« La vie est perdue contre la mort, mais la mémoire gagne dans son combat contre le néant. »
– Tzvetan Todorov
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René-Joseph DETRY, employé à la Caisse de Dépôts et Consignation de Namur, né à Maillen le 8 juillet 1893, décédé à Bossière fusillé par les Allemands au mur du cimetière le 23 août 1914. Sans alliance.
Fils d’Ernest Detry (1863-1953), négociant, clerc-chantre, organiste et chef de chorale à Crupet, et d’Isabelle Titeux (1853-1914), René-Joseph dit Joseph Detry vit dans un environnement où la musique est permanente et la joie de vivre une recette au quotidien. Joseph est le cousin germain d’Albert Detry et de Nestor Detry, clerc de notaire et bourgmestre de Champion. L’Ami de l’Ordre, journal catholique namurois publie dans son édition du 12 mars 1916 une annonce signalant que son père, Ernest, met en vente un « harmonium, état neuf, 5 octaves, 2 jeux, 6 registres, expression, grenouillère, clavier transpositeur, pouvant servir pour église, ayant coûté 500 francs, laissé 325 ». C’est que l’année 1914 met un terme au bonheur familial. D’une part Ernest, le père de Joseph perd en janvier de cette année-là son épouse, Isabelle, qui in extremis à quarante ans lui avait donné ce fils unique, et en août 1914 a lieu la déclaration de guerre de l’Allemagne à la Belgique.
Âgé de vingt ans à la mort de sa mère, Joseph Detry en a 21 lors de la déclaration de guerre et après avoir effectué ses études au collège Notre-Dame de la Paix à Namur, est entré comme employé à la Caisse de Dépôts et Consignation de Namur. Le 21 août, les Allemands envahissent Bossière situé à quelques lieues de Temploux où réside Ernest Detry et son fils unique Joseph. Les habitants de Bossière sont séquestrés et le baron de Vinck, bourgmestre de Golzinnes est arrêté et emmené. La population est terrorisée. Le 23 août, des Allemands blessés, accusent des civils de Temploux d'avoir tiré sur eux. Trompés par le propriétaire de l'hôtel Denet en ce lieu [1] où les Allemands ont demandé un renseignement, ils se rendent compte de la situation et reviennent sur place pour se venger. Pensant faire prisonnier le fils du propriétaire, ils arrêtent Joseph Detry qui se trouve là et qui, en vain, décline son identité. Ils attachent le malheureux jeune garçon à un cheval qui galope vers Boquet.
Ainsi ligoté, il est traîné jusqu'à Bossière où malgré ses supplications et les interventions de l'abbé Bertrand et du docteur Larsimont qui tous deux le connaissent, il est fusillé au mur du cimetière, au pied de l'église, après avoir eu droit à un simulacre de procès. Les soldats empoignent alors le cadavre, le traînent par les pieds et le jettent avec mépris dans une tranchée voisine, sans lui donner de sépulture. Ce n'est qu'au départ des troupes, que son corps est récupéré par le curé du lieu et des paroissiens pour lui donner une sépulture provisoire digne. Son père reste profondément marqué par la mort de ce fils unique dans ces circonstances si tragiques, et la population entière du village et des bourgades voisines lui témoigne longtemps une sympathie émue. Il perd quelque peu le goût de la musique même si son remariage en 1920 avec Rosa Collot, fille d’un hôtelier de Crupet, lui aussi organiste, chef de chorale et poète, lui apporte encore une douceur de vie.
En 1924, le major allemand Heyne, du régiment des Hussards, est assigné par l'huissier de justice Massart à Namur, à la demande de l'auditeur militaire de la Province de Namur pour crime de guerre avec préméditation sur la personne de Joseph Detry, et invité à comparaître devant le Conseil de guerre de Namur. Les plaidoiries sur cette triste affaire, éclairées par le témoignage du docteur Larsimont, occupent plusieurs fois les colonnes du journal Vers l'Avenir ainsi que celles de la plupart des éditoriaux nationaux. Le bourreau allemand est condamné à mort par contumace, procurant à la famille, si pas une joie, la satisfaction que justice est faite. En souvenir de ce jeune martyr, une stèle adossée au mur du cimetière de Bossière est placée et mentionne :
En mémoire de Monsieur René-Joseph Detry, âgé de 21 ans, domicilié à Temploux, fusillé contre ce mur le 23 août 1914 par les Allemands.
