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Dame de la Miséricorde : l'aide aux plus démunis

Léa Detry

Léa Detry, dame visiteuse de la Miséricorde, fondatrice du Patronage Sainte-Thérèse hébergé par Patria à Ciney, membre du Comité local de Ciney de la Croix Rouge de Belgique, née à Ciney le 29 juin 1893, y décédée le 9 octobre 1937, y épouse le 2 juillet 1921 Pol Judon, directeur d'imprimerie et de la Maison d'édition « Judon-Detry » puis « Judon-Frères » à Ciney, propriétaire d'une papeterie en cette ville, fondateur en 1928 et directeur de rédaction et éditeur du journal Les Nouvelles du Condroz, journaliste, comédien et régisseur de théâtre (1935-1969) pour le cercle La Coulisse , cercle dramatique de l'Association des Anciens Elèves de l'Institut Saint-Joseph, régisseur et metteur en scène pour le Jeu de Ciney , artiste peintre, photographe, né à Ciney le 12 janvier 1891, y décédé le 25 janvier 1971.

Un couple uni

Esthète, fils d'éditeur et de comédien amateur par ailleurs directeur du Cercle dramatique local, Pol Judon est un ami des Arts et des Lettres. Né à Ciney, il aime profondément sa ville, et les campagnes du Condroz parmi les plus belles, si ce ne sont les plus belles, du pays, ont toutes ses faveurs. Léa Detry, son épouse est, elle aussi, d'un esprit curieux et ouvert et ce n'est sans doute pas par hasard qu'elle est proche, et correspondante régulière, de son cousin germain, Ernest de Try, touche à tout de talent, et fondateur de journaux. Orpheline de père à l’âge de sept ans, elle reste proche de sa mère qui se remarie. Le 18 août 1919, elle écrit à son cousin Ernest : « J'ai reçu une lettre de votre père m'annonçant votre départ pour le Congo. J'aurais beaucoup désiré vous voir avant votre départ (...). Cela doit être très intéressant de voyager comme vous le faites. Ne pourriez-vous m'envoyer quelques vues de ces pays ? Je désirerais aussi recevoir une photographie de vous. Je vous envoie la mienne. C'est une photo d'amateur, un instantané pris par un capitaine anglais que nous avions en logement chez nous. Je dois me faire photographier bientôt et je vous en enverrai une plus jolie (...). Nous croyions recevoir la visite de mon oncle Jean-Pierre (le père de son correspondant), mais il préfère attendre votre retour pour venir avec vous ». Fille unique, elle reste attachée à la famille Detry et précise d'ailleurs à Ernest le 4 décembre 1919, alors qu'elle est encore célibataire : « Nous sommes retournées à Cognelée avec maman et y avons retrouvé tous les cousins avec leur famille. Savez-vous que je suis marraine du dernier d'Eugénie ? [1] Ils sont tous en bonne santé. Depuis lors je ne suis plus partie. Je comptais aller à Paris à Noël pour quelques jours mais je crois que c'est impossible. J'irai plutôt en janvier avec notre cousin Edmond [2] (...). Maintenant quand je vois apparaître le soleil, je suis comme l'oiseau que l'on retient prisonnier. Je voudrais tant me promener ou faire un voyage. Il est vrai qu'à Ciney, on manque tant de distractions. Pendant les cinq ans de guerre, on a beaucoup souffert au milieu de ces boches, surtout ici où nous en étions bondés. Nous avons eu Dimanche une fête militaire pour les combattants suivie d'un banquet et d'un bal. Leur premier bal. J'espère bien qu'ils continueront. Nous avons en logement à la maison le lieutenant de la Gendarmerie de Ciney ».

