« Seuls comptent les actes, la renommée importe peu. »
– Goethe
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Edgar(d) DETRY, directeur au Gouvernement provincial à Namur, greffier provincial ff, membre des jurys constitués par le Secrétariat permanent de recrutement du personnel de l'État, membre des jurys d'examens pour la collation d'emplois provinciaux et communaux, membre du jury des examens des cours provinciaux de droit administratif, membre représentant la Province de la Commission for relief in Belgium pendant la Première guerre Mondiale, secrétaire du Conseil de Révision de la Milice, secrétaire de la Députation permanente de la Province de Namur, membre du Comité des Fêtes commémoratives en l'honneur des noces d'argent de LL. MM. le Roi Albert et la Reine Elisabeth (1925), membre de la Société archéologique de Namur, officier de l’Ordre de la Couronne, chevalier de l’ Ordre de Léopold, croix civique de 1ère classe, médaille d'argent en souvenir de la Libération de la Province de Namur (1914-1918), médaille du Comité National de Secours et d'Alimentation, né à Namur le 10 juin 1886, décédé au White Cottage à Wépion-sur-Meuse le 10 avril 1967, épouse à Namur le 17 mai 1916 Gabrielle HENRARD, enfant de Marie, membre de la Confrérie de Notre Dame Auxiliatrice érigée en l'église paroissiale de Saint-Nicolas à Namur, membre du sous-comité de Namur de la Croix Rouge de Belgique 1914-1918, présidente de l'Oeuvre nationale de l'Enfance de Wépion, titulaire du Bambino d'or, fondatrice de l'Oeuvre du Secours populaire à Wépion, membre de la Commission d'Assistance publique, membre des Amis de l'Hôtel de Groesbeeck-de Croix à sa fondation en 1935, née à Louvain le 4 avril 1893, décédée au White Cottage à Wépion-sur-Meuse le 23 avril 1981, fille de Nestor, colonel d'artillerie et professeur de mathématiques supérieures à l'École des Cadets à Namur, prisonnier de guerre 1914-1918, grand invalide de guerre, commandeur de l’Ordre de la Couronne, officier de l’Ordre de Léopold, croix militaire de 1ère classe, et de Rosalie Devaux, congréganiste de la Très Sainte Vierge, membre de la Congrégation du Sacré Cœur de Jésus.
C'est le 10 juin 1886 à cinq heures du matin, rue des Fossés à Namur, aujourd'hui rue Émile Cuvelier, face au théâtre et à l'ombre du Beffroi, que naît Edgar. Robuste bébé à la santé éclatante comme en témoigne une photographie prise en 1887 par Alexandre Gilles, établi rue de la Monnaie, 5 à Namur. Il perd une sœur aînée, Marthe, morte à vingt-six jours en 1885, et compte une sœur, Clotilde, de deux ans sa cadette. Privé de grands-parents, les uns, paternels sont morts avant sa naissance, et les autres, maternels décèdent l'année où il naît, Edgar compte un père à la personnalité fort originale, Émile Detry et une mère tout en douceur et délicatesse mais souffrante et régulièrement en cure. L'adolescent qu'il est alors ne recule devant aucun effort pour aller l'embrasser et en 1900, il a quatorze ans, il se rend à Aix en vélo, suscitant l'admiration de son oncle et parrain Léon-Octave Detry qui lui adresse ce petit mot : Honneur à notre vaillant petit cycliste qui à travers des pays inconnus et accidentés a pu arriver sans encombre à Aix-la-Chapelle. Toute la maisonnée est restée muette d'admiration et d'étonnement à l'annonce de cet exploit. Aussi, c'est sous l'impression de ces sentiments que tous se joignent à moi pour embrasser mon cher filleul Edgard.
Inscrit en Primaires à l'Institut Saint-Louis, il y effectue en sa chapelle, sa Communion solennelle le 13 juin 1897 et y reçoit la confirmation des mains de Monseigneur Decrolière. C'est coiffé en brosse et portant un élégant blazer sur une chemise blanche à coins cassés agrémentée d'un gros nœud de soie blanche qu'Edgar nous apparaît en ce jour cliché par le photographe Alexandre Gilles. Le jeune étudiant compte à cette époque comme amis intimes, d’école ou pas : Antoine Woitrin, qui est aussi son cousin, Georges Arquin, Charles Geno, Auguste Dulière, Arsène Stévenart, Lucien Heinrich, Albert Racot, Charles Ducoffre, Charles de Francquen, Félix Rousseau ou François Bovesse.
Sa formation première accomplie, il poursuit ses études, en section gréco-latine, au Collège Notre-Dame de la Paix, rue de Bruxelles, Saint-Louis n'étant alors pas encore doté d'humanités. Bon élève, il accumule, des Primaires à la Rhétorique, des cartes d'honneur : 1er en Mémoire, 1er en Excellence, 1er en Orthographe, 1er en Déclamation, 1er en Religion, 1er en Mathématiques, etc. A ses premières amitiés viennent alors s'ajouter celles de ses condisciples de collège, au rang desquels certains sont cousins d'Edgar : Jules et Georges André, Jean Capelle, Georges Côme, Georges et Charles Debouche, Jean de Broqueville, Georges de Cerf, Thierry de Spoelberch, Edouard Niffle, Albert Drion, Armand du Bois, Lucien Gailly, Eugène Thibaut (de Maisières), Edouard Wasseige, Joseph Vandrèche, Georges de Spirlet, Jules Roberti, Léon van der Eecken, Fernand Lippens, Louis de Radiguès, Albert de Garcia ou Etienne de Jonghe, pour les principaux. Malgré ses nombreuses amitiés, Edgar est un enfant assez solitaire, plutôt introverti, qui aime à se réfugier dans les recoins divers de la propriété de campagne acquise par son père avenue de Salzinnes.
Toujours à la recherche de chiens de race, Émile Detry ne néglige aucune piste comme en témoigne ce petit mot adressé en hâte de la plaine de manœuvres, par son frère Léon-Octave à Edgar : Affectueux souvenir à mon cher filleul Edgar. Notre amie n'a pas encore répondu pour le chien. Est-elle malade ? Mystère !! A Bruges on s'occupe de renseigner mon cher grand frérot sur le chien annoncé par le Journal des fabricants de tabacs. Je serais heureux de savoir ton cher Papa servi à ce propos. Je t'embrasse de tout cœur. Ce goût de la nature et plus particulièrement des jardins et des fleurs est ainsi très tôt inspiré à Edgar et le guide tout au long de sa vie. Émile Detry, le père d'Edgar, est aussi passionné de photographies.
Orphelin de sa mère qu'il perd alors qu'il a dix-huit ans, Edgar baigne dans un climat militaire, et souhaite embrasser cette carrière. Son oncle, Léon-Octave Detry, est officier supérieur, sa tante Alice Detry est l'épouse du général Émile Dendal et ses cousins germains Gustave et Charles Dendal, embrassent aussi cette carrière. Le père d'Edgar est de surcroît très proche de sa cousine germaine Hortense Lebrun, fille de Marie-Françoise Detry, épouse d'Achille-Benoît Butaye, major intendant à Namur. Du côté maternel enfin, Edgar est en relations étroites avec ses cousins sous-germains, le général d'artillerie Hector Provis et le général-médecin Charles-Edouard Provis, médecin de la position fortifiée de Namur en 1914.
