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Directeur de l'Office régulateur de la navigation intérieure à Tournai, directeur régional du Centre d'accueil pour réfugiés à Charleroi en 1940, critique théâtral et musical pour divers journaux de Charleroi, cofondateur de No Télé, photographe amateur, cofondateur et président de l'École d'art photographique de Tournai, philanthrope

Edmond Detry

L’art, la musique et l’histoire : un être multiple rempli d’humanité

Edmond DETRY, directeur de l'Office régulateur de la navigation intérieure à Tournai, membre du Comité régional de Charleroi du Comité central d'Assistance et de prêts aux employés chômeurs (1933-1934) sous la présidence de Joseph Tirou, bourgmestre de Charleroi, et avec notamment le concours du baron René de Dorlodot, directeur régional du Centre d'accueil pour réfugiés à Charleroi en 1940, président de la section de Propagande et membre du conseil d'administration du Secours d'Hiver de Charleroi, membre de la Centrale Sociale Concordia à Charleroi, photographe amateur, cofondateur et président de l'École d'art photographique de Tournai, cofondateur de Audiovisu à Tournai (organisation d'expositions), cofondateur, président du conseil culturel et vice-président du conseil d'administration de la Maison de la Culture de Tournai, membre de la Société académique de comptabilité de Belgique, membre de la Commission administrative du Conseil culturel du Hainaut, cofondateur de No Télé, président du Cercle tournaisien de tennis, membre du Cercle d'Histoire et d'Archéologie, du Cercle de Paléontologie et Préhistoire et du Cercle d'Astronomie de Tournai, critique théâtral et musical pour divers journaux de Charleroi dont Le Rappel et correspondant sportif pour La Lanterne, auxiliaire des Services de Renseignements et d'Action de 1ère classe, cité à l'ordre du jour du régiment pour les services rendus sous l'Occupation, chevalier de l’Ordre de Léopold II, médaille de la Résistance, médaille commémorative de la guerre 1940-1945 avec deux sabres croisés et deux éclairs entrecroisés, généalogiste, né à Charleroi le 30 novembre 1910, décédé à Braine-l'Alleud le 5 janvier 2000, épouse en 1) à Bruxelles le 15 octobre 1938 (mariage dissous) Marie-Jeanne FRERE, cantatrice, née à Charleroi le 19 mai 1916, y décédée le 17 décembre 1998, fille de Aimé-Antoine, géomètre du Cadastre, et de Julia Gilbert, épouse en 2) à Charleroi le 16 février 1946 Alice RYDE, née à Torhout le 4 novembre 1911, décédée à Braine-l'Alleud le 25 janvier 1988, fille de Constant et de Silvie Verhaeghe.

Une enfance ouverte aux arts et à la générosité

À l'image de ses parents, Jules Detry (1881-1950) et Aline Denisty, Edmond Detry est partagé entre la culture et la bienfaisance, dans laquelle il plonge dès son plus jeune âge. Membre, dès avant 1920, de la chorale Tinel, dont son père est directeur musical, il assiste à tous les concerts où ce dernier l'emmène, et partage avec lui son goût pour le théâtre. Il est, comme lui, doué pour l’écriture et se forme en 1936 à Bruxelles à l’Ecole d’Enseignement moyen du soir où lors de sa seconde année la Grande distinction lui est accordée dans l’épreuve en langue française. Il se destine à la critique musicale et il n’est dès lors pas étonnant qu’il tombe sous le charme de Marie-Jeanne FRERE, cantatrice, issue de cette ancienne famille de Gilly à laquelle les Detry sont plusieurs fois apparentés, qu’il épouse à Bruxelles le 15 octobre 1938. Mais le mariage aboutit très vite à un divorce, sans enfant né de cette union.

Directeur-fondateur du Centre d'Accueil pour réfugiés en 1940

Edmond devient critique musical et théâtral. Mais aussi correspondant sportif, car il est aussi un excellent joueur de tennis. Moteur de la vie musicale et théâtrale à Charleroi, notamment pendant la guerre, et ce au profit du Secours d'Hiver de la ville, il signe régulièrement pour ce dernier des contrats d'engagement, notamment avec l'Agence artistique internationale Ciné-Music-Hall à Bruxelles. Ses ambitions en matière de qualité artistique restent toujours grandes, sans doute marquées néanmoins d'une formation classique même s'il est ouvert à tous les courants et disposé à découvrir des créations ou talents nouveaux. Mais la guerre est là et les besoins cruciaux. Edmond est désigné comme directeur régional du Centre d'accueil pour réfugiés à Charleroi et ce, dès 1940.