Au secours de la religion : la fondation du journal Les Nouvelles du Condroz

Une fois mariée avec Pol Judon en 1927, il n'est dès lors pas étonnant que ce fils d'éditeur et cette cousine de fondateur de journaux, décident, avec un groupe d'amis partageant les mêmes passions, de créer un nouvel organe de presse catholique à Ciney, Les Nouvelles du Condroz, digne héritier du Cinacien que le père de Pol porta à bout de bras comme éditeur. Ce nouveau journal dont le premier numéro sort le 16 décembre 1928, est affilié à l'Union de la presse périodique belge, et a son siège rue du commerce 92. Pol Judon en assure la rédaction, l'administration et la publicité. L'abonnement annuel est fixé à 15 francs payables par anticipation et le bandeau fait régulièrement référence à des pensées telles celle de Jules Sandeau : « Je voudrais que l'expérience eût une âme et qu'elle se souvint des larmes qu'elle a coûtées » ou d'Edmond Rostand : « Ne pas monter bien haut peut-être, mais tout seul ».

Cela donne le ton et lors de la sortie de presse du premier numéro, la Rédaction fait état des motivations qui ont amené au lancement du journal hebdomadaire : « (…) Bien avant de venir présenter au lecteur nos lettres de créance, nous pressentions sa faveur bienveillante et comprenions qu'auprès de lui, Les Nouvelles du Condroz se trouvaient dès longtemps accréditées. Un brillant passé n'est-il pas un atout ? Ce qui nous autorise à penser de la sorte, c'est le souvenir d'un temps moins périlleux où, durant vingt-cinq ans, chaque semaine, parut à Ciney, jusqu'au mois d'août 1914, notre prédécesseur, Le Cinacien. Ce passé, soyons-en convaincus, devient, par sa beauté, presqu'une tradition. Renouons-la et tendant par-dessus l'abîme une main reconnaissante, saluons ainsi notre cher devancier auquel notre essai devra tant, et dont nous espérons conserver à la fois, la force, la tenue et l'ardeur (...). Ceux que notre projet toucha, nous ont si fortement, si aimablement encouragés dans notre décision qu'il serait lâche désormais de ne la point réaliser. Sous l'action de je ne sais quel ferment, peut-être le sentiment naissant des forces cachées d'une race, un mouvement spontané se dessine qui essaie à mettre en valeur la personnalité intime d'un pays ; il se dégage actuellement de la vie même d'un peuple, d'une province, d'une région un tel désir d'affirmer son individualité, d'exprimer sa pensée et de guider soi-même son mouvement intellectuel ; il jaillit notamment de ces puissances si longtemps méconnues un tel rayonnement artistique, littéraire, scientifique, que le génie de la race, semble avoir essaimé et s'être reformé sur des espaces plus restreints mais de façon plus stable. Une région veut aujourd'hui vivre sa vie propre et se constituer, dans les limites permises, en un centre spirituel d'où émanent les aspirations et les inspirations d'un groupement naturel ». Des paroles assez prémonitoires de l'indépendance à venir de nos régions.

Et de poursuivre : « Avant tout, nous voulons être l'ami et le serviteur fidèle et dévoué de tous nos abonnés et lecteurs. (...) Nous ne voulons pas être à la remorque d'aucun parti politique, mais on nous trouvera toujours prêts à défendre, de toutes nos faibles forces et de tout notre coeur les grands et inébranlables principes de religion, de liberté, d'ordre et de patriotisme intégral. Pour le surplus, nous voulons être… intéressant : intéressant dans nos articles d'ordre général ; intéressant dans notre chronique de Ciney et de la région ; intéressant dans nos rubriques multiples et variées où, nous l'espérons, les goûts de nos lecteurs quelque nombreux et quelque différents qu'ils soient, trouveront entière satisfaction ». Et le succès fut au rendez-vous puisque Les Nouvelles du Condroz ont paru plus de vingt-cinq ans. Un papier à lettre à en-tête du journal précisant qu'il traite « d'Information, de Littérature et de Publicité » est régulièrement utilisé par Léa Detry pour promotionner l'oeuvre de son époux, et l'on trouve plusieurs lettres écrites sur ce support, aux environs de 1930, dans le Fonds d'archives de son cousin Ernest de Try.

