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Entrepreneur colonial, fondateur de journaux, homme de lettres, poète

Ernest de Try

Ernest DETRY dit de TRY, clerc d'un avoué à Bruxelles (1900-1902), chef de service à la Caisse Patronale de l'Alimentation à Bruxelles (1905-1906), inspecteur à la Mutuelle Agricole Nationale (1906), délégué de la Bourse de Bruxelles (1908), fonctionnaire colonial en tant que vérificateur des impôts à Kinshasa, Boma et Matadi, journaliste, intermédiaire de banques, « ingénieur conseil » pour diverses sociétés coloniales, membre du Comité de Patronage de l'Association des Licenciés sortis de l'Université de Liège, fondateur des journaux coloniaux L'Agio et L'Economie mondiale (1909), journaliste pour plusieurs périodiques belges et français, collaborateur pour le Bulletin des Vétérans coloniaux édité par l’association du même nom placée sous le Haut Patronage de Sa Majesté le Roi et pour la Revue Congolaise illustrée, correspondant pour L'Information à Paris (1908-1910), intéressé au Chemin de Fer de Notre-Dame de la Garde à Gênes, au grand hôtel de Font-Romeu, dans les Pyrénées orientales ainsi qu'à des projets de sociétés minières au Bas Congo et pétrolière en Angola mais aussi à l'African Palaces Company pour la construction du Dakar Palace au Maroc, président du Comité effectif des concerts organisés au profit d'oeuvres diverses à bord du bateau Albertville de la Compagnie Belge Maritime du Congo, directeur de l'Auxiliaire belge de l'Industrie, du Commerce et des Colonies (1911), administrateur de sociétés industrielles, directeur de la SA des Plantations coloniales La Luki, administrateur-directeur du Syndicat d'Études d'Exploitations Fruitières au Mayumbe (SEEFAM), administrateur-délégué de la New African Star, membre adhérent du Groupement d'achat en commun de Boma, collaborateur pour la Société anonyme L'Omnium Africain, fondateur du Moniteur Général des Intérêts Coloniaux en Belgique (1924), directeur-fondateur du journal La Gazette des Métiers bruxellois, directeur du journal « Allons voir », journal hebdomadaire d’information, indicateur général des spectacles de Belgique (grand in folio de huit pages), chargé de missions en Afrique notamment au Mayumbe pour le compte de la Société forestière belge et président de la mission Soforbel Care of Society (1928), fondateur et actionnaire de la SA Société Belge de Librairie, fondateur et administrateur de la SA L'Aéro métallurgique, fondateur du Syndicat d'Études de L'Hinterland du Congo maritime, rédacteur pour la Revue des Vétérans de l'État indépendant du Congo, membre et collaborateur de l'Association de la presse coloniale belge, directeur du journal Allons voir, auteur de brevets de perfectionnement en diverses matières agréées par le Ministère des Colonies, membre du Cercle des Etrangers à Namur, membre du Cercle Royal Saint-Hubert pour lequel il écrit un poème lors de son cinquantenaire, écrivain, poète, auteur théâtral, dessinateur, photographe, scénariste, chanteur et pianiste amateur, chevalier de l’Ordre Royal du Lion, médaille du Prisonnier politique 1914-1918, médaille commémorative de l’Etat Indépendant du Congo, médaille d'or de l’Ordre de la Couronne, né à Bruxelles le 31 mars 1881, y décédé le 9 juin 1960, épouse à Jette le 12 avril 1958 Francine DUCHATEAU, né à Gilly le 16 février 1878, décédée à Jette le 18 avril 1961, fille de Théodore et d'Angèle Lemoine. Sans descendance.

Un pur Bruxellois de naissance... mais Namurois d’origine

Personnalité étonnante que celle d’Ernest Detry. Né sous la graphie usuelle à la famille depuis le XIXe siècle, il porte publiquement la particule, et l’important Fonds d’archives qui est légué en son souvenir aux Archives Générales du Royaume mentionne clairement qu’il s’agit des « Papiers d’Ernest de TRY ». « Homme de lettres » tel que le qualifie son acte de décès. Sans doute joue-t-il sur sa capacité à user d’un nom de plume pour ressusciter une graphie perdue à la fin du XVIIIe, à de rares exceptions près. Il est le fils unique de Jean-Pierre (1847-1937), fonctionnaire de Police à Bruxelles puis rentier à Bonlez, décoré de la médaille commémorative 1870-1871 qui lui est attribuée par arrêté royal du 27 novembre 1930 notifié le même jour à l’intéressé par Charles de Broqueville, ministre de la Défense nationale, et de Marie-Françoise Malcorps (1845-1904). Le père d’Ernest nait à Champion et meurt à Namur malgré une longue vie passée à Bruxelles puis à Bonlez, et quant à son épouse elle appartient à une famille ancienne des environs de Nivelles où l’abbé Charles-Nicolas Malcorps, curé en cette ville porte des armoiries néanmoins différentes de celles de Marie-Constance Malcorps épouse de Paul-François de Hemptinne, inhumée, elle, dans l’église de Bousval.

L’art de se vendre

Grâce aux précieux documents que recèle son Fonds d'archives qui sera déposé aux Archives Générales du Royaume, la vie de cet aventurier colonial peut être retracée avec une assez grande précision. Poète et écrivain, Ernest ne manque aucune occasion de laisser courir sa plume. Après des études primaires faites dans un établissement de la rue des Alexiens dans le centre de Bruxelles, il poursuit en section latin-grec ses humanités au collège Saint-Michel alors encore dans le bas du Sablon où ses cotes dans les différentes matières abordées sont excellentes et ses compagnons de classe ont pour noms, de 1894 à 1899, Robert Gericke d'Herwynen, André de Ryckman, Louis d'Harvengt, Émile de Royer, Daniel de Meurs, Joseph de Cordes, Gustave de Mévius, Léon Janlet, Arthur Le Grand, Louis Zoude, Albert d'Aoust, Henri de Villers, Louis Nieuwenhuys, Antoine Pêtre, Fernand Pirmez, Edouard de Selliers ou Joseph de Froidmont. Ernest précise dans son curriculum vitae avoir fait deux années de Philosophie et Lettres à l'Université libre de Bruxelles où aucune trace de lui n'a cependant été trouvée. Il parle et écrit avec facilité le français, le flamand, l'italien et l'anglais et, entreprenant, propose vers ou prose à divers éditeurs. C'est le cas en 1903 où il s'adresse à l'éditeur du Petit Brabançon en vue de publier un poème qu'il dédie à « La Comtesse Ed. du Val de Beaulieu ». Composé de neuf strophes, il s'agit de vers charmants exhalant les vertus du courage, de la foi et de la nature. Journal catholique par excellence, il s’adresse principalement aux classes laborieuses et leur procure une information politique, et surtout, forme leur opinion, de manière à enrayer les progrès du socialisme.

Une vocation coloniale

Après, semble-t-il, un séjour à Paris où il collabore à des journaux, et une fonction de clerc auprès d’un avoué bruxellois, Ernest de TRY postule auprès du secrétaire d'État de l'État Indépendant du Congo, où avec un certain aplomb qui le caractérise toute son existence, il précise : « Ainsi qu'il appert des pièces annexées, je crois être à même de remplir ma tâche en toute satisfaction, et ose espérer que vous donnerez suite convenable à ma demande ». Sa candidature est retenue, et il s’embarque pour le Congo où il est, à la date du 31 octobre 1906, attaché à l’Administration des Finances de l’État indépendant. Il a préalablement suivi un cours colonial dispensé par le Département des Finances. Son salaire annuel est de 1800 francs, et il dispose d'un port d'armes pour un fusil de chasse, un revolver cinq coups et une carabine sauvage. Quelques jours plus tôt, avec l'indemnité reçue par l'État du Congo, il s'est rendu à la « Grande Maison du Congo », rue des Paroissiens à Bruxelles, fournisseur officiel de divers pays dont le Congo. Il y passe commande de divers articles dont six costumes blancs et gris, du linge divers, des casques, chapeaux et képis, des moustiquaires, chaise longue, photophore, verres et bougies, des articles de papeterie et trois malles ainsi qu'une « malle bain ». Il doit attester qu'il n'emporte au Congo que des effets constituant son équipement et doit déclarer que s'il se procure par la suite des objets de valeur, l'État n'encourra de ce chef aucune responsabilité. La mortalité au sein de ces aventuriers du Congo est, on le sait, très importante ; aussi précise-t-il dans une déclaration que « si le Gouvernement recevait à mon sujet des nouvelles fâcheuses de nature à intéresser ma famille, je désire qu'elles lui soient communiquées par l'intermédiaire de M. Max Marinus, 47 rue de Trèves à Bruxelles, que je prie de vouloir bien se charger de cette mission, même dans le cas où il m'arriverait malheur ».