Cet environnement familial militaire forge les projets d'avenir du rhétoricien qui, en préparation à la voie à laquelle il se destine, s'inscrit, pour l'année scolaire 1904-1905 dont la rentrée est fixée au 11 octobre 1904, à une année scientifique préparatoire à l'École militaire au Collège Saint-Michel à Bruxelles. Ses condisciples ont pour noms : Baudouin Montens (d'Oosterwyck), Jean du Four, Georges Verhaegen, Edouard Morel de Westgaver, Marcel de Nève de Roden, Emmanuel Donnay de Casteau et Raymond Snoy. Cette année terminée, l'examen médical d'entrée à l'École militaire révèle un drame : astigmate, défaut oculaire dont il ne s'est pas encore rendu compte. Edgar doit admettre que la voie à laquelle il aspire se ferme à lui pour cette seule cause. Son désappointement est grand car sa préparation aux armes est celle de toute son adolescence et, très peu mercantile dans l'âme, il se refuse à reprendre tant la fabrique paternelle que l'orfèvrerie namuroise des « quatre coins » qu'une amie de sa mère, Madame Jourdain, veut lui transmettre. Pas plus, désabusé, ne souhaite-t-il poursuivre des études.
Aussi s'engage-t-il, le 1er novembre 1906, à l'Administration des Contributions, Douanes et Accises rejoignant là, sans volonté délibérée, la carrière de son grand-père Denis Detry, accisien à Namur ; au même moment débute lui aussi dans la voie administrative son cousin germain, René-François Detry, docteur en droit, Président-fondateur en 1934 de la Loterie Coloniale. Les liens familiaux sont toujours étroits au sein de la famille. En témoigne cette carte-portrait de l'oncle d'Edgar, le général Dendal, adressée à Émile Detry le 27 juin 1907 et qui porte au verso : « c'est un souvenir bien affectueux que je t'adresse mon cher Émile, pour les excellents sentiments, l'amabilité constante que tu m'as toujours témoignés ainsi qu'à mes enfants et que tu as si bien su inspirer à ton brave et bon Edgar et à ta gentille et dévouée Clotilde. Ton frère Émile ». Quatre ans plus tard, Edgar abandonne l'Administration car il a réussi l'admission au stage au Gouvernement provincial.
Alors que le 17 juin 1912 s'éteint, en pleine activité professionnelle, Léon-Octave Detry, colonel commandant le 12ème régiment de Ligne à Liège, oncle et parrain d'Edgar, la sœur de ce dernier, Clotilde, épouse Armand Dequinze, ingénieur aux Fonderies d’Andenne ; le mariage des jeunes gens donne lieu à un grand déjeuner chez le père de la mariée, repas qui lui offre l'occasion de partager son goût pour les vins réputés et pour les mets délicats :
Consommé crème d'Argenteuil,
Cœurs Clotilde,
Turbot, sauce Montreuil,
Filet Chambord,
Noisettes de ris de veau à l'impératrice,
Cordons salzinnois à la moelle,
Chevreuil venaison,
Poulets du Mans,
Buisson de homards, sauce Vincent,
Glace,
Desserts.
Le bonheur familial est renforcé le 15 octobre 1913 par les fiançailles d'Edgar avec Gabrielle Henrard avec laquelle il partage la passion du tennis. Eduquée jusqu'à sa Communion solennelle par une institutrice à demeure, Gabrielle poursuit ses études comme demi-pensionnaire chez les Sœurs de Notre-Dame. Bien qu'entourée de l'immense affection de ses parents, elle reçoit l'éducation stricte qui sied alors à la bourgeoisie conservatrice. Le 1er octobre 1898, la mère de Gabrielle a décidé de l'adhésion des siens au Divin Cœur de Jésus, consécration de diverses familles belges à l'occasion du commencement du XXe siècle. La joie des jeunes fiancés est toutefois de courte durée ; dès les premiers jours de la guerre, Émile Detry est emporté des suites du bombardement de la Grand-Place de Namur. La guerre s'est donc installée dans notre pays et Edgar voit ses projets de mariage ajournés. Active, Gabrielle l'encourage à se dévouer pour diverses œuvres, dont le Comité de secours aux familles nécessiteuses namuroises où l'oncle de la jeune fille, l'agent de change namurois Georges Devaux, est secrétaire. Mais aussi le Comité de Secours et d'Alimentation de Gembloux où il seconde le cousin germain de son père, Léon Detry, bourgmestre de cette ville et président de l'œuvre. Il collabore aussi activement, avec Jean Wasseige, Alfred de Ville et Léon de Lhoneux à la Commission for Relief in Belgium instaurée sous l'impulsion de M. Brand Whitlock, ministre des États-Unis d'Amérique, en vue de secourir en vivres la population, et conduite à Namur par le baron Albert d'Huart. La Commission a pour objectifs de recueillir des fonds pour aider au ravitaillement de la Belgique, d'assurer le service de celui-ci à l'étranger par l'achat des vivres et leur transport, de faire respecter les garanties données par les Allemands quant à la non-réquisition des marchandises du ravitaillement, tant au cours des transports maritimes que pendant leur répartition en Belgique, enfin de concourir avec le Comité National de Secours et d'Alimentation à l'organisation des œuvres d'assistance. Le rôle de cette commission a été exemplaire dans le pays et a sauvé de la famine un nombre considérable de Belges. Edgar conserve un souvenir vivace de cette action dont on peut mesurer l'ampleur et la nécessité au travers d'une publication d'époque pieusement conservée dans ses archives ainsi que la photo le représentant au sein de la Commission à l'hôtel Kegeljan.
Depuis septembre 1914, l'ingérence allemande dans la vie administrative du pays est une réalité. Parmi les otages de la ville pris par les Allemands, figure notamment un cousin germain du père d'Edgar, Joseph Detry, rentier à Paris puis rue Lucien Namèche (voir la notice d’Adèle Detry). Le baron de Montpellier de Vedrin, alors Gouverneur de la Province, est obligé de céder ses pouvoirs à un Gouverneur militaire flanqué d'un président qui dirige entre autres les réunions du Conseil provincial et de la Députation permanente. Un Zivilkommissär, c'est-à-dire un Commissaire d'arrondissement, est également désigné, et les pouvoirs provinciaux belges sont donc réduits à une peau de chagrin. Si, très vite, une résistance s'instaure, les Allemands finissent purement et simplement par imposer leurs décisions ; environ deux mille fonctionnaires allemands sont en effet au service du Gouverneur militaire...! La tension est donc grande au sein de l'administration provinciale, et les débuts de carrière du jeune fonctionnaire, bien difficiles, d'autant que la guerre lui a ravi son père. Le 26 août 1915, Edgar et sa soeur Clotilde font paraître un avis dans la presse locale pour annoncer qu'ils feront chanter le jeudi 26 août à 11h en l'église Saint-Jean-Baptiste à Namur un service anniversaire pour le repos de l'âme de leur père, décédé en effet un an plus tôt.