Le journaliste qui sous le titre Un havre de salut pour les réfugiés évoque ce centre installé au boulevard Audent, et souligne : Dès l'abord, l'activité déborde littéralement sur le trottoir où nous devons nous frayer passage parmi la foule de réfugiés et de parents aux aguets que renseignent un groupe de jeunes filles et de scouts agiles et prévenants qui sont venus là pour « servir ». Ils vont, viennent, ainsi que les coursiers sur leurs bicyclettes, porter la bonne nouvelle ou guider les réfugiés d'une nuit vers les services-annexes de l'oeuvre. Nous gravissons un escalier et sommes immédiatement « accueillis », n'est-ce pas la raison sociale de la maison, par M. Detry, le jeune et actif directeur qui préside aux destinées de cette oeuvre hautement humanitaire.

M. Detry ne nous en voudra pas si nous lui découvrons dès les premiers contacts, une âme d'apôtre encore chevelu, de qui rayonne la bonté et l'altruisme. Nous le surprenons occupé à donner des conseils en mettant...la main à la pâte (...). Vous avez donc débuté le 27 juin la mission que vous vous êtes délibérément assignée, dite-vous, M. Detry ? Mais n'avez-vous pas quelque peu tremblé devant l'étendue de votre entreprise et les nombreux obstacles qui ne manqueraient pas de se présenter sur votre route ? Nous n'avons pas frémi, à ce moment, rétorque en souriant M. Detry, mais nous ne nierons pas que nous éprouvons maintenant une crainte à retardement quand nous nous reportons en arrière et que nous considérons avec quelle témérité nous nous sommes lancés, têtes baissées, dans l'inconnu.

Non seulement le Centre dirigé par Edmond Detry se charge, via le Centre de Bruxelles, de l'acheminement de plus de mille lettres par jour destinées à la France, mais les bénévoles dépouillent quotidiennement les journaux afin de communiquer aux intéressés les adresses des réfugiés qui y figurent. Ils publient également un journal des réfugiés tous les quinze jours comportant plus de dix mille adresses. Les réfugiés indigents ou momentanément dans le besoin reçoivent des secours en argent et nous renseignons gratuitement les personnes qui n'ont pas les moyens de se procurer notre journal signale M. Detry. Le local du boulevard Audent accueille les réfugiés en bref transit, alors que ceux qui ne peuvent reprendre la route le jour même sont envoyés vers un refuge rue de l'Egalité. Un poste de secours est encore installé à la gare du Sud.

Le journaliste précise encore : nous nous en voudrions de ne pas signaler dans quel esprit de discipline consentie, tout ce monde s'agite. Avec quelle délicatesse et aussi avec quelle profondeur de vue, les collaborateurs de cette oeuvre magnifique « entreprennent » leurs protégés d'un jour. Tout est mis en oeuvre pour ne froisser aucune susceptibilité ni amour-propre de personne. La direction a d'ailleurs stylé son entourage dans cette conception de la tâche qu'ils se sont imposée car si la jeunesse possède d'immenses qualités de coeur, il est aussi nécessaire, de freiner son exubérance et en cela, M. Detry ne mérite que des louanges, il y a réussi admirablement. Avant de nous quitter, M. Detry, nous prie d'adresser un appel à la générosité publique pour permettre au Centre d'Accueil de Charleroi de poursuivre sa tâche, car il doit vivre par ses propres moyens, et ceux-ci, est-il nécessaire de le dire, sont extrêmement limités (...).

La collaboration sollicitée et relayée par la presse peut prendre différentes formes, qu'il s'agisse de dons en espèces, dons en nature de vivres et vêtements, de timbres de ravitaillement ou par la mise à disposition de moyens de transport. Edmond Detry est en outre membre du conseil d 'administration du Secours d'hiver de Charleroi installé en janvier 1941, et par conséquent un acteur incontournable de la solidarité dans la ville. Dès avant une mise en place officielle, Edmond organise au moment de la Noël 1940 des collectes et la presse diffuse un avis en ce sens : Pour le Secours d'Hiver. Les scouts, conduits par Monsieur Detry, Directeur du Centre d'Accueil, membre du Comité local, collecteront les 24, 25 et 31 décembre 1940 et 1er janvier 1941 dans tous les établissements publics et dans les rues au profit du Secours d'hiver. Le Comité espère que la population réservera bon accueil à ses dévoués collaborateurs et qu'elle se montrera particulièrement généreuse.