Le théâtre, passion de Pol Judon

De ses origines terriennes Léa Detry garde un amour pour la nature qu'elle matérialise par des pique-niques dans les campagnes environnantes et par le soin qu'elle apporte à fleurir la maison de ville où elle réside. Elle participe aux concours de façades fleuries de l'Union Horticole Cinacienne et il lui arrive d'en décrocher les lauriers, comme au cours de l'été 1933 où elle remporte un Prix.

Comédien comme son père l'a été, Pol Judon est au-devant de la scène mais aussi régisseur et metteur en scène pour La Coulisse, cercle dramatique des Anciens Elèves de l'Institut Saint-Joseph. Il est de toutes les représentations pendant 35 ans, de 1934 à 1969, et prend part à des sujets théâtraux aussi variés que Le Pater, Les Petits clercs de Santarem, Le Flibustier, Le Bon Samaritain, Le Maître des Forges, Eugénie Grandet, ou La Maison du Printemps. Lorsque Pol quitte La Coulisse, l'imprimeur mais aussi l'artiste plein de sensibilité qu'il est, qui croit dans le témoignage de l'écrit et dans le poids des mots, réalise un monologue d'hommage illustré d'une vignette dessinée pour l'occasion, jolie révérence qu'il tire à ses amis de scène pour les remercier leur souhaitant à la lecture des pages de ce carnet, « un plaisir aussi agréable que celui que j'ai éprouvé à les écrire ». En 1934, Pol Judon perd sa mère et la piété familiale se répète au travers de différents offices à la collégiale de Ciney les 8 décembre 1934, 29 janvier et 9 octobre 1935. Un an plus tard, c'est son père, Louis Judon, qui disparaît au milieu de nombreux témoignages de sympathie.

La maladie de Léa : une terrible épreuve

Si ces dernières années ont marqué de tristesse la vie de Pol Judon, 1937 bouleverse son existence. Léa, son épouse, atteinte d'un cancer et hospitalisée pour une opération, est condamnée, et il a bien du mal à imaginer sa vie sans elle. Sa foi probablement et le réconfort qui lui est témoigné lui permettent de surmonter l'épreuve car Léa est unanimement appréciée. Alors qu'un ami de Pol, lui écrit : « Nous te souhaitons bon courage, sois persuadé que nous sommes avec toi et que nous partageons ton sort. Tout Ciney d'ailleurs s'intéresse à chaque heure de la journée afin de connaître une amélioration de la santé de ta chère Léa. A son intention, Monsieur et Madame Thibaut vont partir à Notre-Dame de Beauraing », ses soeurs se préoccupent elles aussi régulièrement de la maladie de Léa. Alors qu'elle est hospitalisée, elle reçoit encore du courrier relatif à la partie publicitaire du journal qu'elle gère à propos de clients bruxellois à la recherche d'une propriété dans le Condroz et pour lesquels des annonces paraissent.

Des regrets unanimes pour une dame d'oeuvres

Quinze jours plus tard, en octobre 1937, Léa Detry est enlevée aux siens brutalement et l'émotion est palpable dans la ville de Ciney comme en témoigne l'hommage que lui rend la presse locale évoquant le second service religieux que les Dames de la Miséricorde font donner en sa mémoire le 19 octobre en la collégiale en témoignage de reconnaissance pour son inaltérable dévouement à leur oeuvre : « Samedi dernier, au moment même où Les Nouvelles du Condroz allaient sortir de presse, Madame Pol Judon, née Léa Detry, rendait son dernier soupir, plongeant son entourage et tout notre personnel dans la consternation. Nous n'eûmes que le temps de jeter quelques lignes sur le papier pour faire part de cette pénible nouvelle à nos lecteurs. Nous étions émus au-delà de toute expression, tant l'événement était brusque et tant il nous causait de peine. Madame Judon était rentrée quelques instants plus tôt d'une clinique de Namur où elle avait subi une intervention chirurgicale dont elle ne s'était pas remise malgré les soins empressés dont elle avait été entourée. Nous savions que désormais ses jours étaient comptés, mais nous voulions espérer quand même et en tout cas nous ne nous attendions pas à un dénouement aussi rapide. La soudaineté de la séparation ajoute encore à sa cruauté. La femme de notre directeur, nous l'écrivons en toute sincérité, était une personne remarquable, dont les qualités de coeur et les vertus se dissimulaient sous une grande modestie. Seuls ses proches et les familiers de sa maison connaissaient l'étendue de son dévouement et la générosité de ses sentiments. Il n'était pas possible de parler devant elle d'une infortune quelconque sans qu'elle s'offrit spontanément pour la soulager. Vivante, elle ne nous aurait pas permis de dévoiler sa charité. Aujourd'hui qu'elle n'est plus, nous considérons comme un devoir de piété de rendre publiquement témoignage de sa bonté.