Edgar et Gabrielle, fiancés depuis trois ans, se désespèrent à l'idée de leur mariage sans cesse reporté par cette guerre qui n'en finit pas. Le père de la jeune fille, prisonnier en Allemagne, décide toutefois de mettre un terme à leur attente légitime et s'en confie à son épouse, malgré sa tristesse de ne pouvoir conduire Gabrielle à l'autel : (...) réfléchis un peu à tout ce qui précède, rallie-toi à mes idées, c'est mon cher désir, ôte-moi ce cauchemar qui depuis des mois me fatigue la tête ; les enfants en seront heureux : ils nous béniront car il y a trop longtemps que leurs fiançailles durent et Dieu sait ce que cela peut encore durer. Peut-être as-tu déjà pensé comme moi et crainte de m'attrister, ne m'en as-tu jamais parlé ? Aujourd'hui, je te l'offre, sois bonne, ma chérie, fais-moi plaisir, fais leur bonheur. Tu peux naturellement en parler à la famille, mais ne t'arrête pas trop aux diverses objections, je crois les avoir toutes prévues, pense à moi et aux enfants et fais sonner le plus tôt possible le jour de l'unisson. J'attends ta bonne réponse par retour de courrier (...).
D'Allemagne, le major Henrard continue à écrire malgré le fait que peu de courrier arrive à destination comme il le constate le 14 janvier 1915 : (...) je suis vraiment désolé d'apprendre qu'aucune lettre ni carte dans lesquelles je vous envoyais tous mes souhaits de nouvel-an ne te soient parvenues. Je m'y étais pourtant pris à temps ; j'avais écrit de Magdebourg (...). Le 31 mai de cette même année, c'est Edgar qui s'adresse à lui, car le courrier paraît plus régulier : J'ai bien reçu, mon cher Major, votre carte qui fut pour moi une agréable surprise. Dans vos lettres et cartes, vous mentionnez les réceptions de colis mais je constate avec peine que mes envois de tabac ne vous parviennent pas régulièrement. Pourtant chaque semaine, un colis de tabac vous est expédié. Hier a eu lieu à Namur, une manifestation religieuse grandiose. Dix mille personnes ont accompagné Notre Evêque depuis la chapelle Notre-Dame du Rempart jusqu'à la Grotte de Bricgniot et retour. Cette manifestation imposante en vue de la prochaine fin des hostilités porta l'émotion des assistants à son comble lorsqu'à la clôture, 10.000 voix entonnèrent une vibrante Brabançonne (...).
En juin, le 20, Edgar lui écrit : (...) Votre nouvelle résidence obtenue sur votre demande présente-t-elle plus d'avantages que celle que vous quittez ? Le régime y est-il meilleur ? Vous accorde-t-on plus de liberté ? Voilà des points sur lesquels j'ai hâte d'être éclairé. J'espère que, dès à présent, les petits envois de tabac vous parviendront régulièrement. Toutes les nouvelles de Namur peuvent se résumer comme suit : santé de tous excellente, temps magnifique, vie excessivement monotone (...). Hélas la guerre est loin d'être terminée, et les jeunes gens sont, comme le père de Gabrielle l'a suggéré, autorisés à se marier. La cérémonie se déroule très simplement le 17 mai 1916 et les époux s'installent chez les parents de Gabrielle à Namur, où naît neuf mois après, le 16 février 1917, un fils auquel Gabrielle donne le prénom de son propre frère : Maurice. Les conditions climatiques sont à cette époque de l'année effroyables, et la Meuse est totalement gelée.
Les premiers frimas passés, Edgar et Gabrielle emménagent au White Cottage à Wépion-sur-Meuse, jolie demeure mosane en partie XVIIIème que la famille ne quitte plus. La maison est occupée en partie par des officiers allemands et le jeune père de famille n'hésite pas à puiser dans la cave, à l'insu de l'occupant, quelques flacons de bourgogne réconfortants ! Cette installation est pour Edgar un certain retour aux sources, son ancêtre maternel, Jean Ier de Prouvy, vivant dans le courant du XVIIème siècle en ce village. Depuis le 13 septembre 1916, Gabrielle, déjà privée de son père et de son frère Maurice engagé volontaire à l'âge de dix-neuf ans, l'est aussi de sa mère partie rejoindre en Suisse son époux transféré là à la suite d’un état de santé précaire causé par les mauvaises conditions de détention. Dans le journal de guerre que tient la mère de la jeune fille, elle évoque le déchirement de cette séparation après avoir dû quitter sa propre sœur Emma Devaux et Gabrielle : (...) C'est le cœur bien gros que j'ai quitté tous les chers nôtres mais heureuse d'aller retrouver mon mari et mon grand fils. A Liège, Emma et Gaby ont dû se séparer de moi ; j'ai fait bonne contenance, soutenant le courage de ma chérie, mais lorsque le train s'est ébranlé et que je me suis sentie seule, ma douleur a éclaté. Je me suis ressaisie en entendant un de ces boches me dire « Oh ! Madame, vous si courageuse devant Madame votre fille ; il ne faut pas pleurer » (...).
La séparation de Gabrielle avec ses parents dure plus de deux ans, et donne lieu à l'envoi de photographies ainsi qu'à des échanges réguliers de correspondance témoignant de l'attention que la mère de Gabrielle porte aux siens. Certaines lettres ou cartes échangées entre Gabrielle et ses parents sont non datées et apportent toujours au gré d'un courrier plus ou moins régulier des détails sur la vie quotidienne en Suisse pendant l'occupation de la Belgique ; la mère de Gabrielle tient aussi un carnet dans lequel, en style télégraphique, elle précise sans date mais sur une période probablement courte, le contenu des lettres qu'elle compte écrire, les numérotant de 1 à 59.
Gabrielle s'est révélée une maîtresse de maison accomplie, parfaite dans sa nouvelle existence à la campagne où elle continue à s'occuper d’œuvres ; de Suisse, sa mère, qui s'y trouve toujours, lui précise qu'elle aussi ne reste pas inactive : (...) Pour le moment, je brode un bavoir pour Maurice ; cela me semble si bon de travailler pour lui ! Jusqu'à présent, j'ai plutôt consacré mon temps aux ouvrages pour malheureux ; j'ai cousu des chemises et tricoté 26 paires de chaussettes ! (...). Le 30 décembre 1917, elle signale encore : (...) Après-midi j'écris, je sors, je fais des visites et j'en reçois. Nous avons de bonnes relations et si j'acceptais toutes leurs invitations, je ne serais jamais chez moi (...). En 1918, le beau-père d'Edgar, qui a fini sa convalescence en Suisse, commande le Centre d'instruction militaire d'Eu en Seine maritime où il occupe avec son épouse et trois domestiques la Villa de la Tour. Les archives familiales conservent des photographies de cette époque le représentant en compagnie du comte d'Eu avec lequel il noue des relations amicales.