Défenseur de la culture dès le plus jeune âge

Si le secours alimentaire ou en logement est évidemment prioritaire, Edmond Detry est aussi convaincu que la culture est un vecteur de bien-être. Et la guerre ne doit pas être un obstacle. En matière théâtrale, tout comme en musique d'ailleurs, il se veut défenseur acharné d'une éducation artistique à donner aux jeunes. À l'occasion de la représentation d’un spectacle de théâtre pour enfants, Les trois petits cochons, il tient à la rappeler dans son compte-rendu : On rendrait au théâtre le plus mauvais des services en sous-estimant l'importance des spectacles pour enfants et en ne donnant pas à ceux-ci tout le soin, toute la place et tous les encouragements qu'il faut. A cette heure où l'éducation artistique de la masse est à faire, et celle de l'élite à... refaire, il ne faut pas se bercer de fallacieuses illusions. La désintoxication est une besogne lente aux résultats souvent incomplets. Tournons-nous donc plus volontiers vers la jeunesse encore exempte de cette dépravation du goût qui a failli être fatale à Thémis et donnons au plus grand nombre possible d'enfants, un bon départ et l'amour du beau théâtre.

Mais quand une représentation ne rencontre pas ses faveurs, il ne se prive pas de l'écrire, non sans humour : La série noire continue. Après les Deux Gosses, la Porteuse de pains et Roger la Honte, voici les Deux Orphelines, avant le Tour du monde d'un gamin de Paris et sans nul doute la Pocharde et autres mélodrames du cru... Qu'avons-nous fait pour mériter pareille déchéance ? Fallait-il présenter une saison artistique d'une aussi belle orthodoxie pour la terminer ainsi, dans une regrettable médiocrité (...) ? Signalons qu'au quatrième tableau, il ne neigeait que sur la moitié de la Place Saint-Sulpice, phénomène qui ne se trouve pas dans la pièce, espérons-le... Peu de représentations culturelles à Charleroi ou dans les environs ne font l'objet d'une critique de sa main, signée « E. D. », et il couvre les événements qui se déroulent tant au Coliseum, aux Variétés Palace, au Théâtre provincial, à l'Hôtel de ville, au Varia ou au Conservatoire de musique de Charleroi.

À côté des pièces classiques telles « Les Fourberies de Scapin », « Le Misanthrope », « Les précieuses ridicules », « Le médecin malgré lui », « Nicomède » ou « l'Étourdi », dont il fait la critique, il traite de compositeurs célèbres comme Mozart, Beethoven, Grétry, Verdi, ou Wagner pour lequel il conclut son article par : pour comprendre Wagner, il ne faut pas scruter seulement la musique. Pour apprécier sa valeur et la hardiesse de ses conceptions, il ne faut pas oublier que c'est à la fois un grand poète et un grand musicien. En lui le musicien et le poète rêvent, conçoivent, travaillent et créent ensemble. La musique et la poésie trouvent en lui leur plus puissant génie, leur plus puissant animateur. Lorsqu’il évoque Vincent d’Indy, lors de sa disparition, sous le titre « Une gloire musicale française disparaît, Vincent d'Indy », il rappelle la citation latine qui, traduite, signifie « Qu'en vous demeurent ces trois vertus : Foi, Espérance, Charité. Mais la plus grande des trois c'est la charité ». Il évoque ainsi la carrière musicale exceptionnelle de l'artiste mais aussi son rôle de mécène concluant : Cet esprit cultivé et aristocratique gouverne à un coeur naturellement bon, à une âme sincèrement, humblement chrétienne. Il eut le sentiment profond de la solidarité humaine et il aima le peuple avec sincérité et de cette bonté affectueuse protectrice et un peu dédaigneuse de ceux qui n'en sont pas issus.