La défunte affectionnait tout spécialement les oeuvres au sein desquelles elle pouvait se prodiguer. Membre de l'Association des Dames de la Miséricorde, elle ne se contentait pas d'y faire acte de présence, et de verser son obole. Elle voulait y jouer un rôle plus actif et tout son bonheur était d'aller elle-même distribuer des secours aux familles nécessiteuses, joignant ainsi le réconfort de ses encouragements aux dons matériels dont elle était porteuse. A la suite d'une conférence où elle avait entendu parler des oeuvres créées dans les faubourgs populaires de Paris, Madame Judon avait décidé de fonder chez nous une oeuvre analogue et huit jours plus tard le Patronage Sainte-Thérèse était établi dans les locaux de Patria. Chaque semaine, elle y réunissait des petits enfants recrutés dans les familles les plus pauvres de la ville. Elle les entourait de soins physiques, leur donnait un repas substantiel, leur faisait le catéchisme, les amusait pour les soustraire aux périls de la rue. Tous ces petits enfants l'adoraient. Ce sont eux qu'on a vus en pleurs dans son cortège funèbre. Après le décès de Madame Kervyn dont nos concitoyens connaissaient la générosité, il s'agissait de poursuivre son oeuvre privée. C'est encore Madame Judon qui s'en chargea sans aucune hésitation en compagnie d'une autre personne de la localité. Enfin la défunte faisait partie de la Croix Rouge à laquelle elle avait voulu apporter également tout son dévouement. Chrétienne convaincue, Madame Judon faisait partie des associations pieuses de la paroisse. Elle a supporté avec une résignation parfaite et un courage admirable les souffrances que lui infligea sa maladie donnant à tous ceux qui l'ont approchée en ses derniers jours, un grand exemple de soumission aux volontés divines. Elle est morte en pleine lucidité après avoir reçu toutes les consolations de la religion. Les funérailles ont eu lieu au milieu d'une foule considérable qui avait tenu à témoigner toute sa sympathie à notre directeur si durement frappé et à sa famille. Le défilé à l'offrande s'est prolongé jusqu'à la fin de l'office religieux. Puissent ces marques d'estime et de regret atténuer la peine de ceux que la défunte entourait de son affection et qu'elle a quittés si prématurément. La rédaction des Nouvelles du Condroz et le personnel des ateliers renouvellent à leur directeur, l'expression de leurs vives et chrétiennes condoléances ».

Le souvenir pieux imprimé lors de son décès rappelle combien sa disparition « plonge dans l'affliction un époux tendrement aimé, avec qui elle ne faisait qu'un seul coeur et une seule âme... » et rappelle ses mérites : « Tous ceux qui l'ont connue l'ont estimée pour sa piété simple et profonde. Ils l'ont aimée surtout pour son inépuisable charité… Son coeur compatissant s'est penché sur toutes les misères humaines et s'est donné sans compter à tous les malheureux dont elle fut vraiment la mère ». A l’image de la pensée de Chateaubriand, sans doute peut-on attribuer ces mots à Léa Detry qui sut en faire usage : « on vit avec un cœur trop plein dans un monde trop vide ».