Cette année est toutefois endeuillée par la mort d'Armand Dequinze, beau-frère d'Edgar, emporté par une septicémie le 4 juillet à l'âge de trente-cinq ans. Le frère de Gabrielle, Maurice, toujours à la guerre, ne manque pas de s'associer à la peine qu'éprouve alors la famille par un courrier qu'il adresse à Edgar le 5 août : (...) J'ai été très surpris et bien peiné d'apprendre dernièrement la mort d'Armand Dequinze. Exprimez de ma part à Madame Dequinze toute la part que je prends à cette seconde grande peine qui lui arrive depuis quatre ans. Je songe à ses deux petits-enfants dont je connais à peine l'aîné mais que j'aime déjà bien pour toute l'affection qu'il témoignait à maman à Namur. Mère m'a si souvent parlé de son petit Léon (...).
Enfin le jour de gloire est proche et l'annonce de la victoire se fait entendre. Dès le jour même, la mère de Gabrielle s'adresse à elle : L'affreux cauchemar est fini ; l'armistice est signé et bientôt nous pourrons aller vers vous ; depuis quelques jours, je tremblais voyant les nôtres marcher vers Namur à pas de géant. Dieu soit béni, le péril a été conjuré et vous êtes délivrés. Peut-être verrez-vous Maurice. Vous pouvez en être fiers, c'est un brave qui n'a jamais quitté le front depuis le 1er août 14 ; il a été cité à l'ordre de l'armée et décoré de la Croix de guerre (...). Le 14 novembre, elle poursuit : (...) Je vous ai écrit le 11 par la Suisse, le 12 par la Hollande et aujourd'hui j'ai l'immense bonheur de vous écrire par notre Poste ; jamais je n'oublierai la matinée du 11 novembre à 9h30. Monsieur Du Pont, l'adjudant major de Papa est venu lui annoncer la chose, il en avait reçu avis par téléphone. Je me demandais si ce n'était pas un rêve ! N'avoir plus à trembler pour mon grand fils et ne pas craindre pour vous autres tous (...).
La Belgique est donc enfin libre même si la vie n'a pu encore reprendre comme autrefois. En décembre 1918, les beaux-parents d'Edgar ne sont toujours pas de retour en Belgique et les habitudes épistolaires, censures en moins, se poursuivent : (...) J'ai été contente d'apprendre que vous aviez pu soustraire aux boches tout ce qu'ils enlevaient en Belgique. Nombreux sont ceux qui n'ont pas eu cette veine. Quelle revanche n'est-ce-pas, et quelle belle victoire. On peut être fier de nos soldats belges car c'est leur élan lors de la bataille des Flandres qui a avancé de six mois la fin de ce carnage ; mais comme le dit Edgar, cette offensive a été glorieuse mais affreusement meurtrière. Nous avons eu des pertes énormes (...).
Votre ravitaillement est fait, paraît-il, par les Anglais, est-ce vrai ? C'est le général Michel qui est gouverneur des troupes belges en Allemagne ; quelle revanche ! Papa rentre d'une réunion à la mairie où le maire et le conseil municipal ont fait une réception aux officiers belges avant leur départ. C'est Papa qui a remercié au nom de l'armée belge qui vraiment n'a eu qu'à se louer d'eux tous. Nous partirons un de ces jours à Brasschaat où l'on installe le Centre d'instruction de l'Artillerie (...). Rentrés en Belgique, les parents de Gabrielle peuvent enfin apprendre à mieux connaître leur petit-fils et profiter de la joie intense que procurent les retrouvailles familiales.
Le 3 septembre 1919 Edgar est repris dans les donateurs sur la liste qui paraît dans la presse locale, pour la Souscription pour l'achat d'un drapeau à la Société des ex-prisonniers politiques, et le 26 octobre 1919 est la date retenue pour organiser à Salzinnes une fête patriotique. Placée sous la présidence du colonel Lorent et à l'initiative de divers Namurois parmi lesquels Arthur de Brabant, Georges Fallon, Godefroid Simonis ou Charles Thibaut (de Maisières), la cérémonie comporte à 9h30 un Te Deum de la victoire avec bénédiction d'un drapeau, suivi à 10 h par un service solennel avec oraison funèbre par l'abbé Delooz, aumônier militaire. A l'issue de l'office, la remise officielle du drapeau est faite aux Combattants avec ensuite la bénédiction des pierres commémoratives apposées sur la façade de l'église Sainte-Julienne. L'une reprend les « Morts pour la Patrie » et l'autre les « Victimes de la guerre » au rang desquels Émile Detry, le père d'Edgar. Cérémonie émouvante donc pour ce dernier qui revit alors ces moments tragiques. L'hommage se poursuit par un cortège dans les rues principales du faubourg namurois et se termine par un dîner offert aux survivants de la grande guerre et aux déportés, au sein desquels figurent le beau-frère d'Edgar, Maurice Henrard, Croix de guerre et cité à l'Ordre de l'armée, et le beau-père d'Edgar, le colonel Henrard, grand invalide de guerre.
La vie reprend doucement son cours normal et Edgar Detry met à profit cette période pour suivre son ami Henri Angelroth, archéologue et écrivain, dans ses aventures spéléologiques. Il est à la grotte de Spy avec lui en 1919 accompagné de son beau-frère Maurice Henrard et prend part régulièrement à ces explorations souterraines. Bien des années plus tard, une photographie nous le montre en 1932 dans les grottes des rochers du Néviau à Dave-sur-Meuse en compagnie de Jules Collette et Henri Angelroth. La famille s’agrandit sans cesse. Après Maurice en 1917, ce sont les naissances de André en 1920 puis Valentine, Jacques et enfin Francine.
Edgar figure à Wépion en 1925, parmi les membres du Comité des Fêtes commémoratives organisées en l'honneur des noces d'argent du Roi Albert et de la Reine Elisabeth. Placé sous la présidence d'Armand (de) Wasseige, le Comité comprend un général et deux colonels, un prêtre et quelques notables dont Edgar et MM. Drion, au château de Marlagne, et du Ry, Villa La Pairelle, ce dernier, lointain parent de Gabrielle par les Capelle. L'annonce personnalisée relative à cette action précise : (...) Une manifestation nationale, vous l'avez sans doute déjà appris, se prépare pour célébrer les Noces d'argent de LL. MM. Le Roi et la Reine. Un comité s'est constitué à Wépion afin de recueillir les souscriptions. Un des membres de ce Comité aura l'honneur de se présenter chez vous du 5 au 12 juillet.
Il a été décidé que le produit de la souscription serait mis à la disposition du Roi et de la Reine pour être affecté à des oeuvres de Bienfaisance. Afin que tout Belge puisse prendre part à cette manifestation de loyalisme, il a été décidé aussi que le minimum de la souscription est fixé à deux francs. Il sera cependant loisible de faire des dons plus importants entre les mains du Comité exécutif. Chaque souscripteur recevra contre son versement, un reçu échangeable ultérieurement contre un souvenir de la manifestation et son nom figurera au Livre d'or qui sera offert aux Souverains (...). Les festivités précèdent d'un an les terribles inondations de 1926 faisant de Namur une cité lacustre et la vallée mosane une zone sinistrée. Le rez-de-chaussée du White Cottage baigne dans un mètre d'eau et toute la famille vit au premier étage.