Mais il ne s’attache pas qu’aux carrières accomplies et évoque aussi des musiciens en pleine éclosion comme Arthur Grumiaux, ce porte-drapeau de notre patriotique orgueil musical, Marcel Claudel, de l'Opéra-comique de Paris et du Théâtre de la Monnaie, Léo Souris en intitulant son article : Un pionnier du rythme, Léo Souris, ou Robert Tourneur : Une nouvelle étoile au firmament du jazz. Car, qu'il s'agisse de sujets de fond comme La musique en Wallonie aux XVe et XVIe siècles, d'opéras comme « La Tosca » ou « La Traviata », ou de sujets légers comme « L'auberge du cheval blanc », « Le pays du sourire » ou « Les cloches de Corneville », tout l'intéresse, des récitals de poésie au Conservatoire à un Festival de musique moderne avec Léo Souris, en passant par les Ballets de la Monnaie, en mars 1941, pour lesquels il précise : Nous ne redirons pas tout le charme qui se dégage de ces exécutions chorégraphiques, toute la merveilleuse technique de cette troupe homogène, que nous avons appréciée il y a peu de temps sur une autre grande scène de la ville. Le programme était composé avec infiniment de goût : le « Lac des cygnes » et « l'Oiseau bleu » de Tchaïkovski, la Gavotte « d'Armide » de Gluck, et le « Boléro » de Ravel, simplifié.

Défenseur de nouveaux courants dont le jazz

Outre cette grande diversité déjà, le jazz le passionne et il couvre des concerts aux « Variétés Palace » avec l'orchestre « Fud Candrix ». Il est positif dans ses critiques, mais le jazz n'est pas du goût de tous, déroute, dérange, agace, et il reçoit de confrères des courriers d'incompréhension devant son enthousiasme pour ce genre musical. Avec la qualité de style et l'humour qui le caractérisent, il y répond, en publiant un article, en septembre 1941, intitulé « La réponse d'un « piqué » du jazz pur : j'ai gardé, voyez-vous, de l'éducation paternelle, un certain respect pour l'opinion d'autrui, et puis, je pense avec vous que, des goûts et des couleurs, il ne faut pas discuter. Mais, vous ajoutez que dans votre « humble bon sens », le « swing » constitue la négation du sens musical. Le bon sens, disait Descartes, » est la chose du monde la mieux partagée : car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose, n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont ».

Voulez-vous qu'ensemble nous situions cette question, qui revêt deux aspects, l'un social, l'autre musical ? Social d'abord. Il est hors de doute que l'excessif engouement d'une notable partie de notre jeunesse actuelle pour la danse syncopée, constitue un danger sérieux. Il serait criminel de feindre ne point s'en apercevoir. L'excès en tout est une nuisance : le cinéma, en échauffant certains jeunes, certains cerveaux, fut peut-être la cause involontaire des crimes les plus audacieux, et pourtant vous n'agonisez pas d'opprobres les scénarios à caractère passionnel. C'est que, voyez-vous, de tout, il faut prendre un peu et savoir freiner au moment où l'admiration se mue en exaltation. Une exaltation qui gagne trop facilement cette jeunesse, dont les élans doivent être guidés parce que manquant d'expérience de la vie, son auto-critique est souvent faussée et sa maîtrise de soi encore insuffisante.

Le remède n'est pas dans l'abolition du jazz. Cette solution serait injuste et simpliste. Le mal a des racines plus profondes, des causes qui ne sont pas à l'honneur de ceux qui eurent la responsabilité de notre instruction et de celle de nos cadets. Que fait-on, dites-le-moi, parmi la jeunesse de nos athénées, de nos collèges et de nos universités, pour susciter des vocations musicales, pour donner le goût de la belle musique, pour instruire les élèves sur l'histoire si merveilleuse de l'art musical ? Il existe, il est vrai, dans nos athénées un cours de musique, cours sèchement théorique, sans attrait, qui n'apporte à l'élève, qu'un bagage musical fort restreint et ne lui laisse souvent que la pénible impression d'heures sans joie, sinon une répulsion définitive pour toute étude musicale. Vous m'objecterez sans doute que les programmes d'instructions sont déjà fort chargés et qu'il faut protéger l'élève d'un surmenage intellectuel périlleux pour son âge. Un concert d'oeuvres classiques attrayantes, dont le degré d'ingestion serait porté au niveau de l'auditoire, constituerait une excellente diversion et reposerait les jeunes cerveaux en les éduquant.