La fin du journal Les Nouvelles du Condroz

Fort ébranlé par la disparition de celle qui, au quotidien, éclairait sa vie et collaborait activement à ses affaires, et sans enfants, Pol Judon s'associe alors à son frère Albert, imprimeur chaussée Saint-Pierre 153-155 à la Chasse à Etterbeek, et la « Maison Judon-Detry » devient progressivement la « Maison Judon Frères » par la fusion des deux entreprises. Pendant près de vingt ans encore l'activité y est prospère mais les temps évoluent et lorsqu'en 1955, le chant du cygne retentit pour l'éditorial mais non pour l'imprimerie, avec émotion, la rédaction évoque le parcours effectué : « Dans l'article qu'on vient de lire, Messieurs Judon Frères, éditeurs-propriétaires des « Nouvelles du Condroz » déclarent que c'est avec un serrement de coeur qu'ils ont pris la décision de mettre fin à la publication du journal. Leurs collaborateurs, c'est-à-dire l'équipe de journalistes professionnels ou amateurs qui participent à la rédaction du journal ont appris cette nouvelle, eux aussi, avec une peine très vive et une émotion réelle et sincère. (...) Il y a quelque soixante-quinze ans que la famille Judon s'est établie dans nos murs, venant de Namur. Son chef, M. Louis Judon, exerçait le métier de typographe. Après un très court laps de temps passé au service d'une imprimerie locale, aujourd'hui disparue, il ouvrit à son compte un atelier et un commerce de papeterie-librairie. Cette entreprise ne tarda pas à prospérer sous la direction de ce chef sympathique, travailleur et plein d'initiative. À cette époque, c'était la tradition que beaucoup d'imprimeurs particuliers eussent leur journal personnel (...). Les premiers numéros du journal Le Cinacien, c'est le titre que portait le journal fondé par M. Louis Judon, sortirent de presse en 1889, à une époque où les luttes politiques étaient particulièrement vives. On venait à peine de sortir de la fameuse guerre scolaire de 1879-1884 et les passions n'étaient pas calmées encore. Le Cinacien prit tout de suite une allure combative alimentée par une équipe de jeunes collaborateurs ».

Parmi ceux-ci se trouvaient le professeur Gaussin, ingénieur civil, le conseiller à la Cour d'appel Jadot, Monseigneur Bonjean, archiprêtre du diocèse de Carthage alors vicaire à Ciney, Léon Tillieux, professeur au collège des Jésuites à Tournai puis à Liège. La Première Guerre mondiale fut fatale à l'éditorial qui ne se releva pas. Dix ans plus tard naissent Les Nouvelles du Condroz sous l'impulsion de Pol Judon défendant avec ardeur et générosité les mêmes principes chrétiens. Il disparaît à son tour en 1955 et au travers des deux journaux c'est un demi-siècle de journalisme qui marque une même famille dans une même ville.

Le Jeu de Ciney : oeuvre de Pol Judon, peintre et amoureux de sa ville

Cette même année, Pol Judon, qui a pourtant l'âge d'un repos mérité, se lance dans un projet d'envergure. Sur un livret de son ami René Guerdon et avec la collaboration de Georges Cogniaux pour la mise en scène, Le jeu de Ciney voit le jour. Grande fresque historique balayant dix siècles d'histoire de la ville, cette reconstitution d'envergure reposant sur 500 exécutants, est axée sur 14 tableaux évoquant chronologiquement tantôt la Préhistoire ou une chasse à courre à la Renaissance, tantôt la Révolution française, l'indépendance de la Belgique ou les deux conflits mondiaux. Le succès est au rendez-vous et Pol Judon laisse de cet événement une ravissante aquarelle aujourd'hui en possession d'un de ses amis les plus chers. Car l'aquarelle et le pastel, mais surtout la peinture à l'huile constitue un des autres talents de Pol Judon, qui s'y adonne avec bonheur. Sans que sa production soit grande, 26 titres de tableaux sont répertoriés mais une soixantaine sont encore en possession de la famille élargie. Il expose à la 14e exposition d'Art de Ciney en 1962. En relation avec le peintre René Godfroid, installé à Bouge près de Namur, ce dernier lui écrit le 16 février 1968 : « Croyez-bien que je suis très touché des félicitations que venez de me transmettre. Je vous en remercie vivement. J'ai gardé de notre contact à Ciney, une des meilleures impressions de ma vie car vous êtes la personne qui m'a marqué une sympathie spontanée, sans ambages ni réticence. J'en ai été très touché et, parfois, nous parlons en famille de vos traits d'esprit et de votre amabilité. (...) Pour l'instant, je participe au Grand Prix International de la Côte d'Azur et je prépare Nevers, Tarbes, Charleroi, Villers-la-Ville et évidemment Deauville. Ce sont tous des salons-concours ; j'espère être à Ciney cette année encore (...) ».