Une carrière de fonctionnaire éteinte dans l'oeuf

Bien que sa vie durant, il garde un attachement à son père, ce dernier semble parfois inquiet de la vie qu'il mène. Ainsi son dossier colonial conserve-t-il un courrier que Jean-Pierre Detry adresse, le 12 octobre 1906, au directeur des contributions au Congo, afin de savoir au moment du départ d'Ernest qui ce dernier a désigné comme mandataire : « Permettez-moi de vous adresser ces quelques lignes au sujet de mon fils que j'ai accompagné hier à Anvers en partance pour le Congo. Vous me feriez un bien sensible plaisir en voulant bien me faire savoir si c'est vrai qu'il m'a constitué comme mandataire ; lui-même me dit que c'est moi mais une personne de nos connaissances m'a dit le contraire… c'est pourquoi je m'adresse à vous pour savoir la vérité ; vous comprendrez qu'étant son père, il est de mon devoir, de veiller à ses intérêts. De Try père à Bonlez ». Son dossier personnel prouve en effet que c'est Hippolyte Menu, à Saint-Gilles, qui a été mandaté le 3 de ce mois-là par Ernest. Le certificat de bonnes conduite, vie et moeurs fourni, nous donne la description physique d'Ernest : « châtain, front large, yeux bleus, nez aquilin, visage ovale, moustache blonde et mesurant 1m74 ». Atteint de fièvre intermittente et de névralgies cérébrales, à peine arrivé, Ernest démissionne moins d’un an plus tard pour raison de santé malgré des appréciations flatteuses de sa hiérarchie : « M. De Try est animé des meilleures intentions » ou « ses débuts sont de bon augure pour son avenir ».

Agent d'affaires coloniales

Dans un journal belge non identifié dont un extrait est conservé dans ses archives, il évoque cette fièvre typique du pays: « Je me suis levé de très bonne heure hier matin et aussitôt tout m'a paru triste (...). Les jambes étaient molles et le moindre effort me semblait impossible. Pas de doute, c'est la fièvre. C'est encore elle qui vient, comme un vainqueur intraitable, me réclamer le tribut que tout Européen doit à l'Afrique traîtresse (...) Boy, donne-moi la boîte aux « kissi », médicaments. Et il s'empreses, l'air ahuri de savoir encore son maître malade (...). Dans un relent d'iodoforme et d'acide phénique, je cherche et trouve de suite le petit flacon où sous l'ouate s'écrasent les petits comprimés d'antipyrine. Pour qui a séjourné en Afrique, tout tient dans la vue de ces petites rondelles blanches ». Suivent alors les dispositions à prendre sur place avec le chef d'équipe pour que, avant la phase de délire qui le gagne progressivement, les ordres soient donnés et que la plantation tourne. Et de conclure après force détails sur les troubles intérieurs ressentis : « (...) C'est alors aussi que se fait l'effort physique pour fermer les yeux davantage sur cette paix totale que procure l'inconscience, cette quiétude pleine de l'abandon de toutes choses. Doux moment où la mort paraît douce, au point que parfois on la souhaite. Boy, donne-moi encore une tasse de thé... La fièvre est passée, me laissant abattu, dans une faiblesse extrême, mais le soleil me paraît clair, l'espérance possible et la vie meilleure. N'est-ce pas tout le secret du trépas, que, si près de lui, on soit déjà si heureux ? ».

Fondateur de journaux et un rien bluffeur...

Il s’occupe dorénavant d’intérêts coloniaux privés sous la qualification « d’ingénieur-conseil ». Malgré de nombreuses recherches en Belgique et en France, aucune trace de formation d'ingénieur n'a été trouvée en ce qui le concerne. Tant auprès de la Faculté polytechnique de Mons, que des universités de Liège et de Bruxelles, de l'École des Mines, de l'École centrale, de l'École polytechnique, et des Arts et Métiers de Paris. Comme évoqué antérieurement, il n’a d’ailleurs non plus pas été trouvé de candidature en Philosophie et Lettres à l'Université libre de Bruxelles, où il est inconnu, alors que cette formation est renseignée dans son curriculum vitae au ministère des Colonies...

Ernest mentionne plus tard dans un récapitulatif daté de ses activités « avoir été entre 1908 et 1910 correspondant de L'Information à Paris lui fournissant des sujets sur l'activité belge au Congo, et avoir été correspondant d'autres journaux à l'étranger ». Les exemplaires de L’Information conservés sous forme de microfilm à la Bibliothèque nationale française ne permettent pas d'identifier « le correspondant de Bruxelles » qui réalise les articles principalement sur le Congo car ni ces brèves ni les articles de fond ne sont signés. Toutefois au vu des affirmations d'Ernest de Try et de sa compétence sur le sujet, la chose semble là vraisemblable d'autant que le journal évoque le fait que leur correspondant fournit quelquefois le contenu « par téléphone ». Journal économique puis généraliste fondé à Paris en 1899 par Léon Chavenon, un des principaux chefs de fil des réseaux de publicité financière de la presse économique française, L’Information tiré en 1918 à 130.000 exemplaires, devient par la suite L'Information financière économique et politique et dès 1903, un hebdomadaire du même nom et une agence sont créés parallèlement. Une action de 500 francs de la société anonyme L'Information, datée de 1920, fait état d'un capital de 10.000.000 de francs, divisé en 20.000 actions et précise que le siège social du journal est 124 rue Réaumur.

Il lance par ailleurs une publication mensuelle Outremer, courrier des lettres coloniales : romans, nouvelles, voyages, mémoires, études, géographie et histoire en lien avec les colonies d'Afrique, d'Asie, d'Amérique et d'Océanie. Directeur-fondateur du Journal, il en dessine la couverture et établit un contrat avec les Éditions Eclecta pour l'exploitation de la revue et celle de publications et d'édition de volumes avec le même objet. Cent parts d'association d'une valeur de 1000 francs chacune sont créées dont la moitié lui sont attribuées et le solde fait l'objet d'une souscription. Il se dit aussi scénariste d'un film qu'il qualifie de « documentaire et spectaculaire », intitulé Un demi-siècle de colonisation au Congo belge. Nous ignorons l'année et s'il a été réalisé et diffusé. Ernest est encore directeur de Allons voir, journal hebdomadaire illustré d’information, indicateur général des spectacles de Belgique. Grand in folio de huit pages, titre avec vignette, le numéro 50 centimes, abonnement par an, 20 francs. Le bureau est chez lui rue Vanderborght, 52. Il contient le plan et le programme des principaux théâtres et cinémas de Bruxelles et des grandes villes de province.

En 1908, alors qu'il se qualifie de « propriétaire à Bonlez », il fait un voyage d'Études en Guinée française, à Sao-Thome et au Gabon pour compte d'un groupe franco-belge se proposant d'établir des plantations dans ces colonies. Il fonde, en 1909, deux journaux financiers, L’Agio et L’économie mondiale, qui soutiennent les intérêts belges au Congo. Lors de la création de L'Agio, magazine hebdomadaire d'économie générale, qui se veut le « Vade-mecum du boursier, du spéculateur, du rentier, du capitaliste et de tout porteur de titres » correspondant « avec tous pays », Ernest fixe l'abonnement annuel en Belgique à 7 francs 50 centimes et à 10 francs pour l'étranger et tient à souligner le caractère totalement indépendant de la publication. Les sujets abordés sont variés, comme les Mines de fer de Rouina, la Compagnie d'électricité de Sofia et de Bulgarie, la Compagnie belge pour les Tramways et l'Eclairage électriques de Saratov, le National Railways of Mexico, le Pan American, le commerce russe en Turquie, le commerce des diamants, la Compagnie du Chemin de fer Sud-Ouest de l'État de Bahia etc.

Ernest en est le directeur-gérant et parmi les administrateurs dont il est, on trouve notamment Ferdinand Van Becelaere, avocat à Bruxelles, Mézan de Malartic, directeur d'assurances, et Aubry de Maraumont, avocat, tous deux à Paris, Adolphe Goossens, candidat notaire ou Erik Kentzler von Reineck, administrateur de société, à Bruxelles et enfin Charles van Ackere, agent d'affaires à Bruges. Ernest a droit, contractuellement, à 5 pourcents des bénéfices. Léon de Saint-Omer et Paul Mérille en sont les principaux journalistes sous la direction du rédacteur en chef, Émile Gabard. L'administration du journal est fixée boulevard du Hainaut 187 à Bruxelles, alors que la « Maison Kremer et Schmitz », Place de la Reine en cette même ville, est chargée de l'impression. Adepte, avant l'heure d'un marketing de premier plan, Ernest qualifie son supplément commercial de The Best Publicity in Belgium. Il précise encore « que le magazine est tiré à 10.000 exemplaires par semaine et qu'il est en lecture dans les principaux hôtels de Belgique et de l'étranger ».

Des projets en Afrique et en Europe

Au même moment, il s’intéresse à des projets d’affaires en Europe tels les Chemins de fer de Notre Dame de la Garde à Gênes et le casino de Saint-Romeu dans les Pyrénées orientales, mais aussi en Afrique pour des sociétés minières, de cuivre, au Bas Congo et pétrolières en Angola. Il écrit dans Lettres d'Afrique sur des sujets divers. En 1910, il fonde entre autres avec Raymond et Etienne Kervyn de Meerendré, propriétaire et ingénieur à Gand et Malines, Ernest Stas de Richelle, avocat à Gand et Léon Pierard, industriel à Saint-Gilles, la société anonyme « L'Aéro métallurgique » qui a pour objet « l'exploitation et la mise en valeur, tant en Belgique que dans tous autres pays, d'un brevet de moteur d'aviation, la construction d'appareils d'aviation de tous types, la fabrication de toutes pièces détachées, de toutes mécaniques, la réparation de voitures automobiles de toutes marques, la vente et l'achat de voitures automobiles, ainsi que toute fournitures et accessoires et en un mot toute opérations commerciales, industrielles, ou financières se rattachant directement en tout ou en partie à l'industrie de l'aviation et de l'automobile ». Léon Pierard, inventeur, dispose de 4.000 actions en tant que personnage central mais Ernest tant en nom personnel que pour un groupe d'investisseurs en détient 2.100 sur les 6.000 restantes.