Encore faudrait-il que ces séances ne s'espacent pas outre mesure, et que les auditeurs soient minutieusement préparés à recevoir ces abandonnent aux sociétés privées ce qu'ils devraient revendiquer comme une prérogative... Mais revenons à ce jazz que vous honnissez, à ces rythmes et cacophonies stridents qui, s'ils n'ont pas votre ferveur, ont toutefois la faveur de votre régulière présence à ce fâcheux balcon de côté. Et abordons, cher ami, abordons, l'aspect purement musical de la question, cet aspect qui vous préoccupe davantage dans votre bonne missive du 7 août. Vous me dites que la musique est l'art de combiner les sons pour les rendre agréable à l'oreille. Juste définition, quoiqu’encore incomplète. Le charme, l'agrément, chacun l'entend à sa façon et si vous ne vous complaisez que dans l'audition d'une succession d'accords parfaits à l'exclusion de la plus modeste syncope, souffrez qu'en toute humilité, d'autres humains éprouvent une passion même qui ne rejoigne pas la vôtre. Le jazz n'est pas la Musique. La Musique contient le jazz comme le sport renferme le jiu-jitsu, et il est permis d'aimer le jazz, le vrai jazz, et de trouver en même temps un respectueux plaisir à entendre les oeuvres de nos classiques Beethoven, Chopin ou autres César Franck. Le jazz, le jazz pur, ne vous en déplaise, a favorisé l'éclosion d'un genre musical nouveau, adapté à nos conditions d'existence actuelles, et nos grands-maîtres de la musique moderne lui doivent des combinaisons de sons et des harmonies qui n'eussent pas connu le jour sans lui.

Nos grands-maîtres, rassurez-vous ne se retourneront pas dans leur tombeau : ils ont personnifié une époque, la leur, comme nos Stravinsky, nos Ravel, nos Florent Schmidt personnifient la nôtre. Un petit conseil en terminant, cher ami, et croyez bien que, ce faisant, je n'ai nul dessein de vous chapitrer : retenez votre strapontin de côté, à chacune des auditions de jazz symphonique, puisque vous aimez ce succédané, une autre façon d'être de son époque, et laissez aux seuls « piqués » du vrai jazz, les « exhibitions » de musique « swing » ou « hot » que vous avez fréquentées jusqu'ici sans les comprendre. Je ne vous dis pas adieu, mais au revoir. Car vous serez peut-être du prochain concert « swing », cher ami, vous y serez..., vous y serez. Un « piqué » du jazz.

Un critique intègre

Magnifique morceau d'anthologie où la réflexion côtoie le discernement et la tolérance, l'amour des musiques plurielles. L’article conservé dans les archives familiales porte de la main d’Edmond ces mots manuscrits : Article « adouci » par le rédacteur en chef. Des passages ont été supprimés. Mais attention, Edmond n'est pas un inconditionnel borné. Il est musicien et quand sa sensibilité artistique est choquée, il le fait savoir. Aussi quand le » Hot Club » donne son gala et qu'il ne se sent pas en phase, il ne mâche pas ses mots : Je ne suis pas un vieux bourgeois pantouflard, mes jeunes lecteurs savent qu'ils peuvent me faire confiance : j'ai défendu ici la musique de jazz chaque fois qu'il s'est présenté quelqu'un pour la combattre de parti-pris ou sans connaissance de cause. J'aime la musique syncopée et c'est pourquoi je combattrai énergiquement chaque fois qu'il le faudra, quiconque veut la dénaturer. Et c'est pourquoi je la défendrai contre ses adeptes mêmes, contre ceux-là, dont la frénésie et le manque de retenue font le plus grand tort à leur objet de prédilection. Le jazz sera musical ou il ne sera pas. On ne peut, en effet, qualifier de musicale, la barbare exhibition que nous donna vendredi l'ensemble créé par Jeff De Boeck. Franchement, il faut à tout prix empêcher que pareille manifestation se reproduise, ou nous allons préparer une génération où le crétinisme intégral fera la loi (...).