En 1970, Pol est contacté par une historienne dans le cadre du Séminaire d'histoire contemporaine de l'ULB, qui réalise une étude sur la presse catholique en Belgique. Elle s'intéresse au Cinacien et souhaite obtenir du fils du fondateur quelques précisions qu'il lui donne en partie avec sa gentillesse naturelle. Intéressé par le fait qu'elle fasse une thèse sur le sujet, il la prie de lui en réserver un exemplaire précisant : « Lorsque comme votre serviteur, on frise les quatre fois vingt ans, on éprouve une satisfaction intense à revivre par le souvenir, les quelques belles années de sa prime jeunesse. Cette période du début du XXe siècle fut pour moi, comme pour tout homme de mon âge, l'époque qui, aux côtés de mon brave père, orienta toute ma vie. C'est peut-être vous qui me donnerez, si vous voulez bien accéder à ma demande, l'émotion de quelques chères souvenances ».

La mort s'invite par surprise

Personnalité attachante, on l'a compris, que celle de Pol Judon qui est de ces êtres qui font partie d'un paysage, d'un lieu, où il semble qu'ils ont toujours été et dont il paraît évident qu'ils seront toujours. Mais le destin en décide parfois autrement et alors qu'une interview de l'intéressé est programmée afin de récolter l'esprit même de ce qui habitait cet artiste discret, aimant autant la vie que les lieux et les âmes, le temps ici-bas s'interrompt pour lui. Son ami de toujours, historien local, René Guerdon, souhaite s'en souvenir dans les portraits cinaciens qu'il dresse : « Nous avions formé le projet de passer une heure avec Pol Judon pour qu'il nous entretienne de son art, de sa technique, de ses sources d'inspiration et de ses projets. Hélas, la mort nous a devancés et c'est elle qui fut la première au rendez-vous. Cependant, le cercle culturel cinacien veut lui réserver sa place dans la galerie des artistes cinaciens. Pour ce faire, il ne nous reste plus que nos souvenirs et ceux-ci se pressent tellement nombreux que nous hésitons à faire un tri, à donner la priorité à l'un plutôt qu'à l'autre des talents de Pol Judon. Allons-nous évoquer le maître imprimeur qui, à une connaissance approfondie de son métier, ajoutait toujours ce quelque chose qui donnait, qui conférait à l'imprimé ou à l'affiche, un cachet artistique ? Allons-nous parler de l'acteur qui sentait ses rôles et les vivait si naturellement, si totalement qu'on restait après chaque soirée dramatique, étonné de tant de maîtrise dans le jeu et de tant de finesse dans l'expression ? Allons-nous rappeler plutôt les qualités, et le mot n'est pas trop fort, le talent de Pol Judon, régisseur et metteur en scène, lui qui fut l'âme de la Coulisse, lui qui assuma avec Monsieur Cogniaux, la régie du Jeu de Ciney ? Ou allons-nous nous arrêter à essayer de brosser à larges traits le portrait de l'artiste peintre, parce qu'en définitive, c'est dans le peintre que nous retrouvons tout Pol Judon. Son amour du beau, son goût raffiné, son besoin d'évasion, sa faim de créer, de recréer, sa sensibilité, sa continuelle recherche pour piéger du rêve, pour découvrir ce quelque chose d'autre qui se cache sous le quotidien, ce besoin d'aller vers les autres, au-devant des autres, à chaque salon d'art, pour communier dans le même idéal et la même ferveur. Oui, vraiment, c'est dans ses toiles, que Pol Judon se laisse deviner, c'est à ses pinceaux que lui, un peu secret par nature, presque gêné de ses élans de coeur, de sa jeunesse d'âme, va confier son message d'artiste, c'est dans un langage de couleurs et d'harmonies de tons qu'il va communiquer avec tous ceux qui, comme lui, sont en pèlerinage de beauté et en recherche de poésie.

