« Chaque vie se fait son destin. »
– Henri-Frédéric Amiel
Retour sur l'index des notices
Lucien DETRY, pupille de la Nation adopté par jugement du Tribunal de la Seine le 23 octobre 1946, couvreur, dessinateur amateur, président du Comité des Echanges Franco-allemands de la Chapelle Saint-Mesmin, membre d'honneur du Comité national des Echanges franco-allemands, joueur de Water-Polo pour L'Etoile Sportive de Montmartre, membre de la Société de Tir L'Entente chapelloise de La Chapelle Saint-Mesmin, champion de tir à la carabine lors des épreuves nationales de tir dans l'Orléanais à Pithiviers (1962), lauréat du tir à 50m lors des critériums départementaux et Excellence à 12m (1963), 5ème lors des finales des championnats de la Ligue régionale de Tir du Centre (Fédération française de Sociétés de Tir) (1963), ceinture marron de judo, né à Versailles (Yvelines-France) le 28 mars 1933, décédé à La Chapelle Saint-Mesmin (Loiret-France) le 21 octobre 2012, épouse à la Chapelle-Saint-Mesmin le 11 août 1956 Claudette MOREAU, aide sociale à domicile, trésorière du Comité national des Echanges franco-allemands, responsable locale du Secours populaire du Loiret, y née le 17 juin 1936.
Dans la notice consacrée à la tante de Lucien Detry, Marie Detry (1886-1968), Chevalier de la Légion d’honneur, il a été rappelé le contexte, difficile et méritant de l’exode en France de ce rameau de la famille Detry. À l'occasion des funérailles de Lucien Detry, sa fille, Laurette Barbier-Cueil, psychologue, se référant à des souvenirs écrits de son père, évoque avec émotion, le parcours bousculé de cet être généreux, père de huit enfants. Né le 28 mars 1933 à Versailles, il a, lors de sa naissance, un frère Pierre, alors âgé de deux ans. Lucien est le fils d’Ernest-Pierre Detry, lui-même dixième enfant de sa fratrie qui n'a que neuf mois à la mort de sa mère et sept ans à la mort de son père. Christine Detry, une sœur ainée d’Ernest-Pierre a épousé un Italien. Aussi l’emmène-t-elle en Italie, à Milan, faire ses études et apprendre le travail du marbre. Il devient par la suite marbrier à Chaville, petite localité proche de Versailles, autrefois domaine royal, et proche du parc de Saint-Cloud et de la Manufacture de Sèvres. Il s’installe ensuite à Paris et y épouse en 1930 Juliette Coursière, née à Saint-Quentin dans l’Aisne, fille de tisseur, et elle-même brodeuse pour de grandes maisons de couture parisiennes. Juliette est une artiste dans l’âme, est déjà mère d’un fils adolescent, Etienne, et compte une sœur Adèle, céramiste. Elle transmet ses dons artistiques à son fils, Lucien Detry.
C’est à la butte Montmartre que Lucien Detry grandit ensuite entre ses parents. Une sœur, Aline, voit le jour en 1936 et clôt cette fratrie de trois enfants. Mais Lucien a une santé fragile, et est envoyé régulièrement à la campagne pour se fortifier. En 1939, les enfants sont séparés pour éviter la contagion, car alors qu’il a six ans, Lucien est atteint de tuberculose. La guerre est proche et Etienne, le demi-frère des enfants Detry est mobilisé. Lorsque les troupes allemandes entrent dans Paris par la porte de la Chapelle, Juliette Detry, qui connaît l'allemand, part avec Lucien à leur rencontre pour tenter d'avoir des nouvelles d’Etienne alors prisonnier. D'abord méprisée par la foule car elle parle la langue de l'occupant, Juliette sert rapidement d'interprète pour tous ceux qui espèrent des nouvelles d'Allemagne. À l'âge de sept ans, la santé de Lucien se dégrade : des humeurs froides, une tuberculeuse osseuse, les oreillons, une opération des amygdales effectuée sans anesthésie, sont autant de problèmes qui l'affectent. D'abord hébergé à la campagne, en Touraine, il est ensuite hospitalisé à Blois avant d’être transporté au préventorium d’Hendaye. Début 1944, le port et la côte basque sont surarmés ; les manœuvres de la Luftwaffe s’intensifient. Les enfants doivent être évacués. Lucien part dans un convoi d’enfants qui est accueilli à Limeil-Brévannes, un hôpital dans le Val de Marne. Là-bas, le médecin le décrit comme un enfant toujours fatigable, très nerveux, constamment inquiet de savoir où est sa mère, entendant au loin des bombardements.
C’est à cette époque qu’a lieu le bombardement anglais dit de la Porte de La Chapelle plongeant une partie de Paris sous des rafales de bombes en deux salves. 2000 bombes sont larguées sur la gare de triage de la Chapelle située en partie sur le 18e arrondissement et sur la plaine Saint-Denis. Dépôt et voies ferrées sont entièrement détruits mais à quel prix. Le bilan est terrible : plus de 600 morts et de nombreux blessés ; l’une d’elle est fatale à Juliette Detry. Alors que Ernest-Pierre, blessé, est hospitalisé, et mourra quelques années plus tard des suites de ce bombardement, il confie au curé de Limeil, la délicate mission d'apprendre à son fils de onze ans qu'il est orphelin de sa mère.