Spécialiste colonial

En 1911, il retourne au Congo pour étudier l’implantation d’une brasserie dans le Mayumbe. Si son voyage est des plus sérieux, le personnage est, et reste toute sa vie, un fêtard prêt à tous les excès... Sur le paquebot Léopoldville qui lui permet de passer l'Equateur, il est désigné comme « directeur de fête » à bord, et assume plus d'une fois cette joyeuse mission lors de ses voyages ultérieurs. Plus sérieusement, la presse de l'époque fait écho à sa mission de prospection précisant : « Nous apprenons que le 1er juillet prochain s'embarquera à Anvers à destination du Congo M. Ernest De Try, directeur de l'Auxiliaire belge de l'Industrie, du Commerce et des Colonies, lequel a déjà fait un assez long séjour dans notre colonie. M. De Try se rend en Afrique en compagnie d'une des plus hautes compétences du pays en matière de brasserie afin d'étudier sur place les conditions d'établissement de plusieurs grandes brasseries, notamment à Boma et Elisabethville, ainsi que l'achat des terrains nécessaires. Ces brasseries font l'objet d'une société anonyme belge très importante, dès à présent en formation (...) ». Plusieurs industriels belges le soutiennent en effet dans cette démarche, et le notaire Koelman à Anvers lui précise en février 1912 qu'il peut « croire en son entier concours pour l'affaire Brasseries congolaises ». En avril, le président de l'Association des Licenciés sortis de l'Université de Liège, lui écrit pour lui signaler que le conseil d'administration de cette société a décidé de lui conférer le titre de membre du Comité de patronage, et le prie de l'accepter.

Ambitieux et enthousiaste

Ernest multiplie les contacts avec diverses personnalités et tend notamment à convaincre de l'intérêt de ses prospections Adolphe Max, bourgmestre de Bruxelles, qui par courrier écrit depuis son château de Bierges le 15 août 1912, lui signale son désir de le rencontrer. Il a par ailleurs des contacts suivis avec le chevalier Todros et espère l'appui financier d'un ami, Francis Roelants, à Bruxelles. Entretemps, en avril 1911, il a signé en tant « qu'intermédiaire de banques » une convention avec le sieur Poulin à Neuilly-sur-Seine, « en vue de la création d'un syndicat d'Études à envisager dans le cadre de prospection dans l'Angola portugais ». Un mois plus tard, il prend 40 parts à 500 francs chacune dans la fondation de la société anonyme « Société belge de librairie ». Son papier à lettre mentionne, outre sa qualité « d'ingénieur-conseil » qu'il est spécialisé « en études minières, industrielles et coloniales mais encore en chemins de fer et travaux publics ». Écrivain, poète, auteur théâtral, Ernest publie encore en 1912, dans L’Expansion coloniale belge un plaidoyer pour la colonie du Congo. Dans un style puissant et élégant, il rappelle : « Maintenant que plus personne ne songe à contester l’avenir réservé à notre colonie du Congo, depuis que la lumière s’est faite tout entière sur l’étendue de ses richesses naturelle et sur le vaste champ qui y est ouvert à notre activité, nous croyons le moment venu de publier cet opuscule dont ne craignons point d’affirmer l’opportunité, à l’heure où s’accuse nettement l’orientation coloniale du pays. (...) Partout où se sont trouvés nos compatriotes, ils se sont montrés à la hauteur de la tâche et ce n’est pas sans fierté que nous pouvons dire que le Belge est le « soldat pacifique », par excellence. (...) Comme pour nos voisins, les Français, les avantages d’une vie facile, d’une prospérité remarquable, d’un sol fertile, d’une grande richesse minière, n’ont pas été, pendant longtemps, une des moindres raisons pour lesquelles nous sommes restés un peuple casanier, peu soucieux de porter nos intérêts en pays neufs.

Mais, il faut bien l’avouer, la situation est devenue telle aujourd’hui, que notre chère Belgique est trop petite pour suffire à toutes les énergies qui s’éveillent et que les emplois, pourtant si nombreux qui existent dans nos administrations ne suffisent plus à la multitude des compétiteurs qui se les disputent à coups de diplômes et de protections. On ne fait plus fortune, en quelques années, comme autrefois, avec rien ou de faibles capitaux. La progression des dépenses est telle que ce n’est que par un travail acharné qu’on parvient à vivre dans nos villes, ainsi que dans nos campagnes et il n’y a qu’un remède pour atténuer ce mal, c’est d’avoir le courage de faire comme nos aïeux. Ils choisissaient pour chacun de leur fils une carrière et l’y préparaient consciencieusement. Sans les imiter servilement, préparons les plus vaillants et les mieux doués de nos enfants, à devenir des colonisateurs et disons hardiment aux plus énergiques, aux mieux constitués : toi tu seras colon. Imitons-en cela les Anglais qui même hors de leurs colonies sont arrivés à conquérir de hautes situations. (...) Enfin, il faut encore à nos jeunes colonisateurs un jugement mû qui les détourne de toute imprudence et leur fasse remplir tous leurs devoirs, une initiative large, une décision prompte, une réelle sobriété et une certaine éducation coloniale qui leur permette d’exercer leur profession dès le début et avec avantage. (...) Un vrai colonial ne peut être ni un médiocre ni un taré, mais un homme réellement supérieur ! La fréquence de la lutte contre les conditions extérieures, contre soi-même et les autres donne au colon l’impression plus nette des nombreuses victoires qu’il remporte et c’est ce qui grandit chez lui cette confiance en soi, si nécessaire en toutes circonstances. Il en résulte aussi une légitime fierté à laquelle contribue, dans une certaine mesure, l’ascendant exercé et la conscience de l’étendue de la responsabilité et ce n’est point le moindre avantage de la colonisation que ce bien-être moral devant l’œuvre accomplie, à notre époque de profond découragement. On peut affirmer que pour les personnes vraiment bien douées, la colonisation qui ne pourrait être qu’une carrière, sera toujours une école aux enseignements précieux et féconds ».

Directeur de plantations

Ernest de Try prend, en 1913, la direction des plantations de « La Luki ». Son embarquement sur L'Albertville est évoqué dans la presse et l'on sait qu'il voyage notamment « avec le chanoine Vanden Broele, des Prémontrés, le révérend John Howel et sa femme, des Missions étrangères, Marks et Mac Kenzie, de Lever Brothers, Versichel, de la Banque du Congo belge, etc ». Il reçoit alors un courrier de son père qui s'inquiète de ne plus recevoir de ses nouvelles et le rassure. Il correspond aussi avec Georges Focquet, un ami avocat, par ailleurs administrateur territorial à Loméla avec lequel les relations sont quasi fraternelles, et qui lui demande, outre de recevoir de ses nouvelles, qu'Ernest veuille bien lui envoyer les photos prises de lui à bord. Début 1914, il projette, en collaboration avec Lever Brothers à Port-Sunlight (Angleterre), l’établissement de blanchisseries mécaniques au Congo et en Afrique en général. Il est pour ce faire en relation avec la « Blanchisserie modèle de Mon Plaisir » à Bruxelles et s'informe à l'occasion du salon de l'électricité à New York des dernières nouveautés en la matière. Il réalise à ce sujet un rapport intitulé Modern African Bleaching Houses.

Il s'adresse également au Consul général de Belgique à Hambourg à propos de… Chinois à engager dans ces blanchisseries ; le 13 mars 1914, le Consul lui répond qu'il s'est renseigné à la Hamburg Amerika Linie qui lui a répondu que les blanchisseurs chinois étaient engagés par l'intermédiaire de l'entrepreneur Liu Tung Fu, connu sous le nom de… Lehmann, et qu'ils sont payés en recevant gîte et soins, mais sont sans salaire. Le 25 avril de cette année-là, Ernest de Try crée avec MM. Seghers, agent de change, Bonnewyn et Canonne, le « Syndicat d'Études de L'Hinterland du Congo maritime » ayant pour but la recherche au Congo belge dans la région de Mayumbe dans les îles du Bas-Fleuve ou sur la rive droite du fleuve, de terrains propres à certaines cultures tropicales. Il n'est pas actionnaire mais apporte à l'association son savoir-faire qui est rémunéré à raison de 50 pourcents des bénéfices en cas de réalisation. Passager sur le vapeur « Albertville », il assure la présidence du comité effectif, le dimanche 1er juin 1913, du concert organisé en vue de recueillir des fonds au bénéfice de la Mutuelle congolaise et de la Caisse d'assistance aux gens de mer. Le programme du jour est composé de deux parties musicales entrecoupée d'une tombola, et se termine par une « sauterie », c'est-à-dire une soirée dansante.