Au long des ans, il va nous révéler son univers à lui, un univers où dominent des ciels apaisés, des fleurs d'une tranquille splendeur (....) ou des paysages de chez nous traités avec la même palette qui ne se veut jamais ni éclatante ni agressive. Et parmi ces paysages, nous retiendrons ces toiles où inlassablement il a chanté Ciney. Car Ciney est un thème qu'il a repris avec la constance d'un amour fidèle. Son clocher se détachant au-dessus des toits, sa collégiale, reliquaire des joies et des peines, ses rues ensorcelées de neige, noyées de brume, parées de néon, ses rues avec ses vieilles pierres, les souvenirs qui les hantaient et que lui reconnaissait à un parfum, à un silence, à un baiser de lumière, à un pan d'ombre, c'était autant de visages de Ciney que Pol Judon a fixés à jamais et qui, outre leur beauté et leur charme, ont une valeur de témoignage. Vous comprendrez pourquoi, la technique et le genre de peinture de Pol Judon n'ont pas été abordés. En écrivant ces lignes, nous avons voulu simplement adresser l'hommage d'un ami et d'un Cinacien à quelqu'un de chez nous qui a mis son talent et son art au service de sa ville. Ce qu'il a laissé, dans son oeuvre de peintre, c'est un don de coeur, un amour du terroir, un langage de poète. Ce qu'il a laissé, dans ses toiles, c'est lui, le meilleur de lui-même, une confidence en demi-teinte, un trop plein d'âme qui par pudeur, ne va pas jusqu'à l'aveu, une cordialité qui doit se deviner, une délicatesse qui se fait secrète parce que le vrai sentiment est chose trop précieuse pour l'étaler au grand jour, une présence que nous retrouvons à chaque rencontre de son oeuvre qui nous poigne à casse-coeur ».

Une exposition en l'honneur de Pol Judon

En 1986 encore sa mémoire est évoquée à l'occasion d'une Exposition d'Art organisée sous le patronage de la ville de Ciney et intitulée 10 artistes rendent un hommage à Pol Judon. Il y est dépeint comme un « homme racé, un peu bohème, artiste jusque dans les moindres choses, le regard fascinant, amoureux de tout ce qui relève l'esprit, doué d'une culture enviable, d'un humour gracieux qui pouvait aller jusqu'à la rosserie sympathique, mais qui, pour rien au monde, n'aurait atteint l'offense, âme très fine de créateur de beautés par le pinceau animé par des doigts de fée, fidèle à Dieu, à sa Foi, comme à son clocher, observateur et médiateur au sujet de tous événements de la vie, tel est, bien imparfaitement cernée, la vie de Pol Judon ». Quinze oeuvres de ce dernier sont alors présentées. Très tôt veuf, Pol Judon garde cette espérance en la vie, cette puissance morale et physique de dépasser le chagrin, de surmonter les épreuves, cette aptitude à faire du quotidien un éternel renouveau. C'est la caractéristique de ceux dont le regard se porte sur l'autre, et non pas sur eux-mêmes et qui par le charisme qu'ils dégagent, puisent dans ce qu'ils donnent, la force du dépassement.

Galerie de photos et de documents


[1] Mme Jules Noël née Eugénie Detry (1882-1946). P.-E. Detry, La famille namuroise Detry autrefois de Try, op. cit., p. 324.

[2] Edmond Detry (1892-1967), fermier, sans descendance.


P.-E. Detry, La famille namuroise Detry autrefois de Try, op. cit., pp. 347-358.


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