En septembre 1941, c'est Coco Collignon et son orchestre qui se produisent et si Edmond apprécie vivement la prestation des musiciens, il lance un rappel à l'ordre clair au public terminant sa critique par ces mots : Terminons en signalant au public que bien que présenté en brasserie, pareil spectacle gagne à être entendu sans bavardage sur la mode et le rationnement et faisons remarquer gentiment à certaine demoiselle qu'il est ridicule d'extérioriser ses sentiments au point d'applaudir au beau milieu d'un solo, même et surtout si celui-ci est transcendant. Même appréciation lors d'un concert de Stan Brenders, précisant Un mot maintenant à cette jeunesse turbulente, gaie et passionnée qui remplissait totalement le vaste vaisseau des « Variétés ». Cette belle jeunesse aux élans sympathiques, nous qui la comprenons si bien parce que nous sommes, à peine, quelque peu plus âgé, nous en étions entouré et pendant les plus beaux passages des exécutions, nous l'avons entendue émettre à haute voix des appréciations, opportunes peut-être, mais combien peu discrètes, nous l'avons vue gesticuler, siffler même, non pour manifester un quelconque mécontentement, ce qui serait licite puisqu'en payant sa place elle a en acquis le droit, mais seulement pour prendre part à la mélodie ambiante. Sache, ô spectateur si peu soucieux des oreilles de ton voisin, que celui-ci est venu pour voir et entendre ce qui agit sur la scène et que ta collaboration, si bien intentionnée soit-elle, ne peut que nuire au but qu'il s'est assigné. Contiens ta pétulance jusqu'au moment où les dernières notes s'étant éteintes, tu pourras manifester tes sentiments avec d'autant plus d'ardeur.

En relation avec de futures gloires musicales

Il est en contact avec de nombreux musiciens de son temps, tels Paul Theisen, chef d'orchestre et compositeur à Genève, qui le 18 mars 1942 est à Bruxelles et lui envoie un long courrier par lequel il lui transmet le programme de la Société Ysaye, dont la location ouverte, donne déjà de bons résultats, malgré les circonstances, et la concurrence de la Philharmonique, d'un concert populaire au Conservatoire, de manifestations du Musiekfonds, et des séances de musique de chambre organisées par la marquise d'Assche. Il lui fait en outre une proposition de concert à donner à Charleroi pour lequel le déplacement de l'orchestre coûtera selon le programme choisi, 7500 ou 8500 francs, sans les solistes, cachet des musiciens et frais de voyage compris. Mon concours personnel vous est d'avance acquis, à titre absolument gracieux, et le choix du ou des solistes vous serait laissé. Mais encore André Souris (1899-1970), compositeur, écrivain, chef d'Orchestre à l'INR, qui joue un rôle essentiel dans la diffusion de la musique contemporaine en tant que président de la section belge de la Société Internationale de musique contemporaine, et qui répond au portrait qu’en a fait Edmond le 23 janvier 1941 sous le titre Quelques instants avec... André Souris. Par sa lettre du 30 janvier 1941, Souris lui écrit : Il y a dans votre présentation quelque chose de spontané, de frais et de simple qui me ravit.

Ses relations ou amitiés le lient encore à Georges Béthume, violoniste, ou Suzanne Fauville, du Théâtre Royal de la Monnaie, mais encore à Sylvain Vouillemin (1910-1995), compositeur, chef d'orchestre, directeur des conservatoires de Charleroi et de Liège, membre de la classe des Beaux-Arts de l'Académie royale de Belgique et directeur de sa classe en 1982, qui est un ami. Ce dernier lui avait écrit, le 10 décembre 1934 : j'ignorais que tu venais de te fixer à Bruxelles. Je suppose que tu ne regrettes pas trop le Pays noir qui n'est beau que... dans les chansons, et connaissant ton dilettantisme raffiné, j'imagine que tu bois à larges rasades le nectar des plaisirs et des joies que la capitale ne cesse de verser, pour la plus grande satisfaction de ses élus.

Alors qu'Edmond lui consacre une critique, Sylvain Vouillemin, qui en avril 1939 représentait avec Arthur Grumiaux le Conservatoire royal de Bruxelles à l'inauguration de l'Académie Belgica à Rome, lui écrit : Mon cher Edmond, un grand merci pour ton article si élogieux et si aimable pour moi ; j'ai reçu jusqu'ici trop peu de marques réelles d'intérêt pour que je n'apprécie pas ton initiative à sa juste valeur. Mademoiselle J. Solheid, une de nos meilleures pianistes bruxelloises jouera lundi prochain, à 6 heures, à Radio Bruxelles, une des mes petites pièces pour piano. C'est un morceau très court (3 minutes) destiné aux pianistes de force moyenne. Je me permets de te l'annoncer pour le cas où Madame Detry et toi seriez libres à ce moment. Remets, je te prie, mes bons compliments à Madame Detry et crois, mon cher Edmond, à mes meilleurs sentiments. Quand on sait la reconnaissance accordée ensuite à ce compositeur belge on ne peut qu'être heureux de l'impulsion donnée par Edmond Detry.