Une stèle commémorative placée sur la façade de la maison communale évoque aussi sa mémoire, et comme ancien élève du Collège Notre-Dame de la Paix à Namur, son nom est repris sur la liste des victimes civiles mentionnées sur la grande plaque commémorative en marbre réalisée à cet effet, monument fleuri par le Roi Albert Ier le 1er juin 1931 lors des fêtes du Centenaire du collège dont il assure la présidence d'honneur. A l'occasion de la commémoration du centenaire de la Première guerre Mondiale les 30 et 31 mai et 1er juin 2014, la stèle individuelle de Joseph Detry adossée au mur du cimetière de Bossière, et la stèle collective figurant sur la façade de la maison communale, sont restaurées par le sculpteur Marc Gruslin et font l'objet d'une manifestation où Joseph Detry est mis à l'honneur. Le père de Joseph est en 1934, pour la seconde fois, veuf et poursuit malgré les souffrances vécues, une existence faite de bonté et de probité jusqu’à un âge fort avancé, à l’aube de ses nonante ans. Aimé de tous, il demeure le père du jeune martyr de Bossière. Le 24 octobre 1945, lors d’une seconde guerre qui doit rappeler au père éploré qui a perdu son seul descendant, les affres de la première, un article paraît dans Vers l'Avenir sous le titre « La probité est une vertu » relatant le fait qu'Ernest a trouvé dans un compartiment de train un sac de dame avec des papiers d'identité et une très grosse somme d'argent et qu'il s'est empressé de lui téléphoner pour lui annoncer l'heureuse nouvelle. Ernest Detry meurt à Cognelée le 8 mars 1953 et avec lui s’éteint sa branche.
[1] Autrefois brasserie appartenant à Mme Dutoy née Woitrin, cousine de Joséphine Baily (1822-1872) qui épouse Denis Detry, l'Hôtel Denet reste dans l'histoire locale entaché de ce drame. Temploux Infos, février 1999, novembre 2005, mai, septembre 2014.
Chanoine J. Schmitz et Dom N. Nieuwland, Documents pour servir à l'histoire de l'invasion allemande dans les provinces de Namur et de Luxembourg, tome 2, Bruxelles et Paris, 1920, pp. 348-349, 356 ; Nos héros morts pour la Patrie, sous la direction de René Lyr, 1920, 3e partie, p. 29 ; Rapports sur les attentats commis par les troupes allemandes pendant l'invasion et l'occupation de la Belgique, 1922-1923, tome 2, p. 140 ; sans que son nom soit cité, c'est de lui qu'il est question dans E. De Seyn, Dictionnaire Historique et Géographique des communes belges, Bruxelles, 1924, t. 1 (verbo Temploux) ; Vers l'Avenir, 16 septembre 1922, 23 février, 1er mars, 12 avril, 20 décembre 1924, 13, 16 janvier, 7 mars 1925, 15-16, 31 octobre 1934 ; La Gazette de Charleroi, 13, 14, 16 janvier 1925 ; Vooruit, 14 janvier 1925 ; L'Indépendance belge, 14 janvier 1925 ; Centenaire du Collège Notre-Dame de la Paix à Namur. Fêtes jubilaires 1831-1931, 1931, pp. 18, 38 ; A. Gilon, « Esquisse historique sur Temploux. Août 1914 dans le voisinage des forts d'Emines et de Suarlée » in Le Guetteur wallon, 1973, pp. 112-113 ; Si Crupet nous était conté, mars 1990, et Recueil spécial 10 ans de Si Crupet nous était conté, n° 40 ; R. Cochart, « Les orgues de Crupet » in Crup'échos, septembre-octobre 2001, p. 10 ; Mémoire de la Guerre de 14-18 à Bossières. Exposition en l'Eglise Notre-Dame de Bossière. Journées Eglises ouvertes, mai-juin 2014, pp. 5, 8-9, 15-16, 38-39, 46, 50 ; H. Legros, E. Van Eyck et E. Van Lippevelde, Gembloux dans la tourmente de la Première guerre mondiale, 2014, p. 275 ; P.-E. Detry, La famille namuroise Detry, autrefois de Try. Cinq siècles d’histoire, Namur, 2015, pp. 365-367.