Edgar poursuit sa carrière administrative qui est notamment marquée en 1930 par les fêtes du Centenaire de l'Indépendance de la Belgique et par les expositions universelles d'Anvers et de Liège ; cette année-là, les querelles communautaires battent leur plein et aboutissent notamment à la flamandisation de l'Université de Gand que quitte Paul Faider, philologue classique, gendre d’Elvire Detry pour assumer la charge de Conservateur du musée de Mariemont. En 1932, ce dernier assiste, en compagnie de son fils Jacques, à la première ascension dans la stratosphère à Hour, avec record d'altitude à 17900 m, du professeur Piccard et de Max Cosyns, né d'un premier mariage de Mme René-François Detry. Edgar connaît bien cette région car sa cousine Elvire Detry possède une maison de campagne à Herhet alors qu'Ernest Trémouroux, époux de Sidonie Hennuy, fille de Adèle Detry), cousine germaine du père d'Edgar, est propriétaire de la villa La Favorite à Villers-sur Lesse. Ses moments de loisirs, Edgar aime aussi à les consacrer aux joies que lui procure la Meuse alors vierge de toute pollution, aux excursions et à la spéléo qu'il poursuit.
Les rapports administratifs relatifs à Edgar sont, à chaque fois, flatteurs et soulignent le soin apporté à l'exercice de ses fonctions : instruction administrative et technique, et intelligence du service : « étendues » , activité, rendement, ordre, méthode et précision : « grands », tenue, éducation, apparence extérieure : « parfaites », conduite et caractère : « irréprochables », initiative, sens de l'organisation et des responsabilités, et fermeté de caractère : « grands » , aptitudes à la formation du personnel : « grandes », culture générale : « étendue » , constitution physique : « forte », défauts physiques : « aucun », spécialités : « droit administratif et milice » , mention : « très bon ».
Il n'est dès lors pas étonnant au vu d'états de service aussi méritants qu'Edgar soit appelé à d'autres fonctions ; ainsi cumule-t-il les charges de secrétaire de la Députation permanente et du Conseil de révision de la Milice où il s'épanouit en cette matière de prédilection, et membre des jurys d'examen pour la collation des emplois communaux et provinciaux. Il représente aussi, à plusieurs reprises, l'autorité provinciale au sein des jurys constitués par le Secrétariat permanent de Recrutement du personnel de l’État. Infatigable, formé au droit administratif, Edgar Detry sillonne aussi l'arrondissement judiciaire, de Dinant à Philippeville, pour dispenser des cours de droit administratif dans le cadre des formations organisées par la Députation permanente.
Fils et petit-fils de bibliophile et amateur lui-même, Edgar a des centres d'intérêts multiples et sa bibliothèque abrite tant des ouvrages namurois comme l'Histoire générale, ecclésiastique et civile de la ville et province de Namur par l'avocat Galliot parue en six tomes en 1788 et de nombreuses impressions namuroises du XVIIIe, qu'une édition originale de l'Encyclopédie de Diderot héritée par son fils Maurice, en passant par la collection des Mémoires d'outre-tombe de Chateaubriand ou les Œuvres complètes de Buffon illustrées héritées par son petit-fils, Alain Detry. Amateur de peinture, de plans et gravures de Namur, mais aussi de médailles, ses collections sont variées et abritées notamment dans une très imposante bibliothèque au décor d'animaux de chasse, vendue plus tard à la salle de vente Louis-Philippe à Leuven.
En avril 1932, Edgar se rend à Rome à l'invitation de son ami Gaston Mathieu (1889-1969) ingénieur collaborateur de Marconi, fils de Joseph, photographe actif à Namur de 1893 à 1914, membre de l'Association Belge de Photographie et inventeur de matériel photographique, et ami du père d'Edgar qui partage avec lui la passion de la photo. La mère de Gaston, Aline Trépagne, est une cousine des Angelroth et est amie de la famille de Gabrielle. Gaston participe avec Guglielmo Marconi à la construction de la station émettrice de Radio Vatican. Edgar en ramène des photos. Mais les années trente, c'est aussi une terrible crise qui s'installe, ébranlant l'économie belge et la situation financière de maintes familles. Le déficit budgétaire est catastrophique dès 1932 et le mécontentement populaire profond.
L'instabilité du Régime et l'incroyable chassé-croisé des démissions et des conflits interminables créent à eux seuls une atmosphère irrespirable pour tout qui se veut constructif. Le Roi Léopold III est contraint de désigner un extra-parlementaire, catholique indépendant, Paul van Zeeland, pour former un gouvernement tripartite. Une dévaluation de 28 pourcents est durement ressentie par la population ; malgré un redressement économique qui entraîne une réduction importante du nombre de sans-emploi, une branche dissidente du parti catholique menée par Léon Degrelle, Rex, qui révèle de navrants scandales financiers, connaît un succès croissant. C'est la rupture avec le parti catholique le 21 février 1936, soit peu de temps avant les élections prévues en mai de cette année-là. A cette occasion, on assiste à un véritable chambardement de la représentation parlementaire ; c'est la première fois qu'un parti inexistant hier emporte vingt et un sièges à pourvoir. Un autre parti extrémiste, le Vlaams Nationaal Verbond (VNV), obtient seize sièges.
Les résultats de ces élections ébranlent la classe politique. Pour mettre fin à des palabres, le Roi place les responsables des trois partis traditionnels devant les dangers d'une carence gouvernementale prolongée, et le Gouvernement tripartite est enfin reconstitué sous la présidence de M. van Zeeland. Mais Rex et le VNV ne restent pas inactifs. Dès juin 1936, grève des dockers anversois, grève générale des mineurs puis signature d'un accord avec le VNV, parti des nationalistes et séparatistes flamands, et enfin marche sur Bruxelles qui n'ayant pas atteint son but, est suivie par des meetings durant six jours consécutifs, opération nettement plus réussie. À celui de Namur, à la Citadelle, Degrelle est cependant giflé par un ancien combattant. Grisé par ses succès de foule et fort de ses ambitions, l'homme politique en pleine gloire en veut plus et déclenche une épreuve de régime. Profitant d'une disposition constitutionnelle prévoyant qu'en l'absence de tout suppléant, le siège vacant doit être remis en jeu, Degrelle oblige un député rexiste de Bruxelles et ses suppléants à démissionner, et provoque ainsi une élection partielle. La discussion au Parlement d'un projet de loi tendant à subordonner l'organisation d'une élection partielle à certaines conditions donne lieu à des débats homériques et même à des pugilats ! Il est finalement adopté mais sans effet rétroactif. Dès lors, si les partis traditionnels se présentent en ordre dispersé, Léon Degrelle peut nourrir des espoirs raisonnables eu égard au succès remporté à Bruxelles lors des élections générales de mai 1936. L'idée d'une candidature unique s'impose finalement tant aux yeux de la presse qu'au niveau des partis traditionnels et le choix se porte sur la personne du Premier Ministre van Zeeland. Le slogan est de dire « qu'il n'y a pas de catholiques, de socialistes, de libéraux, il n'y a plus que des citoyens belges qui veulent sauver le pays ». Le « combat » qui se déroule le 11 avril 1937 aboutit à la victoire du Premier Ministre.