Une multitude de facettes

Hormis l'épisode jazz relaté ci-dessus, Edmond Detry est très apprécié comme critique, pour ses qualités d'indépendance, et il est régulier, comme en ce 19 octobre 1941, que le rédacteur en chef de la Gazette de Charleroi, où écrit notamment Edmond comme son père précédemment, reçoive ce type de courrier : j'admire l'esprit d'indépendance qui anime votre correspondant théâtral, Monsieur Detry. Ses critiques, toujours fondées et souvent sévères, nous changent des sempiternels éloges et compliments que l'on décernait naguère aux éléments les plus médiocres, pourvu que le journal avait bénéficié auparavant d'une publicité payante. Les spectateurs ne peuvent trouver que satisfaction et profit à cette nouvelle méthode de juger honnêtement les spectacles. Mais si les arts sont une passion incontestable chez lui, il est avant tout, professionnellement, directeur de l'Office régulateur de la navigation intérieure à Tournai, ville où il s'installe ensuite. D'un dynamisme inlassable, il s'intéresse à tout, est dans tout, qu'il s'agisse de musique, de théâtre, de photographie, de tennis, d'oeuvres sociales et on lui doit la création ou l'implication dans de très nombreuses associations ou institutions où il est considéré comme un sage. Il réalise de très beaux clichés photographiques et participe à des concours.

Généalogiste familial, il contribue à la présente publication alors en devenir, et propose à l'auteur de verser dans les archives familiales une partie des siennes. Bibliophile, il possède une belle bibliothèque et offre à Philippe-Edgar Detry, alors jeune cadre à la Loterie Nationale, anciennement coloniale comme l'on sait, une publication sur le Congo belge : Panorama du Congo édité à Bruxelles en 1912 sous les auspices de S. M. Le Roi, sous le patronage officiel du Ministère des Colonies, marqué en lettres d'or sur le plat supérieur « Edmond Detry ». Si sa vie professionnelle est un succès, sa vie privée connaît un premier mariage qui est un échec cuisant et la perte de sa fille unique, un déchirement, jamais pansé. Son affection se reporte alors sur ses petits-enfants dont il partage les rêves et désirs, gardant jusqu'à un âge très avancé ce don de l'émerveillement, et cette qualité rare, de savoir combiner intérêt pour le passé et enthousiasme pour le temps présent. Il s'éteint à Braine-l'Alleud le 5 janvier 2000 dans sa nonantième année, après avoir franchi, seulement de quelques jours, le cap d'un nouveau millénaire, ce qui était son but avoué...

Edmond et Alice DETRY ont une fille, née avant le remariage d’Edmond avec sa mère. Elle est adoptée par ce dernier par jugement du Tribunal de Première Instance de Tournai en date du cinq décembre 1946 :