Jamais à court de projets

Lors de la Première guerre Mondiale, il est incarcéré par les Allemands à la prison de Louvain pour s'être soustrait pendant près de trois ans au contrôle militaire de l'occupant, « en vue de pouvoir éventuellement rendre des services à son pays » écrit-il, ultérieurement, dans une note biographique... Sans trop que l'on sache comment, il arrive encore toutefois, pendant cette période pour le moins troublée, à envisager pour l’après-guerre, la mise en place de maints établissements de sociétés coloniales, notamment liées à la culture industrielle de la banane et à l'exploitation des plantes à fibres dans la région du Bas-Congo. En 1916, il étudie encore la faisabilité d’une société à établir, l'African Palaces Company sur la côte occidentale d’Afrique et réalise un projet de palace au Maroc. Pour ce faire il est notamment en relation avec Léon Luyckx, ingénieur des Arts et Manufactures du Génie civil et des Mines, alors au Caire. C'est un vieux rêve qu'il caresse et auquel il avait, dès juillet 1914, fait part à Georges Marquet qu'il a connu à Namur où ce dernier a fondé le Cercle des étrangers au sein du Kursaal namurois. Ensuite directeur du théâtre, président de nombreuses associations culturelles et commerciales, Georges Marquet dirige des cercles de jeu à Dinant, Paris, Pau, Nice, Corfou et assure la direction du casino d'Ostende en 1904. Sa fortune est estimée en 1910 à 10 millions de francs. Ernest a contacté Marquet au Palace Hôtel à Bruxelles mais ce dernier lui a toutefois répondu qu'il n'investit pas dans les colonies. Ernest s'intéresse encore à un projet de piscine à Boma.

Des relations familiales malgré l'éloignement

La guerre n'est pas sans séquelle sur les moyens de son père qui s'en ouvre à Ernest dans un courrier d'août 1919 lui précisant combien la vie est chère et qu'il a fait des dépôts dans un coffre de la banque du Crédit lyonnais afin de garantir au maximum son avenir. Il se dit toujours dans l'inquiétude pour lui et l'engage à conserver une bonne santé et à bien conduire son entreprise. Au même moment c'est sa cousine, Léa Detry qui lui écrit : « j'aurais beaucoup aimé vous voir avant votre départ. Cela doit être très intéressant de voyager comme vous le faites. Ne pouvez-vous m'envoyer quelques vues de ce pays. Vous voyez comme c'est gai d'avoir une cousine comme moi. C'est la seconde fois que je vous écris et déjà je vous mets à contribution... Je désirerais aussi recevoir une photographie de vous ». À nouveau en Afrique cette année-là, Ernest établit à Mayumbe, le Syndicat d’exploitation fruitière qui cultive essentiellement la banane. A cet effet, une convention est établie entre trois parties, à savoir le Syndicat d'Entreprises commerciales et Industrielles, la Firme Dethier à Anvers et Ernest. Ce dernier s'engage à se consacrer à cette tâche et aura par conséquent une participation aux bénéfices. Dans un rapport, il déclare « prendre toute disposition pour que cette entreprise puisse ravitailler en régimes de bananes et en farine de banane, le personnel de couleur des services publics de Boma et autres centres du Bas-Congo ». Il se plaît à souligner que cette activité a fait l'objet d'une mention dans un rapport au Roi et noue des relations avec Maurice de la Kethulle de Ryhove qui, châtelain de Leyselbeke à Saint-Michel-lez-Bruges, a des intérêts importants à Boma. Il semble y avoir mis toute l'énergie requise car le 4 décembre 1919, Charles Dethier lui écrit : « vos rapports nous ont tout simplement ravis et enchantés et je suis l'interprète de tous nos amis pour vous féliciter et vous remercier. Je ne ferai pas de longues phrases, mais je vous dirai que nous sommes tous, ainsi que l'ami Hinck qui sera des nôtres, sous l'impression que vous avez atteint les limites de ce que le labeur humain, tant du cerveau que des muscles, pouvait atteindre. Encore une fois, merci et veuillez transmettre à vos collaborateurs, la part de félicitations qui leur revient ».

En 1921, Ernest étudie plusieurs projets d’entreprises, sans davantage de précisions, pour la société anonyme « L’Omnium africain ». Son papier à lettre a évolué et porte « Ingénieur, Entreprises et Relations à la Côte occidentale d'Afrique. Matériel breveté pour les colonies ». La même année, il se rend à nouveau dans le Mayumbe pour une mission de prospection forestière. Sur le paquebot qui l'y emmène, il prend part comme toujours aux festivités de bord et interprète, lors de la partie musicale donnée pour diverses oeuvres, « Au revoir et merci », chanté après l'entracte. Photographe amateur disposant d'un certain talent, il fournit aussi des plaques photographiques de ses oeuvres au sieur Marques de Silva de Frias, résident à Boma, et qui souhaite en diffuser en Europe. En 1922, il réalise pour le compte d'un important groupe financier belge gardé secret, un rapport sur les massifs forestiers de cette même région, en vue d'y créer une large exploitation forestière, ainsi qu'une fabrication mécanique de pâte à papier. On trouve dans ses papiers des cartes dessinées par lui en juin 1921 du Mayumbe, où il mentionne que sa demande porte sur l'exploitation de 14036 hectares dont 8500 hectares ont déjà fait l'objet d'une requête en concession en 1920 pour le baron Charles de t'Serclaes. Il se dit aussi officieusement chargé par le ministère des Chemins de Fer de Belgique, d'étudier la question de l'exportation des bois coloniaux pouvant être utilisés comme traverses de chemin de fer.

Auteur de brevets d'invention et de perfectionnement

En 1924, il dépose au ministère des Colonies un brevet d'invention et deux brevets de perfectionnement pour un « Panneau synthétique ou en matériaux combinés pour toutes constructions ». Un mémoire descriptif y est joint. Ses archives contiennent aussi un dessin de sa main, non daté, d'un « Système E. de Try » relatif à « un robinet d'arrêt de 20mm, corps en laiton, tige en acier, volant en fonte, sans bourrage ni rondelle de cuir ou caoutchouc, entièrement métallique et parfaitement étanche ». Le 8 mars, il convient avec Henri Bombeeck, industriel, et A. Dallemagne, officier de marine, qu'il leur accorde l'autorisation de constituer une société anonyme ayant pour objet l'exploitation, dans les départements français bordant la Méditerranée et en Corse, de la licence de son brevet français se rapportant au panneau synthétique déposé aussi en Belgique. En cas d'utilisation de son brevet, par une société dont le capital ne pourra être inférieur à 300.000 francs, 80 pourcents des bénéfices lui reviendront. Il avait déjà introduit, deux ans plus tôt, un brevet de perfectionnement portant sur un « Dispositif de panneau en ciment armé pour constructions démontables et autres ». Il se qualifie alors, sur son papier à lettre, « d'ingénieur » et joint à ce titre la mention « Entreprises et relations à la Côte occidentale d'Afrique. Matériel breveté pour les Colonies ».

Fondateur du Moniteur général des intérêts coloniaux en Belgique

Un an s'écoule et en 1925, il fonde le Moniteur général des intérêts coloniaux en Belgique. Il apporte le plus grand soin à la création de ce journal dont il se dit « directeur-fondateur » et dont il conçoit la couverture et les moindres détails allant jusqu'à préciser : « La circulation du journal aux colonies étant une des fins premières de celui-ci, nous avons retenu la teinte havane pour notre papier d'impression. Cette teinte a l'énorme avantage de ne pas fatiguer la rétine et de permettre la lecture facile et reposante, sous la lumière vive du ciel des Tropiques »... Il reproduit en ouverture de colonne le courrier que lui a adressé, le 6 juillet 1925, Henri Carton de Wiart, Ministre des Colonies l'assurant que « le concours de son Département lui est acquis, au point de vue notamment de la documentation ».

Ernest fait preuve, non seulement, d'une connaissance de la colonie et de ses matières, mais indiscutablement d'un esprit publicitaire de premier plan. Le Journal est attrayant, dispose d'un logo sommé de la couronne royale, d'une régie publicitaire, d'une adresse télégraphique, d'un service d'abonnements et d'une distribution qui laisse rêveur : non seulement les grandes villes belges mais des points de vente à Londres et Liverpool, Paris, Marseille, Bordeaux, Le Havre, Luxembourg, Rotterdam, Lisbonne, Milan, Genève, Alger, Constantinople, Alexandrie mais encore Le Caire, Casablanca, Ténériffe, Dakar, Kinshasa, Elisabethville, Rio de Janeiro, Buenos Aires, Montréal, Shanghaï ou Bombay... Le siège, provisoire, du bureau est... chez lui et il semble que sa future épouse soit la secrétaire de la rédaction. Imprimé chez « Wasterlain et fils », rue d'Ath à Bruxelles, la régie publicitaire, se trouve, elle, rue Lefrancq 67 à Bruxelles, et suscite régulièrement annonces et publicités avec un matraquage de slogans comme « La publicité est une semence dont la récolte est la clientèle », « La publicité doit être constante pour être productive » ou « Notre intérêt crée le vôtre ».

Le journal, bimensuel, traite de l'agriculture, des mines, des chemins de fer, de la navigation, des entreprises industrielles et commerciales, des finances, des bourses et valeurs coloniales, des mouvements géographique et scientifique, propose des services de voyages, sert d'Office colonial pour des demandes ou offres d'emplois, pour satisfaire à des relations d'affaires en général ou de représentations, et se veut un bureau de renseignements généraux informant en matière de tarifs, statistiques, travaux et fournitures, adjudications, actes de sociétés, brevets, institutions etc. Bref, le projet est ambitieux et Ernest aime à préciser dans un rapport que « des extraits du Moniteur insérés dans les publications coloniales officielles, de France et de Portugal, ont certes contribué à faire connaître dans ces pays et dans leurs colonies, le développement économique du Congo belge ». Assez rapidement après sa fondation, Ernest de Try cède ses parts à la société anonyme « Etablissements J. Schiks », à Bruxelles. Cette vente s'accompagne d'une communication faite par le nouveau propriétaire qui tient à préciser : « Nous avons l'honneur de porter à votre connaissance que par convention passée entre Monsieur Ernest De Try et nos établissements, ceux-ci ont repris les intérêts du journal bimensuel Le moniteur général des intérêts coloniaux de Belgique-Courrier d'Outremer. Bien qu'appelé à l'étranger par la gestion d'entreprises importantes, Monsieur Ernest De Try a consenti à continuer sous forme de correspondance, sa collaboration audit journal et nous en sommes d'autant plus heureux que l'autorité de Monsieur E. De Try en matière coloniale viendra ainsi largement renforcer l'intérêt du service extérieur de la rédaction du journal (...) ».