En novembre 1936, Xavier Bribosia (1875-1956), greffier provincial depuis 1910, quitte ses fonctions. Son épouse née Malisoux est la fille de grands amis des parents de Gabrielle. Quelques mois plus tard, c'est le baron Paul de Gaiffier d'Hestroy (1865-1940), atteint par la limite d'âge, quitte ses fonctions de Gouverneur de la Province de Namur qu'il occupe depuis 1919, et son départ donne lieu à une chaleureuse cérémonie dans le grand salon du Palais provincial, cérémonie à laquelle assiste bien évidemment Edgar. Ce dernier est alors approché par Henri Bribosia, bâtonnier de l'ordre des avocats, échevin à Namur et frère de Xavier, en vue d'accepter les fonctions de commissaire d'arrondissement à Namur. Reçu en audience par le ministre de Schrijver qui détient le portefeuille de l'Intérieur, Edgar Detry se voit confirmer la proposition.
Mais c'est compter là sans la politique politicienne. Les socialistes qui veulent aussi ce poste, reçoivent finalement celui de Mons, d'où le commissaire d'arrondissement en place, Henry Lambert de Rouvroit, catholique, est évincé, et désigné pour Namur ! Huy est alors proposé à Edgar qui refuse, las et écœuré de ces atermoiements. Ses relations avec M. Lambert de Rouvroit, en rien responsable de cet état de fait, sont cependant excellentes, et c'est avec son épouse et Mmes de Wasseige, de Pierpont de Rivière, de Ruette et du Ry, que Gabrielle fonde, en 1938, sous l'égide de l'Œuvre nationale de l'Enfance, la Consultation des nourrissons de Wépion ; initialement secrétaire, elle en devient Présidente et le reste jusqu'à son décès, se dévouant ainsi hebdomadairement pendant quarante-trois ans. Le 19 juillet 1938, à l'initiative et sous le patronage du Gouverneur Bovesse, une Journée de Fraternisation des plus Grands Mutilés a lieu à Namur et rassemble de nombreuses délégations étrangères. Edgar est de ceux qui les reçoivent dans les jardins du Gouvernement provincial.
La famille est alors éclatée et à la lecture des notices des trois fils d’Edgar et Gabrielle, tous trois Résistants, Maurice, André et Jacques, on comprendra l’angoisse de cette période. Edgar, de son côté, mobilisé civil comme tous les fonctionnaires, participe au Gouvernement provincial aux gardes de nuit pour faire face aux développements de la situation. Il est muni d'un laissez-passer signé du Gouverneur précisant : je prie les autorités militaires de lui permettre de rejoindre le Gouvernement provincial de Namur où sa présence est requise. Après avoir assuré la garde la nuit du 11 au 12 mai, Edgar est alerté par le père d'un fonctionnaire provincial, que malgré tous ses efforts, il n'arrive pas à joindre téléphoniquement le Gouvernement provincial ; Edgar décide alors de se rendre immédiatement sur place pour constater avec stupéfaction que l'ordre a été donné dès l'aube au personnel, de se replier sur Florennes, en oubliant d'aviser les veilleurs de la nuit ... !
Quasi simultanément les troupes françaises occupent la rive gauche de la Meuse et ordonnent l'évacuation de la population. Le chef de famille décide alors de rejoindre avec les siens Florennes où il apprend que les membres du Gouvernement provincial sont en route pour Sète en France. Rattrapés par les avant-gardes allemandes, Edgar et Gabrielle et leurs filles décident de rebrousser chemin ; leur retour est toutefois ralenti par la résistance de certains forts, dont celui de Dave, qui continue à tirer et ne se rend finalement que le 24 mai. A peine rentrés et bien que la famille retrouve la maison dans un désordre indescriptible car certains ont profité des événements pour piller les demeures évacuées, Edgar rassemble les quelques oubliés du dimanche et fait transporter à l'Hôtel de Croix, la majorité des archives susceptibles d'intéresser les occupants.
Le 1er juin, en l'absence des Autorités toujours en France, un Comité de gestion administrative de la Province de Namur faisant fonction de Députation permanente est instauré. L'Histoire s'en souvient sous le nom de Conseil des notables de la Province de Namur. Henri Bribosia, catholique, en est le Président, l'avocat et bâtonnier Georges Honninckx, libéral, vice-président, et Edgar Detry, secrétaire. Ce dernier y retrouve comme membres, son cousin et ami d'enfance, Antoine Woitrin, industriel et alors échevin des Finances de la ville, ainsi qu'un autre parent, Joseph Blanke, président du Tribunal de Première instance de Namur. En font encore partie Louis Huart, député et bourgmestre de Namur, Franz Hubert, avocat, le docteur Verniory, directeur de l'Institut bactériologique et le baron Ferdinand de Thysebaert. Georges Hubert dans son ouvrage sur 1939-1945, Namur en images rappelle le contexte dans lequel il est instauré : Le 23 mai 1940, au cours d'une audience à Bruxelles, le Secrétaire général Vossen, du ministère de l’Intérieur, aucun député permanent n'étant rentré à Namur, invite le Bourgmestre de Namur à constituer sans délai un comité de personnalités qui aurait à assurer les fonctions de la Députation permanente. Au cours de la visite du Directeur général Adam à Namur le 27 mai, des personnalités consentent à faire partie du Comité. C'est par devoir qu'elles acceptent la lourde tâche de réorganiser la vie administrative et économique de la Province. Elles regrettent d'avoir dû se substituer à l'autorité défaillante et elles le font dans le seul but de servir la population. Elles rempliront leur mission avec dévouement (...).
Le Conseil a donc diverses missions : rétablir l'ordre, restaurer l'économie nationale, remettre la population au travail, veiller à son ravitaillement et à l'hygiène, et assurer l'administration normale de la Province, en envisageant même un recours possible à des emprunts avec toutefois interdiction d'émettre une monnaie locale. L'avocat Devos fait alors fonction de Gouverneur et Edgar Detry, de Greffier provincial. En novembre 1940, un placard paraît dans la presse namuroise, au nom du Comité de gestion administrative ff de Députation permanente signé du président Georges Devos et du secrétaire Edgar Detry pour le maintien de la concession des Mines de houille de Roton-Farciennes et Oignies-Aiseau extension.
Les archives familiales conservent plusieurs circulaires signées par Edgar, délégué du Gouverneur a.i, visant notamment à suivre les instructions du ministère des Affaires Economiques en date du 6 février 1941 concernant l'Office central des Déchets et Matières de Récupération. Un soin particulier est mis à sensibiliser toutes les administrations communales et les établissements à la récupération, pour la revente, des vieux papiers. Edgar précise en outre dans ses courriers qu'il faudra veiller à ce que les documents d'intérêt historique échappent à la destruction. A cette fin, les communes consulteront, le cas échéant, Monsieur l'Archiviste du Royaume, 1 rue du Musée, à Bruxelles, ou un historien compétent. Les documents confidentiels pourront être enlevés, le cas échéant, et sur demande, avec des précautions spéciales. Les bombardements allemands du 12 mai font des victimes et endommagent en partie la ville. Fin juin 1940, la famille est reconstituée.