Christiane dite Christine DETRY, diplômée de l'IHECS (technique de diffusion, Saint-Luc à Tournai), chef hôtesse pour différents grands salons et foires, diplômée en solfège et en piano du Conservatoire de musique de Tournai, née à Charleroi le 11 juin 1944, décédée à Braine-l'Alleud le 15 décembre 1990, épouse à Tournai le 1er octobre 1965 Jacques-Roger MERCIER, journaliste de l'Institut des Hautes Études des Communications sociales de Tournai, journaliste pour de nombreux journaux et magazines (La Libre Belgique, La Libre Essentielle, Femmes d'aujourd'hui, Soir Mag, Plus Magazine, etc.), chargé de cours de radio à l'IAD à Louvain-la-Neuve, présentateur radio et télévisé de nombreuses émissions e. a. Le jeu du Dictionnaire en radio puis en télévision et Forts en tête avec Armelle, correspondant pour France-Inter, conférencier, auteur de plus de 45 romans, poésies, nouvelles, essais, récits, contes pour enfants ou études spécifiques e. a. sur le chocolat, créateur de spectacles pour le théâtre « Le Public », le « Théâtre de la Toison d'or » ou « La Comédie Claude Volter » à Bruxelles, directeur littéraire des collections « Les maîtres de l'Imaginaire » (Renaissance du Livre) et « Autour des mots » (Racine), membre du Conseil Supérieur de la Langue Française (1999 à 2007), membre de la Commission Musique du CGRI (Commissariat Général aux Relations extérieures de la Communauté française de Belgique), membre du Conseil d'administration du Conseil de la Musique de la Communauté française de Belgique (1996 à 1999), membre du Conseil d'administration de la Maison Internationale de la Poésie Arthur Haulot, membre du Comité de réflexion de la Fondation Boghossian, fondateur du « Prix Jacques Mercier » créé en 2003 à l'ICHEC et attribué à un mémoire de fin d'études pour la meilleure langue française, Prix de l'Alliance Française, Prix Claude de Groulart, Prix Sabam 75 ans, Prix Ex-Libris, Personnalité de l'année 1999 (Clubs Richelieu, Belgique), Picard 2009 de la Culture, officier de l’Ordre de Léopold, médaille de la Commission française de la Culture de l'agglomération de Bruxelles pour l'oeuvre littéraire et la promotion des activités culturelles de la Communauté française de Belgique, né à Mouscron le 17 octobre 1943, fils de René, employé de filature puis administrateur d'une entreprise lainière, et de Denise Fache.

Une descendance où les arts et la musique règnent

Musicienne, Christine Detry est aussi très attirée par les arts de la scène ; alors fiancée à Jacques Mercier, ce dernier raconte avec émotion que c'est à elle qu'il doit d'avoir décroché sa première grande interview, avec Hergé. Sa vie est bien trop tôt fauchée, à quarante-six ans, par un cancer. Jacques Mercier et Christine Detry ont trois enfants : Christophe (° 1967), architecte, Sophie (°1969), conseillère conjugale, et Stéphane (° 1970) Mercier. Ce dernier est sans conteste l’héritier de l’amour pour la musique de sa lignée : diplômé en classe de sax/flûte jazz du Conservatoire royal de Bruxelles, et du Berklee College of Music de Boston, saxophoniste de jazz, à la tête de son propre quartet, compositeur, arrangeur et producteur pour la radio, la télévision et différents interprètes, Stéphane Mercier, a vécu à Boston, New York puis Paris où il écume les scènes et décroche un contrat avec le label Fresh Sound. Il donne alors des concerts aux États-Unis, en France et partout en Belgique et est titulaire de plusieurs Prix. Il a déjà une belle discographie et est en outre professeur, notamment au Conservatoire royal de musique de Bruxelles (Sax/alto) et à l’École Européenne à Boitsfort.

Galerie de photos et de documents

Œuvres d'Edmond Detry


P.-E. Detry, La famille namuroise Detry, autrefois de Try. Cinq siècles d’histoire, Namur, 2015, pp.434-442 ; Archives de la famille Detry, nombreuses coupures de presse marquée « ED », notamment « Richard Wagner », signé « ED » et daté « 20/2/1941, article signé « ED », le 1er février 1941 et s'intitulant « Une jeune gloire de chez nous, Arthur Grumiaux », article signé « ED », le 25 avril 1941 et s'intitulant « Un pionnier du rythme, Léo Souris », article signé « ED » le 6 septembre 1941, et s’intitulant « Coco Collignon et son orchestre « Hot » », article « Aux Variétés Palace, Stan Brenders », signé « ED » et daté « 31/7 », lettre datée du 10 mars, sans année, de Sylvain Vouillemin à Edmond Detry, lettre d'Edgard de Falleur à Franz Steurs, à propos d’Edmond Detry se trouvant dans les archives de la famille Detry, qui en recèlent d'autres du même type ; « Quinze ans parmi les vedettes : les confidences de Jacques Mercier » in Story, coupure de presse non identifiée conservée dans les archives de la famille Detry ; La Gazette de Charleroi, 4 décembre 1910, 12 août 1940, 7 janvier 1941 ; Le Journal de Charleroi, 24 décembre 1940. Le Ligueur, 5 juillet 1963, p. 5 (avec photo de Christine Detry) ; Le Soir, 25 juillet 2002, 4 novembre 2008 ; Revue Waw, Wallonie magazine, automne 2012 (sur Jacques Mercier) ; Le Moniteur belge, 23 mars 1947, p. 3038.


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