’histoire, Namur, 2015, pp. 505-511 ; Archives de la famille Detry et de feue Mme Jean-Marie Posschelle née Arlette Detry (1942-2024) à Andenne ; Musée Royal de l'armée à Bruxelles, Dossier militaire de Constant Detry, n° D1007 ; Het Laatste Nieuws, 22 janvier, 12 février 1911, 29 mars 1938 (décès de Mme Constant Detry née Eléonore Devynck) ; La Dernière Heure, La Meuse, 26 septembre 1913 ; La Gazette de Charleroi, 27 septembre 1913, 31 janvier 1920 ; Le Courrier de l'Escaut, 27 septembre 1913 ; Almanach de la Garnison de Namur, Namur, 1914, p. 41 ; L'Illustration, 8 avril 1916 (avec en photo de couverture le pont du Sussex avec à l'avant-plan Constant Detry, son épouse et ses deux jeunes enfants) ; Documents relatifs à la guerre 1914-1915-1916-1917. Rapports et Procès-verbaux d'enquête de la Commission constituée en vue de constater les actes commis par l'ennemi en violation du droit des gens, Paris, 1917, p. 45 ; Recueil complet et officiel des listes des soldats belges prisonniers et blessés internés en Allemagne et en Hollande et des blessés soignés en Angleterre et en France, Liège ; Vers l'Avenir, 8 novembre 1920, 1er août 1925, 23 février 1927, 19 août 1939 ; Annales de la Société archéologique de Namur, t. XLV, Namur, 1949. Vers l'Avenir, 31 mai 1950. La Libre Belgique, 3 juin 1950.
[1] Roland Detry a eu la chance de travailler sur l'impressionnante collection de papillons, phasmes et scarabées du monde entier (7.500 spécimens) du professeur Fritz Carpentier (1880-1978), ainsi que sur les vitrines relatives aux papillons du Musée des Sciences naturelles de Belgique et sur l'importante collection du Roi Léopold III. Un insecte de l'ordre des Coléoptera, famille des Staphilinidae, genre Xantholinus, porte le nom de Roland Detry sous le vocable de « espèce detryi ». Cet insecte a été déterminé par D. Drugmand. Ce spécimen est récolté à Antheit (Corphalie) le 25 janvier 1990 par Roland Detry. A. Fain, « Note sur la répartition géographique des corcitarsoneminae parasites des Hémiptères coreides avec description de taxa nouveaux » in Bulletin annuel de la Société royale d'Entomologie de Belgique, 1971, p. 81 ; Institut royal des sciences naturelles de Belgique, t. 52, 1980, pp. 75, 82- 83 ; Notes fauniques de Gembloux, n° 17, Gembloux, 1988, pp. 6, 18-19 ; F. Cherot, « Notices hémiptérologiques I : capture d'un hétéroptère rare en Belgique, Spathocera dalmani (Shilling) (Hemiptera, Coreidae) », in Bulletin et Annale de la Société royale belge d'Entomologie, n° 125, 1989, pp. 291-292 ; P. Dessart, « Platyceraphron mediosulcatus sp.n., espèce nouvelle de Belgique (Hymenoptera, Ceraphronoidea, Megaspilidae) » in Bulletin et Annale de la Société royale belge d'Entomologie, n° 126, 1990, pp. 137-140 ; F. Cherot, « Notices hémiptérologiques VII, Nouvelles découverte d'Aradus signaticornis R. F. Sahlberg 1848 en Belgique (Hemiptera, Heteroptera, Aradidae) in Bulletin et Annale de la Société royale belge d'Entomologie, n° 126, 1990, pp. 178-179 ; K. Desender, « Coléoptères carabiques d'un site remarquable à Corphalie et leur valeur pour la conservation de la nature en Belgique » in Bulletin et Annale de la Société royale belge d'Entomologie, n° 126, 1990, pp. 213-216 ; D. Drugmand, « Révision des Xantholinus s.s. Berthold 1827 de Belgique (Coleoptera, Staphylinidae, Xantholininae) in Bulletin de l'Institut royal des Sciences naturelles de Belgique, n° 60, 1990, pp. 85-96 (Description d'une espèce nouvelle pour la faune mondiale : Xantholinus detryi Drugmand, specimens récoltés le 25 janvier 1990 à Antheit (Corphalie) ; M. De Meyere, « A short note on the Pipunculidae fauna of Antheit (Corphalie) (Diptera) » in Bulletin et Annale de la Société royale belge d'Entomologie, n° 127, 1991, pp. 336-338 ; H. Bruge, G. Hagebaert et D. Drugmand, « 27 taxa de la famille des Staphylinidae nouveaux pour la faune belge (Coleoptera) » in Bulletin et Annale de la Société royale belge d'Entomologie, n° 127, 1991, pp. 45-70 ; L. Baert, J. Kekenbosch et J-. P. Malfait, Faune aranéologique du site de Corphalie (Antheit, Province de Liège) in Bulletin et Annale de la Société royale belge d'Entomologie, n° 128, 1992, pp. 37-46 ; Atlas et « liste rouge » provisoire des sauterelles, grillons et criquets de Belgique (insecta, orthoptera), Bruxelles, 2000, p. 9 ; M. Dethier, F. Chérot et G. Viskens, « Les hétéroptères de Corphalie (Insecta Hemiptera) » in Bulletin du S.RB.E, 2003, pp. 61-66 ; S. Van Cleynenbreugel, « Trekvlinders in 2003, twintigste jaarverslag (Lepidoptera) » in Phegea, 34, 2006, p. 113. C'est à Roland Detry que l'on doit d'avoir collecté 78 pièces d'hétéroptères entre 1989 et 1991, piégés de diverses manières sur le site de Corphalie situé sur le territoire de l'ancienne commune d'Antheit (entité de Wanze) entre Huy et Flémalle et couvrant environ 65 hectares de prés, pelouses sèches, carrières etc. Ces nombreux spécimens enrichissent depuis les collections de l'Institut Royal des Sciences naturelles. Il a fait plusieurs legs d'espèces rares sous son nom (Leg Detry à l'Institut Royal des Sciences naturelles de Belgique (Ectobius pallidus et Ectobius lapponicus sur www.cafards.be) ; Stuttgarter Beiträge Zur Naturkunde, 10 novembre 2006, p. 9 ; Braunschweiger Naturkundliche Schiften, octobre 2008, p. 218).