6 juin 1944 : la joie est sur tous les visages. Les alliés ont débarqué en Normandie. La fin du cauchemar est proche. Dès la libération de Namur, le général américain Bradley, commandant en chef de la zone américaine en Belgique installe son quartier général au Gouvernement provincial de Namur, Kommandantur durant la guerre. Diverses unités américaines s'installent dans les environs et notamment au Castel normand à Wépion, demeure proche de celle d'Edgar et Gabrielle. Les trois frères Detry se lient d'amitié avec trois américains, dont un né les mêmes jour et année que Jacques, et tous trois partagent dès lors bien souvent repas familiaux et divertissements ; par ailleurs la famille noue aussi des liens avec un proche collaborateur du général Bradley, Irvin Cohen, avocat et en temps de paix conseiller à la Maison Blanche où il rédige les contrats de logistique.
En août, alors que les Namurois ne sont plus guère attentifs aux sirènes qui retentissent, davantage occupés à scruter le ciel pour voir passer les alliés chargés de bombarder les villes allemandes, le 18 de ce mois-là reste gravé à tout jamais dans la mémoire de ceux qui l'ont vécu : le bombardement de la ville par l’aviation américaine ! Les maisons des rues de Fer et du quartier de la Place d'Armes sont véritablement pulvérisées et le bilan de cette attaque est effroyable : environ 320 morts et des centaines d'édifices privés ou publics détruits ou fortement endommagés. Ajoutons encore à ce lourd tribut payé par la ville de Namur au cours des hostilités ceux qui, militaires, Résistants ou civils otages sont déportés dans les camps ou abattus chez eux, comme François Bovesse, par des militants pronazis.
Les hostilités sont enfin terminées et contrairement à ce qu'Edgar et Gabrielle ont vécu au cours de la Première guerre Mondiale, ils ne doivent, malgré toutes les formes de résistance de la famille, déplorer aucune perte humaine parmi leurs proches, malgré les risques pris par leurs fils. Les difficiles années d'après-guerre estompées, les mariages des enfants d'Edgar et Gabrielle puis les naissances de petits-enfants, apportent alors, comme à beaucoup d'autres familles, joie et espérance à cette génération marquée par les deux guerres mondiales, et par la grande crise économique des années trente.
Edgar Detry est admis à la retraite, pour limite d'âge, le 1er juillet 1951. Tant les discours prononcés à cette occasion que les articles parus dans la presse locale relèvent les mérites de celui qui part : (...) La compétence du nouveau retraité était connue et appréciée de tous. Sa longue pratique du droit administratif qu'il enseigne depuis de nombreuses années dans le cadre des cours organisés par la Députation permanente, en avait fait un spécialiste des questions délicates qu'il affrontait avec un plaisir non dissimulé. Le « de quoi s'agit-il ? » de Foch lui était familier. Ses vues claires et méthodiques l'aidaient considérablement dans ce guêpier qu'est souvent la législation compliquée et lourde. (...) C'était aussi un « technicien » de la Milice. Rien de ce qui touchait ce domaine ne lui était étranger. Secrétaire du Conseil de Révision, ses avis faisaient autorité et les décisions prises sur sa proposition n'ont jamais été révisées par le Conseil supérieur de la Milice (...). Préférant de loin l'honneur aux honneurs, Monsieur Detry est, au surplus, un philosophe non conformiste qui sait voir la vie en face, en saisir les travers et en tirer de vivantes leçons. D'une intégrité absolue, franc dans ses opinions et dans son parler, ne dédaignant pas la bonne blague, il réunit les plus belles qualités de coeur et d'esprit. Malgré les pressantes sollicitations de la part des Autorités provinciales, Monsieur Detry n'a pas accepté d'être l'objet d'une manifestation officielle à l'occasion de son départ (...).
Henri Bribosia, avec lequel Edgar a toujours entretenu les plus cordiales relations, lui adresse quelques lignes amicales : (...) Je salue le départ de l'excellent greffier provincial faisant fonction lors de l'invasion allemande au moment où il fut mon initiateur aux fonctions de président du comité des notables (...) . Dans sa réponse aux diverses interventions, Edgar souligne : (...) Vous avez évoqué le temps où j'ai exercé les fonctions de greffier provincial ; rien ne pouvait m'être plus agréable car je suis certain que c'est pendant cette période que j'ai servi le mieux les intérêts de la Province (...). Il continue toutefois à dispenser ses cours de droit administratif qu'il n'abandonne que quelques années plus tard.
Le 6 octobre 1954, Monsieur Deheneffe, Greffier provincial, le remercie chaleureusement pour tout ce temps consacré à l'enseignement : (...) En sa dernière séance, la Députation permanente a rendu hommage au dévouement dont vous n'avez cessé de faire preuve dans vos fonctions de professeur de droit administratif. Pendant de longues années, votre haute compétence a permis de dispenser un enseignement aussi substantiel que fécond. De nombreux jeunes gens ont ainsi bénéficié de vos judicieux conseils et la formation administrative que vous leur avez donnée en a fait d'excellents fonctionnaires. Consciente des grands services que vous avez rendu à la chose publique, la Députation permanente me charge de vous exprimer sa plus vive gratitude. Ce collège a également décidé de vous maintenir au sein des jurys d'examens. Nous nous en réjouissons tous car nous pourrons ainsi continuer à bénéficier de votre longue expérience (...).
À soixante-huit ans, Edgar se consacre donc encore, pour une part, à la chose publique ; membre de la Société archéologique de Namur, il trouve de plus dans les publications et les excursions de cette dernière, un intérêt profond que ses multiples occupations professionnelles ne lui ont pas permis d'avoir. Le 11 décembre de cette même année, Edgar et Gabrielle assistent à la séance solennelle de rentrée du Jeune Barreau de Namur qui se déroule dans la salle des Audiences d'Assises du Palais de Justice ; le discours d'usage est cette fois-là prononcé par leur fils André qui a choisi pour sujet L'affaire Guillaume Bastin, plus connue à Namur sous le nom de Succession du chevalier Legrain. Il remporte un beau succès, et nombreux sont ceux qui jugent magistrale son interprétation. En 1958, Edgar s'associe avec joie à l'hommage rendu à son ami d'enfance, Félix Rousseau, historien réputé, conservateur des Archives de l'État à Namur et membre de l'Académie Royale de Belgique ; le 24 octobre, il assiste avec Gabrielle, à l'invitation d'André, président de la Conférence du Jeune Barreau, à la conférence de Sir Eugen Millington Drake, ancien Ministre de Sa Majesté Britannique, et qui porte sur : Le drame du Graf Spee : vérités et fictions.