En faveur d’une médaille commémorative de l’Etat Indépendant du Congo

Il profite du support papier dont il dispose pour faire un plaidoyer dans le Moniteur des Intérêts coloniaux au cours de l’année 1925 afin de créer une médaille commémorative de l’Etat Indépendant du Congo. Des journaux en font l’écho dont Het laatste Nieuws, organe libéral flamand, et La Métropole qui dans son édition du 9 décembre 1925 évoque « que Monsieur Ernest de Try suggère au ministre des Colonies d’instaurer une « médaille commémorative de l’Etat Indépendant du Congo » destinée aux premiers artisans, disons aux héros de la colonisation belge en Afrique centrale. La Belgique écrit Monsieur de Try a toujours su distinguer les artisans de sa grandeur et de sa prospérité. Pourrait-elle oublier les serviteurs de l’Etat indépendant, les premiers artisans de sa belle et grande colonie, du merveilleux domaine dont les richesses lui assureront une place de plus en plus enviable parmi les nations ». Et le journal, catholique francophone d’Anvers, de conclure : « l’on ne peut que féliciter la vaillante revue et Monsieur de Try de cette initiative ». Des propos à replacer dans le contexte historique de l’époque bien entendu. Etablie par arrêté royal du 28 juin 1929, la médaille commémorative de l’Etat indépendant du Congo est attribuée à Ernest le 1er avril 1937 et s'accompagne d'une rente viagère et annuelle de 500 francs...

Une ultime mission forestière au Mayumbe

Enfin, en 1928, il effectue une ultime mission de prospection forestière au Mayumbe pour le compte de la Société forestière belge. 1929 sonne le glas de ses activités coloniales, et il se consacre alors à la littérature, tout en poursuivant des activités en qualité de vétéran de l’État indépendant du Congo dont il est le rédacteur de la revue éditée, et entretient des correspondances suivies avec l’Association de la presse. Sa situation de fortune personnelle est fort écorchée par la crise boursière et Ernest ne s'en relève jamais.

Un touche à tout sûr de lui

Ce qui reste étonnant dans les activités coloniales ou générales d’Ernest de Try, c’est la diversité des matières qu’il aborde : l'aviation et l'automobile, la construction d'un palace ou d'une piscine, la fondation de journaux et de sociétés variées, la culture du riz, avec Octave Thienpont, et de l’ananas, aux principaux agaves textiles, au kolatiers, au kapok, au tabac à Sumatra, aux orangers et citronniers, aux bois exotiques, aux plantations diverses dont celles de cocotiers, de palmeraies, de bananeraies, au commerce de noix palmistes, d’huile de palme, d’eau minérale et gazeuse, de fèves de soja, de pois, à l’agriculture en relation notamment avec la Compagnie belge des nitrates et produits agricoles. Mais c’est loin d’être ses seuls champs d’action. Il s’intéresse également aux brasseries, blanchisseries, aux grandes attractions en compagnie de H. Poelman, l’inventeur constructeur de l’Aérodrome, breveté dans les principaux pays. Il se rend en Roumanie pour examiner des concessions pétrolières, et retour aux sources, est en relation avec la société anonyme des pavés et produits en grès moulés d’Andenne, ainsi qu’avec les carrières de grès de Tailfer, non loin de Namur...

Il réalise de nombreuses conventions pour des mines de cuivre à Boma, ou avec Antonio-Gaetano de Figueiredo pour la prospection pétrolière en ce lieu. Outre des banques, des organes de presse, des agents de change, des compagnies maritimes, il est en relation avec une foule de sociétés et de négociants, souvent d’origine belge, ayant des comptoirs en Afrique. Que ce soit l'Union coloniale belge, la SA « des huileries du Congo belge », la société Belgoleum, les « Épurateurs Lamy » à Lille, la « Maison Tochebus anciennement Wielemans » à Bruxelles pour des charpentes métalliques, le négociant Charles Good, la SA « d’Armement, d’Industrie et de Commerce » ou la Compagnie nationale d’Éclairage, toutes trois à Anvers, L'Omnium africain, la Firme Vilmorin-Andrieux et Cie à Paris spécialisée dans les grains, la Grande tonnellerie mécanique Kramer frères à Bruxelles, les usines Meura à Tournai, la Fabrique de malts Dumon à Bruges, les Brasseries du Cornet à Bruxelles. Edgar de Jonghe à Willebroek, ou A. Freundlich à Dusseldorf, et il semble donc qu’il ait exclu que peu de domaines d’exploration coloniale.

Une collection d’affiches de la Belle Epoque offerte à la Ville de Bruxelles

En 1934, Ernest de Try, curieux de tout comme on l'a vu, à la fois des techniques et produits de son temps mais aussi très attaché à la culture, au théâtre notamment, et à la ville de Bruxelles où il a vu le jour, lègue à cette dernière environ 300 affiches de la Belle Epoque dont certaines d'artistes reconnus. Le 18 juin de cette année-là, l'administration communale de Bruxelles signale « avoir reçu, pour ses archives, de Monsieur Ernest De Try, une collection importante d'affiches d'intérêt bruxellois et relatives à la période allant des environs de 1900 au lendemain de la guerre ». Alors que la publication familiale sur la famille Detry sort de presse en 2015, son auteur, Philippe-Edgar Detry, est contacté en 2017 par la ville de Bruxelles, afin de réaliser une exposition sur ce patrimoine assez unique qui fait la part belle aux innovations, à la libération de la femme-bourgeoise comme "outil" de marketing, à la gaîté de cette "Belle Epoque" à laquelle la Première guerre Mondiale met un terme. Une exposition voit le jour tout au long de la saison touristique, du 9 mai au 2 septembre 2018 à la Maison du Roi sur la Grand-Place avec des bannières l'annonçant dans le centre-ville et notamment dans les Galeries du Roi et de la Reine. Dans le catalogue que la Ville édite, il est précisé en avant-propos « que cette collection léguée en 1934 par Ernest de Try n’a jamais été montrée au public et se caractérise par son exceptionnelle attention à la vie quotidienne et à Bruxelles ». L'inventaire complet de ce Fonds d'archives a été réalisé par la Ville de Bruxelles avec, pour chaque affiche, une fiche détaillée et il est impossible ici de toutes les relever.

Signalons simplement à titre d'exemples qu'on y trouve celle réalisée en 1901 pour l’organe libéral « La Réforme » journal fondé en 1884 par Emile Féron et dirigé à partir de 1895 par les frères Chainaye et qui doit correspondre aux opinions d’Ernest, mais encore celles des grandes firmes de l'époque comme Delhaize frères et Cie, les cafés Jacquemotte et chocolats Milka, les grands magasins "A l'Innovation" ou « de la Bourse », les biscuits Delacre, Parein, Lefèvre-Utile, et VictoriaAdolphe Detry exerce une activité, la Fabrique nationale, la Compagnie des Wagons-lits et des Grands Express européens ou la Compagnie Intercontinentale des Grands Hôtels et les motocyclettes Saroléa à Herstal etc. Mais aussi la villégiature sous toutes ses formes, avec Namur, Dinant, les grottes de Han, Biarritz, le mont Cervin, les bains de mer à Blankenberghe, Mondorf-les-Bains, la Baie d'Evian, Trouville, Versailles, Beaulieu-sur-Mer, Spa, le château Royal d'Ardenne et même la carte du réseau ferroviaire du Caire.

Et bien évidemment des lieux de spectacles, tels les théâtres de l'Alhambra, Molière, des galeries Saint-Hubert, de l'Olympia, de la Scala de Bruxelles, du Parc, de la Monnaie, de l'Alcazar royal, ou du Cirque Royal, sans oublier des événements tels, dès 1880, le cinquantième anniversaire de l'Indépendance belge, et les fêtes du 75e anniversaire en 1905, les Expositions internationale et universelle (1897, 1910) auxquelles participe activement Alice Detry, le cirque comme celui de Barnum et de Buffalo Bill, les courses à Ostende, le IVe salon de l'Automobile au Cinquantenaire en 1905, le vélodrome de la Cambre, les activités de la Société Nationale de Navigation, du Cercle de "L'Escadron Marie-Henriette", de la Société Royale des Aquarellistes (1896) ou des Dentellières (1905). Il en est même de surprenantes, comme celle imprimée à Londres pour un "Régénérateur de cheveux blanchis".

Toutes tournent autour du siècle mais la première date donc de 1880 soit un an avant la naissance d'Ernest. Comme tout collectionneur, il paraît évident que certaines affiches, d'ailleurs timbrées et datées, lui ont sans doute été offertes, mais il est probable aussi qu'il s'en soit procurée certaines en ayant assisté à des événements ou visité des lieux. L'éclectisme de ses activités et la variété des voyages qu'il a effectués, le suggèrent en effet. Beaucoup de ces affiches sont imprimées à Bruxelles mais certaines en Angleterre et même à New York ou Boston. Si plusieurs sont l'oeuvre d'artistes anonymes, la grande majorité font la part belle à ceux qui comptent alors, en France et en Belgique, comme peintres et/ ou affichistes.