La Ville de Paris organise des obsèques solennelles pour les victimes en la Basilique du Sacré-Cœur de Montmartre, et ce en présence des plus hautes autorités du pays. A la fin de la guerre, son père récupère Lucien mais plus rien n'est pareil. Certes, c'est la Libération mais qui et quoi retrouver ? Non seulement une mère absente, les enfants deviennent pupilles de la Nation, mais plus de maison. L'immeuble où vivait la famille est en ruines. Plus aucun effet personnel, plus de souvenirs de famille. Plus rien, sauf des souvenirs en tête ; lors d'un retour en 2007, avec ses petits-enfants, sur ses lieux de jeunesse à la butte Montmartre, Lucien, effaré, comprit enfin devant son ancienne école primaire, ce qu’étaient devenus certains condisciples soudainement disparus : une plaque commémorative évoquait leur départ pour les camps. Actif sur des chantiers de reconstruction, le père de Lucien qui est régulièrement en déplacement, meurt en 1948 ; son fils a 15 ans, et orphelin de père et de mère, est retiré du Lycée en pleine année scolaire et envoyé par les autorités administratives chez des fermiers à Etables-sur-Mer. Sa famille est dispersée, complètement éclatée, en mille morceaux.
A 17 ans, il est autorisé à rentrer à Paris, là où vivait son père près de la butte Montmartre. Il travaille alors pour un chausseur et tente de panser ses souffrances au travers du Water-polo qu'il pratique au club de l'Etoile sportive de Montmartre, affilié depuis 1941 à la Fédération Française de natation. Doué manuellement, il décide d'apprendre le métier de couvreur qu'il accomplit ensuite avec succès. Habile dessinateur, ses carnets de croquis lui permettent de s'évader. D'abord mobilisé au Bourget puis à Rochefort, avant d’atterrir à la base aérienne de Bricy près d’Orléans, Lucien Detry échappe in extremis au départ pour la guerre d’Algérie en tant que pupille de la Nation. Il rencontre à une soirée dansante celle qui devient son épouse, fille d’agriculteur, et qui durant cinquante-six ans lui apporte les joies d'une famille nombreuse, et d'une stabilité, lui à qui elle fit tant défaut dans sa jeunesse.
La maison de famille de Croque Châtaigne à La Chapelle Saint-Mesmin dans le Loiret, devient alors le havre de paix auquel il aspire. Près de cinquante ans plus tard, et alors que des menaces de guerre flottent sur le monde, Lucien Detry évoque encore, avec la pudeur de la souffrance intérieure, ces moments encore si vifs à l'esprit : Je me souviens de 1940-45. Oui, j'ai connu le hurlement lugubre des sirènes et les descentes à la cave. J'avais sept ans à cette époque. Pour aller à l'école, j'ai porté le masque à gaz en bandoulière qui me fouettait les jambes à chaque pas. J'ai connu les privations qui me conduisirent d'hôpital en préventorium et en aérium. J'ai vu pleurer ma mère sur le sort de mon frère, mon aîné de seize ans, fait prisonnier sur la ligne Maginot. Toujours hospitalisé, à onze ans, j'ai connu l'effondrement d'un adolescent apprenant la mort de sa mère lors du bombardement annoncé par la BBC de Londres : La Chapelle au clair de lune... C'était le 21 avril 1944 à 1 heure 15 du matin. Comment après un tel vécu ne puis-je pas me souvenir et manifester sur le pavé d'Orléans, non pas contre la guerre, mais pour la paix... A cinquante-huit ans, aujourd'hui, je tremble pour mes trois fils de 25 à 30 ans qui risquent d'être concernés par un conflit auquel ils sont totalement étrangers.
Mais au-delà de ces blessures, de ces craintes qui resurgissent, Lucien Detry à qui la Seconde guerre Mondiale ravit ses parents, réussit ce dépassement de soi merveilleux qui est, non pas l'oubli mais le pardon, qu'il exprime dans sa présidence du Comité des Échanges franco-allemands de la Chapelle Saint-Mesmin. Une leçon de vie, un message de foi en un monde meilleur pour que plus jamais pareille tragédie ne se reproduise. Père de huit enfants, cinq filles et trois fils, parmi lesquels Laurette est une psychothérapeute, conférencière et écrivain réputée et Chantal, maître en floriculture, une artisane d’Art en fleurs et auteur de publications, Lucien Detry compte une descendance du nom de deux fils : chez Philippe Detry, cadre d’entreprise, et chez Olivier Detry, président du Club des entrepreneurs de la Baie de Saint-Brieuc (Côte d’Armor-France), organisateur de régates, photographe etc.
P.-E. Detry, La famille namuroise Detry autrefois de Try. Cinq siècles d’histoire, Namur, 2015, pp. 399-404.