Les années passant, Edgar commence toutefois à souffrir de troubles de la mémoire qui, petit à petit, atténuent fortement ses capacités intellectuelles. Gabrielle est alors plus attentionnée que jamais à son égard, combinant ses devoirs d'épouse, de mère et de grand-mère, aux oeuvres dont elle continue de s'occuper ; qui plus est, à l'âge où d'aucuns songent à se reposer sur des lauriers mérités, elle est reçue, à soixante-douze ans, membre effectif de la Commission d'Assistance publique pour la commune de Wépion ; le 15 avril 1965, elle prête le serment prévu par la loi : je jure de m'acquitter fidèlement des devoirs de ma charge.
La santé d'Edgar ne cesse toutefois de se dégrader ; aussi lorsque, le 29 mai 1966, une délégation de quelques membres du Conseil communal de Wépion, dont André Detry qui y est échevin et devient plus tard bourgmestre, rend un hommage à leur domicile à Edgar et Gabrielle qui fêtent leurs cinquante ans de mariage, le jeune et fringuant marié de 1916 n'est plus que l'ombre de lui-même. Avec un courage et une capacité à aimer jamais démentie, Gabrielle l'accompagne pas à pas sur cette route sans issue. Il s'éteint au White Cottage à Wépion, dans cette demeure qui a été la source de tant d'années heureuses, le 10 avril 1967, au terme d'une existence bien remplie faite de rigueur et de devoir.
Parmi les très nombreuses marques de sympathie témoignées aux siens à cette occasion, les quelques mots adressés par Monsieur Denil, alors chef de division au Gouvernement provincial synthétisent ce que beaucoup expriment à son sujet : (...) Comme tous ceux qui ont eu le privilège de le connaître, je garderai du regretté disparu le souvenir d'un homme droit, humain et d'une conscience professionnelle exemplaire (...). Quant à Elvire Detry, la cousine germaine d'Edgar, elle s'adresse en ces termes à Gabrielle : (...) Des souvenirs si lointains de notre commune enfance me reviennent en mémoire, lorsqu’avec sa mère, et sa sœur, Edgar venait nous voir à Bruges et qu'ensemble nous allions passer de bonnes journées à la mer ; nos séjours à la rue du pont et à Salzinnes, et enfin, avec mon mari, à Wépion dans votre si joli intérieur. Votre grande consolation doit être d'avoir entouré votre cher Défunt jusque dans sa dernière maladie de ce dévouement et de cette sollicitude qui éclairent toute une existence (...).
Quelques mois plus tard, Gabrielle, encore tout à la tristesse de son deuil, accepte l'invitation qui lui est faite de prendre part, le 5 février 1968, à une séance académique d'hommage rendue à la Maison de la Culture, à son cousin sous-germain, le juge et historien Joseph Balon-Perin, époux de sa cousine Laure Devaux. Le 8 avril 1973, un déjeuner réunit tous les proches de Gabrielle à l'occasion de ses quatre-vingts ans. Gabrielle survit quatorze ans à Edgar, années qui sont elles aussi semées de bien des épines ; paralysée des jambes pendant une décennie, elle doit en outre affronter la mort prématurée de ses deux gendres. Sa force de caractère remarquable et sa foi profonde lui permettent toutefois de surmonter ces terribles épreuves.
Ses relations avec l'Abbé Gervy, curé de la paroisse ainsi qu'avec une religieuse, Sœur Joséphine, sont suivies et lui apportent maints réconforts. Gabrielle s'éteint au White Cottage à Wépion le 23 avril 1981, âgée de quatre-vingt-huit ans, et un éloge paru dans le journal paroissial de Wépion résume de façon juste et touchante ce que fut sa vie : Elle fut marquée par l'infirmité au soir de sa vie. Et une succession d'accrocs de santé eut raison de sa force de caractère et de sa volonté de vivre. Car elle aimait la vie et ce ne sont pas ses souffrances ni l'immobilité qui ont pu freiner en elle cette joie de vivre. Au contraire, elle savait en imposer aux autres : à ses enfants ; surtout à ses deux filles toutes deux éprouvées par le deuil de leur époux, mais aussi à tout qui aimait la visiter pour en sortir le cœur... relancé. La vie, elle la donna à cinq enfants.
Elle l'a fit grandir droite et belle, et cela rejaillit sur les petits, devenus grands, enfants, mais encore elle se soucia de la vie de nombreux autres : au cours de la guerre, elle fut à l'initiative des « Secours d'hiver » et de la distribution de potage et de vivres ; et puis, ne fut-elle pas la fondatrice de la « Consultation des nourrissons », ici à Wépion, et tard dans sa vie déjà infirme, elle s'en occupait toujours. Il faut aimer la vie pour la vouloir ainsi heureuse et bien faite en tous ces poupons qui étaient un peu les siens ! Elle aimait la vie et puisa cet amour en Celui qui S'est dit être la vie, et qui le fut et l'est encore, au-delà de la mort, pour elle. Marie, La Mère par excellence, fut aussi une présence aimée et combien priée pour elle qui se déclara être « son enfant ». Peut-être est-ce ce regard sans cesse porté vers La Mère du Seigneur qui fit d'elle cette mère qui accroche notre regard et notre cœur ?
Elève à Saint-Louis en Primaire puis au Collège Notre-Dame de la Paix, Edgar obtient de nombreux Prix dans les deux établissements
Edgar et sa soeur soeur Clotilde assiste à une représentation, qu'ils qualifient de soporofique, de Corneille au Théâtre de verdure à la Citadelle, le 19 décembre 1913
Gabrielle alors fiancée, sur la droite avec un grand chapeau de paille en compagnie de ses oncle et tante, M. et Mme Georges Devaux
La Commission for Relief in Belgium présidée par le baron Albert d'HUART,où Edgar DETRY représente la Province , lors de la Première Guerre mondiale. Photo Piron, Namur, 1915
Reconnaissance de la Province de Namur à Edgar DETRY pour son dévouement au sein de la Commission for relief in Belgium
Valentine Detry lors de la Seconde guerre Mondiale, relais, à bicyclette, pour les activités de Résistance de ses trois frères
P.-E. Detry, La famille namuroise Detry, autrefois de Try. Cinq siècles d’histoire, Namur, 2015, pp. 649-678 (avec bibliographie); Archives de la famille Detry ; Archives du Collège Notre-Dame de la Paix à Erpent ; Archives du Collège Saint-Jean Berchmans, rue des Ursulines à Bruxelles (Edgar porte le numéro d'inscription 33 pour la rentrée scolaire 1904 du Collège Saint-Michel) ; La Libre Belgique, 19 novembre 1934, 24 mai 1947 ; La Gazette de Charleroi, 20 novembre 1934 ; Vers l'Avenir, 14 avril 1937, 19 juillet 1938, 30 avril 1947, 24 septembre, 17 décembre 2014 ; La Cité nouvelle, 20 juillet 1938 ; La Province de Namur, 31 décembre 1942 ; Annales de la Société archéologique de Namur, Namur, 1949, 1960-1961 ; La vie à Namur au temps du Roi Albert, Bruxelles, 1984, p. 210 ; Wépion 2000, octobre 1984, p. 110 ; L'Écho, n° 25, 9 mai 1981 ; E. Bodart, M.-Ch. Claes et A. Tixhon, Namur à l'heure allemande 1914-1918, Namur, 2010, pp. 110-111.