Parmi la collection d'Ernest de Try se trouvent des oeuvres de E. Drot, Léon Belloguet, Louis Marci, Emile Berchmans, Giovanni Cariati dit Gicar, Louis Titz, Victor t'Sas, Gustave Marie, Henry Cassiers, Eugène Vavasseur, Fernand Toussaint, Charles Watelet à qui l'on doit le portrait en major de la Garde civique de Gilly du docteur Louis-Philippe Detry, Herman Richir, Henri Baels, Amédée Lynen, Constant Montald dont Arsène Detry fut l'élève et honoré de son Prix, le Namurois Henry Bodart, Privat-Livemont, F. Hugo d'Alesi, Alexandre Clarys, Jean Gouweloos, mais également l'incontournable et prestigieux Alphonse Mucha, artiste tchèque, maître de l'Art Nouveau. Un petit catalogue paraît lors de cette exposition qui suscite beaucoup d'enthousiasme de la part du public.

« Homme de lettres » et poète

Qualifié dans certaines pièces officielles « d’homme de lettres », le terme le consacrant paraît un peu excessif même si effectivement il a créé, comme on l’a vu, des journaux. Poète, sa littérature est plaisante et enthousiaste mais la qualité littéraire est relative. De Bruxelles, le 21 février 1934, il publie un poème en hommage au roi Albert décédé.

« Devant le Roi mort !
Le destin, terrible mystère,
Vient de frapper un nouveau coup !...
Et qui dira notre misère,
Le vide affreux, l'immense trou
Que fait dans toute la Belgique,
Douloureuse et fière à la fois,
La mort d'Albert le Magnifique,
Certes, le plus noble des Rois !
Ah ! que l'histoire et la Légende
Sachent regarder ce tombeau ;
Car de la vertu la plus grande,
Il contient le porte-flambeau !
L'univers, mesurant sa taille,
Ainsi qu'il le fit autrefois,
Devant cette gloire tressaille
Et rend hommage au Preux des Rois !
Dans la paix, comme dans la guerre,
Celui-ci fut un Souverain...
N'avait-il plus qu'un coin de terre,
Qu'il eût toujours nos cœurs en main !
Chevalier sans peur ni reproche.
Sûr gardien, fidèle à nos lois,
L'Honneur fait suite à qui l'approche,
En le montrant parmi nos Rois !
Simple et bon, rempli de sagesse,
Le Ciel te doit appartenir...
Car surprenant notre tristesse,
Il nous console en l'avenir,
Où, prolongeant la dynastie
Dont le peuple bénit les Rois,
Au trône il met sa garantie,
Avec ton fils, Léopold III ! »
.

Dans son mémoire en vue de l’obtention du master en langue et lettres françaises et romanes soutenu à l’Université Libre de Bruxelles lors de l’année académique 2015-2016, Mélanie de Montpellier d’Annevoie évoque la personnalité d’Ernest de Try au travers de son œuvre « Saint Michel et sa bonne ville de Bruxelles », ode à sa ville de naissance et seule publication indépendante, ses œuvres poétiques étant disséminées ci et là dans des revues ou journaux quelque peu oubliés. La jeune universitaire précise à son sujet : « (…) Ernest de Try était un grand voyageur, ayant vu et vécu énormément de choses à une époque où « tout » était possible sur les nouvelles terres colonisées. Toutefois malgré son goût indéniable pour l’exotisme, de Try semble être resté un bruxellois avant tout, attaché à sa terre natale… à tel point qu’il lui rendit hommage en publiant cette unique pièce poétique.

De la même époque que Périer, mais ayant écrit ses vers une douzaine d’années plus tard, de Try eut vent de l’engouement poétique pour la ville avec les auteurs tels Eekhoud et Verhaeren. C’était la génération des poètes-citadins. Mais à l’inverse de ces poètes reconnus, de Try, bien que grand amateur de littérature belge, ne poursuit pas, au travers de son œuvre, une ambition poétique en tant que telle. En effet, un poète comme Périer a consacré sa vie entière à la poésie et a fait d’elle sa compagne dans la maladie (…). Alors que ce dernier ambitionne de se retrouver par une poésie « urbaine » plus particulièrement « bruxelloise » puisque Bruxelles est sans conteste sa ville, de Try aspire ici à tout autre chose. Périer est satisfait de Bruxelles, de sa physionomie, de ce qu’il y voit, entend, goûte : il entend célébrer son Bruxelles contemporain. Or de Try fait l’éloge d’un souvenir. Ce n’est pas le Bruxelles qu’il a sous les yeux qui l’enchante, mais une réminiscence. En outre, il n’a pas écrit ce poème lors de son séjour dans les colonies, nostalgique de sa terre natale, mais lors de son retour, en patriote déçu de voir son berceau tombé aux mains de mœurs étrangères :

« Oui, je voudrais revoir la Capitale, ainsi qu’à l’âge où j’ai pris le départ ». Notons qu’à cette époque, de nombreux bourgeois libéraux clament leur nostalgie du vieux Bruxelles ». « (…) A partir des années 1880, les bourgeois libéraux, intellectuels et francophones, prennent le relais pour célébrer le vieux Bruxelles englouti pas les actions des socialistes. En effet, ces derniers surent trouver leur place au Parlement belge, et ce depuis 1894, date clé où le suffrage universel fut instauré. Les deux partis ne pouvaient s’apprécier. Et les premiers d’accuser les seconds de soutenir un internationalisme qui vaudra la perte de leur patrimoine et de leur identité, tant au niveau national qu’au niveau bruxellois. De Try, libéral ne peut s’empêcher de montrer son animosité à l’égard de ce mouvement politique :

« Alors déjà l’ardent Socialisme
Négligeait fort le langage courtois,
Mais ce dédain n’était qu’un gargarisme
Pour s’engourdir les microbes bourgeois »
.

« (…) Au vu de l’ensemble des écrits d’Ernest de Try, Saint Michel et sa bonne Ville de Bruxelles, constitue un objet littéraire singulier, qui démontre une incroyable connaissance de l’histoire de la capitale et de ses traditions ». Publiée chez Lebègue, Maison d’origine française et d’obédience libérale, l’œuvre d’Ernest de Try sort de presse en 1935, année de l’Exposition Universelle et Internationale. Ce n’est pas un hasard et il la dédicace au bourgmestre de la ville, Adolphe Max qu’il qualifie de « grand mayeur, ardent patriote et de plus sympathique des bourgeois ». Et selon Mélanie de Montpellier précitée, si la publication se fait lors de cet événement international, elle a clairement un but politique, celui d’attirer l’attention du bourgmestre sur les dérives et dangers qui se présentent. L’oeuvre poétique d’Ernest est d’ailleurs introduite par une citation du moraliste français Jean de la Bruyère qui laisse peu de doute au sujet de ses intentions : « Une chose folle et qui découvre notre petitesse, c’est l’assujettissement aux modes, quand on l’étend à ce qui concerne le goût, le vivre, la santé et la conscience ». Et l’auteur du Mémoire de conclure, après encore de longues analyses de l’œuvre d’Ernest de Try : « Nous aurions ainsi deux axes de représentation de Bruxelles chez de Try. Le premier est une représentation bourgeoise dix-neuvièmiste (…) et le second axe de représentation d’une Bruxelles à la fois bourgeoise et pittoresque qui s’appuie davantage sur une vision personnelle. (…) Ainsi pour lui Bruxelles devient-elle cet amour de jeunesse qu’on ne peut oublier et qu’on ne voudrait voir altéré. Elle est cette jeune fille charmante, authentique, gaie, qui a su séduire le poète : Quand tu m’as pris, je te trouvais jolie, si gracieuse en de riants atours » [1]. On ressent encore cette nostalgie quand il décrit dans sa publication l’avenue Louise de ses jeunes années :

« Ô charme exquis de la Porte Louise,
De l'Avenue entraînant vers le Bois,
En ce point-ci, toute âme était conquise ;
Interrogez les anciens Bruxellois…
Riante et claire, alignant ses ombrages,
Dans un souci de parade au soleil,
L'allée était aux fringants équipages,
A l'élégance, au suprême appareil.
On y voyait le galop d'amazones,
Des breaks de chasse, avec trompe et laquais,
Maintes nounous aux rubans de trois aunes,
Et Généraux sous des galons épais (...). »

La revue mensuelle Franche-Comté et Monts Jura éditée à Besançon publie aussi dans son numéro 191 un long poème d'Ernest qui fait suite à une correspondance que ce dernier a adressée à la rédaction de la revue le 12 mai. L'organe de presse, relayé par les journaux locaux Le Petit Comtois et L'Eclair Comtois, publie en préambule sous le titre "Une voix de Belgique" : " Monsieur le Directeur, le journal « L'action Française » porte à ma connaissance que votre revue Franche-Comté et Monts Jura organise à l'occasion du Cinquantenaire de la mort de Victor Hugo, un concours poétique doté d'un prix de 500 francs.

C'est une belle occasion pour les jeunes poètes français d'affirmer leur talent et de garnir un peu leur escarcelle. J'ai passé l'âge des concours et il ne siérait point qu'en cette circonstance le lauréat n'appartint point à la grande nation amie dont Victor Hugo est une des plus illustres figures; mais si la pièce lyrique ci-jointe, hommage d'un Belge nourri des lettres françaises et considérant la France comme sa seconde patrie, pouvait trouver place dans votre très estimable revue et apporter ainsi, publiquement, à Besançon et à la mémoire de Victor Hugo, le salut de l'étranger et particulièrement de la Belgique, j'en éprouvettes une joie profonde et vous en saurais un gré infini. La rédaction ajoute : Voici le poème vibrant que M. de Try nous a adressé dans lequel il dit toute son admiration pour Victor Hugo, tout son amour pour la France. Suivent 72 vers emphatiques à la gloire du poète défunt concluant :

« Ah ! Quel poète, en sa pensée intime,
Parmi tous ceux que, recueillis, voilà,
N'a dit un jour, devant l'Homme Sublime,
Chantre éternel ! Il n'est que celui-là ! »

Ernest de Try est encore l'auteur, en novembre 1934 d’un poème pour le cinquantenaire du Cercle Royal Saint-Hubert dont il est un ancien membre, et qui est lu lors de la séance festive en présence de représentants du Roi à la santé duquel un toast est porté au dessert, du consul général de Perse, du capitaine-aviateur Franchomme etc. L’événement s’accompagne de la pose d’un vitrail offert par le Cercle à l’église Notre-Dame du Sablon, œuvre du peintre Louis-Charles Crespin, et hommage est rendu aux sonneurs de trompe et à leur directeur. En juin 1935, c’est une Marche des Vétérans coloniaux dédiée à Sa Majesté le Roi des Belges que compose Ernest. Mondain et ami des plaisirs, il semble ne pas s'en être privés :

« Gai rendez-vous, rempli de résonances,
Notre Passage allait à tous plaisirs :
A la Monnaie, où du chant les puissances
Nous assuraient de merveilleux loisirs,
Interprétant l'immortel répertoire,
Des grands Latins au Maître de Bayreuth,
Lequel, alors, moissonnait de la gloire,
Autant, ma foi, qu'en musique il se peut ;
Au Parc, donnant la fine comédie,
Où les lettrés avaient leur strapontin,
Et qu'une élite, à Paris, applaudie,
Comptant Réjane et le grand Coquelin,
Venait remplir au cours de ses tournées,
Nous régalant des plus marquants succès ;
A l'Alhambra, rempli d'âmes damnées,
D'affreux coquins, de ténébreux procès,
De tout le mal qui grouille dans la vie,
Et des vaillants que dresse le mélo,
Des cris de foule aux instincts asservie,
D'autres combats aimés du populo... »

La suite semble renvoyer, soit à un fin observateur, soit plutôt à des moments vécus... : « La Haute École du cirque, avec ses écuyères,
Avait le don d'exciter les Messieurs ;
Et lorsqu'en piste, on souriait aux pères,
Leurs fils, souvent, les remplaçaient ailleurs... »

Mais là aussi, les productions musicales du présent n’ont pas pour lui les saveurs d’autrefois et il semble peu enthousiaste des genres musicaux et dansants de ces années 30 contemporaines à son écriture :

« Qui veut l'entrain, la grâce et le pied sûr ;
Non de la crise où chacun se trémousse,
Ainsi qu'un nègre atteint d'un mal nerveux,
Un Saint Fakir promis à la secousse,
Ou mieux encore, un pochard amoureux.
Oui, nous dansions des lanciers, des quadrilles,
Evidemment, la valse et la polka ;
Qui n'eut au diable envoyé ses béquilles,
Pour la scottish, même la mazurka... »

Le papier à lettre d'Ernest de Try fait état à cette époque des « Vedettes du midi-Navigation de plaisance ». Il s'occupe donc dorénavant aussi, de tourisme...

Un rapport au Roi

Mais 1935 est aussi l'année où il décide d'adresser au Roi Léopold III un rapport de pas moins de 42 pages visant à sensibiliser le Souverain à la nécessité de prendre en considération ceux qui ont voué leur vie à la Colonie, en ont gardé une infirmité, et sont peu ou pas aidés financièrement. Son rapport est téméraire et il n'hésite pas à égratigner des institutions en place, voire le ministère des Colonies estimant qu'ils ne remplissent pas leur rôle à cet égard. Son style est toujours élégant même s'il est incisif à certains égards, et son attachement à la Dynastie intact : « Votre grand-oncle, le Roi Léopold II, que seul le recul du temps, permettra d'apprécier à sa juste valeur, eut la chance lorsque, travaillant à assurer nos destinées, il façonnait le Congo et notre future colonie, de rencontrer dans la jeunesse belge, un nombre assez considérable, d'individus en qui se dissimulaient toutes les qualités, toute l'ardeur entreprenante, toute la soif d'indépendance et toute la foi des anciennes races des provinces Belgique. Ceux-là, malgré l'atmosphère émolliente d'une prospérité nationale qu'on a peine à imaginer actuellement, brûlaient d'impatience de courir quelque grande aventure, d'aller en dehors de nos frontières, à l'intérieur desquelles tout s'embourgeoisait de plus en plus ». Il va jusqu'à égratigner le Fonds de secours des anciens coloniaux, alimenté par la... Loterie Coloniale, créée il y a peu par son lointain cousin, René-François Detry, et dont il précise qu'il est « réservé à des veuves ou des orphelins d'anciens coloniaux, dont les titres et qualités sont jalousement tenus secret »...

Fondation de l’ultime journal « d’un homme libre »

En 1936, il fonde et assure la direction du journal La Gazette des Métiers bruxellois, Journal Intercorporatif, de Documentation générale et de Propagande, dont l'administration, la rédaction et la publicité sont basés rue de Ruysbroeck 35 à Bruxelles. Son directeur, Ernest de Try, tient, dès le premier numéro, à définir le cadre de son organe de presse : « La Gazette des Métiers bruxellois, c'est aujourd'hui un petit groupe d'hommes, aimant profondément leur patrie et chérissant leur ville natale, et qui n'ayant jamais rien demandé pour eux-mêmes, ni aux intrigues de la politique ni à la faveur des puissants, ont toujours assuré leur existence par l'unique moyen de leur travail, conservant ainsi la faculté de regarder au-delà des privilèges et des intérêts égoïstes, gardant ainsi la libre appréciation des hommes et des choses et se faisant de leur indépendance morale, un observatoire au champ très vaste, s'étendant à une multitude d'activités diverses ».

On ressent chez Ernest, après ce retour du Congo, un côté désabusé des choses et quelque peu donneur de leçons, même s'il reste actif. En mars 1939, il évoque au travers de deux pages dactylographiées qu'il dédie « À la pieuse mémoire de mon père » son projet d'écrire ses souvenirs d'Afrique : « Aimer, rire et chanter, c'est vivre. Écrire, c'est perdre du temps ». « Cette boutade d'un homme d'esprit tel que Chamfort, n'a jamais fait renoncer à une ligne, à ceux que tient la passion d'écrire. J'appartiens un peu, je le confesse, à cette catégorie de malheureux. Et je me demande dès lors pourquoi, je n'ai, jusqu'ici, pris la décision, d'écrire des souvenirs aussi particuliers et profonds que ceux de mes nombreux voyages en Afrique et dont une partie remonte à plus de trente ans… Parmi les raisons auxquelles je m'arrête, je crois que la plus réelle, n'est autre que celle-ci : parti, jadis pour les terres du soleil, avec dès mon premier embarquement, le souci de faire oeuvre de romancier africain, le nombre même de mes impressions fortes, de faits, de souvenirs, tôt glanés en quantité, sans cesse accrus, et pouvant constituer, chacun, le point de départ, d'un ouvrage d'imagination, m'a toujours fait différer l'exécution du projet caressé (...). Faut-il le regretter ? Je ne le pense guère... Ecrits moins tardivement, ces souvenirs eussent certes bénéficié de plus d'exactitude dans le détail et d'un exposé plus large et plus coloré ; mais par-contre, ils eussent peut-être versé, parfois, dans quelque outrance d'aperçu, et moindre eut été leur mérite, quant à la valeur des notions et quant à cette patine d'émotion, que l'écrivain ne peut donner à son ouvrage qu'avec le recul du temps. A la différence de longues années, ces souvenirs, nés sous les Tropiques, au parage de l'Equateur, dans une atmosphère d'incendie, se présentent aujourd'hui, comme par-delà l'écran d'un verre teinté ; et, dans une lumière atténuée, grâce au plus de relief qu'en acquièrent les images, j'espère pouvoir mieux peindre, pour la satisfaction du lecteur et pour la mienne (...) ».

Des poésies pour la Reine Elisabeth ou pour « Les Admirateurs de Léopold II »

Effectivement dans les années qui suivent Ernest continue à écrire. Il dédicace le plus souvent ses écrits à des hauts personnages qu'il admire. Ainsi d'une poésie en hommage au général-chevalier Josué Henry de la Lindi, Président des Vétérans coloniaux de la Belgique, ou d'une autre dédiée à l'ancien ministre des Colonies, Paul Charles à l'occasion du cinquantenaire du Chemin de Fer du Bas-Congo (1898-1948). La famille royale reste toutefois pour lui une source d'inspiration s'adressant tantôt à la Reine Elisabeth dans un poème de quatre pages ou « Aux admirateurs de Léopold II » tout au long de 8 pages qui s'ouvrent sur :

« Le soir, dans la pénombre, en parcourant les grèves,
J'écoute la clameur, la voix des océans,
Scandée au gré des flots, de longues et de brèves
Et je me crois bercé par la chanson des ans.…
La mer, comme une aïeule, éperdument babille
Attachant à mes pas des souvenirs lointains
Et mon rêve s'émeut sous le ciel qui scintille,
De revivre, en la nuit, des jours clairs et sereins »
.

Depuis longtemps il est collaborateur pour le Bulletin des Vétérans coloniaux édité par l’association du même nom placée sous le Haut Patronage de Sa Majesté le Roi, et pour la Revue Congolaise illustrée où il est encore actif en 1949, comme il l’était déjà en 1924.

Une union des derniers instants

Celui qui mena une vie si remplie, si diversifiée, si contrastée, se marie enfin à la fin de sa vie, en 1958, avec celle qui fut sa secrétaire de rédaction et plus encore... Francine Duchateau est née à Gilly où par sa mère elle descend de cette famille Frère, très répandue en ce lieu et qui compte de nombreuses alliances avec la famille Detry. En 1959, il est juste qualifié « d'homme de lettres » dans L'Annuaire du Commerce et de l'Industrie de Bruxelles, et son nom est toujours orthographié avec une particule. Il s'éteint sans descendance l'année qui suit à près de quatre-vingts ans, et tel un dernier signe de la personnalité facétieuse qui fut la sienne, nous laisse en héritage ces quelques lignes écrites bien plus tôt pour son épitaphe :

« Ci-gît, bien mort, un enfant de Bruxelles
Poète hilare, issu de sangs wallons,
Qui s'en alla brûler maintes chandelles,
Aux dieux menteurs, par des sentiers fort longs ;
Et, pour écrire, eut, d'abord, soin de vivre,
Puisqu'à trente ans est l'aube du savoir
Et qu'ainsi donc, le monde attend le livre
Qu'en fin de compte, on écrit vers le soir... »

Et après ?

Ses finances sont à l'image de sa vie, bousculées et il finit ses jours dans une certaine gêne financière. Comme un dernier hommage à cet amoureux de la langue, de sa ville et de son pays, et avant une résurrection en 2015 dans la publication familiale sur la famille Detry, dans une notice en ligne parue à l’Académie Royale des Sciences d’Outre-Mer, dans le mémoire de master de Mélanie de Montpellier d’Annevoie en 2016 et au travers de l’exposition consacrée en 2018 à ses collections, six jours après son décès en 1960, le journal Le Soir l’évoquait alors que la mort ne l’avait pas encore surpris sous le titre Poèmes inspirés par Bruxelles : « Assis à des terrasses, se relaxant bien à leur aise, des touristes examinent, droite et fine devant eux, la tour de l’hôtel de ville, avec des exclamations. Que de louanges. Dans un petit coin, tout seul, un vieux Bruxellois lit un poème d’une cinquantaine de pages, écrit à la gloire de Saint Michel qui, là-haut, vainqueur, se joue du malin. Ce « diaporama poétique », c’est ainsi que l’intitule son auteur, Ernest de Try, rejoint sur le rayon des tendresses bruxelloises, les vers d’Odilon-Jean Périer fauché jeune en plein talent (…). Poèmes sur Bruxelles… qui demain, accordera sa lyre au scenic-railway des tunnels, aux feux rouges, aux rimes des bouffées de mazout ».

En 1975 encore, Le Soir illustré ressuscite sa publication sur Bruxelles, cette ville qu’il aimait comme il l’avait connue jeune : « Voici l'évocation d'un Bruxelles d'autrefois, vieux de quarante ans, un Bruxelles pittoresque encore tout enveloppé dans des habitudes qui nous semblent aujourd'hui un peu archaïques mais dont nous retrouvons le souvenir avec une pointe d'émotion. C'est le Bruxelles encore provincial, d'une élégance bourgeoise, qui se croyait tenu à observer des traditions oubliées. Ses réjouissances étaient réglées et ses divertissements n'étaient pas compliqués : Bruxelles des tramways à chevaux, du Longchamp fleuri, celui des chansonniers du "Diable au corps", de la promenade obligatoire le dimanche après-midi, à l'avenue Louise avec le retour en ville par la Montagne de la Cour. A ce diorama, Ernest de Try a donné une forme poétique : elle est amusante, bon enfant, et elle passe à la faveur du sujet qui plaira à tout bon Bruxellois ». Comment mieux caractériser Ernest de Try, contradiction-même de l’entrepreneur, de l’aventurier, de l’inventeur et en même temps de l’amoureux immodéré de sa patrie, de sa langue et de son passé.

Galerie de photos et de documents


[1] Mélanie de Montpellier d’Annevoie, Traitement géocritique de Bruxelles dans la poésie francophone belge des XIXe et XXe siècles, Mémoire présenté sous la direction de Madame Laurence Brogniez en vue de l’obtention du titre de Master en langue et lettres françaises et romanes à finalité didactique et à finalité monde du livre et de l’édition, soutenu à l’Université libre de Bruxelles lors de l’année académique 2015-2016, pp. 68-89.


P.-E. Detry, La famille namuroise Detry, autrefois de Try. Cinq siècles d’histoire, Namur, 2018, pp. 328-347 ; Archives du Collège Saint-Michel à Bruxelles conservées au Kadoc à Leuven (Ernest de Try) ; M.-R. Thielemans, Inventaire des papiers Ernest de Try (1885-1956), Bruxelles, 1970 ; H. Coppejans-Desmedt, Guide des Archives d'entreprises conservées dans les dépôts publics de la Belgique, Bruxelles, 1975 ; Archives du ministère des Affaires étrangères, dossier De Try, RM 889-136 et SPA 1175-408 ; Archives de la Ville de Bruxelles, collection d’affiches Belle Epoque, don Ernest de Try ; E de Try, La Fièvre dans la chronique Lettres d'Afrique écrit « En mer, le 26 juillet 1907 » ; « La bière dans la colonie » in La Métropole, 27 juin 1911 ; L’Avenir du Luxembourg, 29 juin 1911 ; Le Journal de Charleroi, 1er juillet 1911 ; Ernest de Try, « Une Carrière, une École,... mais non un Refuge ! », in L’Expansion coloniale Belge, Bruxelles, 1912 ; Congo, revue générale de la colonie belge, 1922, p.309 ; La Métropole, L’Etoile belge, 9 décembre 1925, 2 septembre 1949 ; L'Indépendance belge, 23 mai 1913 ; Het laatste Nieuws, 17 décembre 1925 ; L. Renieu, Histoire des théâtres de Bruxelles depuis leur origine jusqu’à ce jour, 1928, vol 2, p.1195 ; Bulletin communal de Bruxelles, 18 juin 1934, pp. 771-772 ; Le Soir, 5 novembre 1934, 15 juin 1960, 26 juillet, 28 août 2018 ; Le Petit Comtois, 26 juin 1935, L'Eclair Comtois, 29 juin 1935 ; Le Soir illustré, 6 juillet 1935 ; Ernest De Try, Saint Michel et sa Bonne Ville de Bruxelles, diorama poétique, Bruxelles, 1935 (un exemplaire de cette publication se trouve dans les Archives de la famille Detry. La Bibliothèque nationale de France à Paris en conserve un exemplaire sous la cote FRBNF31502439) ; E. de Try, Mémoire à Sa Majesté Léopold III, Roi des Belges, relativement aux Invalides de l'État Indépendant du Congo, 1935 ; La Gazette des Métiers bruxellois, n° 1, 15 juin 1936 conservé à la Bibliothèque Royale de Belgique sous la cote AVB J 370/4 ; Moniteur belge, 1940, p. 247 ; ; Les vétérans coloniaux, 1946, p. 2 ; L’année de la Nation, volume 7, 1952, pp.37, 40 ; F. Collon, Armorial de Wavre et des environs, Bruxelles, 1952, p. 106 (Malcorps) ; Africa, 1953, pp.272, 327, 380 ; Annuaire du Commerce et de l'Industrie de Belgique, Bruxelles et sa banlieue, t. 1, Bruxelles, 1959, p. 1012 ; La Métropole, L’Etoile belge, 9 décembre 1925, 2 septembre 1949 ; Het Laatste Nieuws, 17 décembre 1925 ; L. Renieu, Histoire des théâtres de Bruxelles depuis leur origine jusqu’à nos jours, éditions Duchartre et Van Buggenhoudt, Paris, 1928, volume 2, p. 1195 ; Bulletin mensuel de l’association des Vétérans coloniaux, mars 1934, p. 3, mai 1935, p. 20, février 1938, p. 14 ; Moniteur belge, 1940, p. 247, 24 octobre 1947, p. 9959 ; C. Hanlet, Les écrivains belges contemporains de langue française, 1946 ; Mensario administrative, Centre de Informacao de Turismo de Angola, 1951 et numérisé par l’Université de Virginie, p. 104 ; L’armée et la nation, volume 7, 1952, pp. 37,40 ; Revue congolaise illustrée, 1956, p. 22 ; Le Soir, 15 juin 1960 ; Bruxelles littéraire, nouvelles et poèmes, répertoire bibliographique, 1987, p. 208 ; E. Vandewoude et A. Vanrie, Guide des sources de l’histoire d’Afrique du Nord, d’Asie et d’Océanie conservées en Belgique, 1972, pp. 94, 617 ; Ernest de Try a par ailleurs écrit à des nombreuses reprises dans la Revue congolaise illustrée et pour le Bulletin des Vétérans coloniaux.


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