« Il ne peut y avoir pour l’esprit humain que deux univers possibles : celui du sacré et celui de la révolte. »
Albert Camus
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Adolphe DETRY, pâtissier à Binche puis artiste peintre, entrepreneur de peintures-décorateur à Paris et ensuite à Frameries, prisonnier de guerre lors de la Première guerre Mondiale, né à Namur le 19 mai 1873, décédé à Anderlecht le 23 octobre 1953, épouse à Mons le 23 novembre 1896 Gabrielle COLLET, née à Mons le 6 janvier 1880, décédée à Blaugies le 25 septembre 1960, fille de Thomas, maître pâtissier à Mons, et d'Anna Couder.
Vie étonnante et malmenée que celle d'Adolphe Detry, né par hasard rue du Lombard, 8 à Namur alors que ses parents, rentiers, sont toujours domiciliés à Hingeon. Petit neveu de Jean-Gaspart(d) Bodart, avocat puis président du Tribunal de Huy, il est le quatorzième et dernier enfant de Charles Detry, instituteur et secrétaire communal à Hingeon, et de sa seconde épouse Clotilde Bodart ; il baigne dans un climat familial instruit, mais où sa mère se comporte en véritable marâtre et il perd tout espoir à la mort de son père alors que sonnent pour lui ses quatorze ans accomplis. Exalté, ne trouvant pas sa place au sein de cette famille si nombreuse, née de deux lits, dont les moyens matériels sont épuisés et où l'ambiance est épouvantable, il ne fait pas d'études et décide, malgré les oppositions familiales et de surcroît des allergies dont il souffre sa vie durant, de devenir... pâtissier. Il réalise différents stages et aboutit chez un maître de stage montois dont...il séduit la fille de seize ans, Gabrielle, qui se trouve enceinte et qu’il épouse car la situation l’impose. Ils s'installent alors pâtissiers sur la Grand-Place de Binche mais le caractère emporté d'Adolphe, qui n'est pas fait pour ce métier, ne lui attire aucune sympathie et c'est très vite une cessation d’activité qui s’impose alors même que leur bébé n'est pas encore né.
Ils quittent dès lors la ville et Adolphe est engagé à la biscuiterie Victoria à Bruxelles, à Koekelberg plus exactement, où naît le 7 novembre 1897 leur fils Arsène, futur artiste peintre talentueux. Un enfer commence pour la douce Gabrielle qui subit les échecs à répétition d'Adolphe, écorché vif, qui change sans cesse d'activités jusqu'à ce que son frère Arsène, entrepreneur en peintures, suggère cette voie. Engagé par correspondance à Paris dans une entreprise, il embarque pour cette destination en 1902 rejoint par sa femme et son fils, et cela contre le gré de son beau-frère, Georges Collet, ingénieur des mines, directeur de charbonnage et catholique pratiquant résident à l’abbaye-cense de la Cour à Wasmes qui rêve d’un autre destin pour sa sœur et son neveu.
Arsène Detry raconte plus tard, son arrivée à la gare du Nord, où son père qui les attend sa mère et lui, n'a rien dans l'apparence d'un peintre en bâtiment : il porte une pelisse, un haut de forme, des gants blancs et une canne à pommeau d'argent. Il reste élégant tout au long de son existence, parle avec distinction et la seule photo de lui qui nous est parvenue, faite à Paris en 1909, nous montre un personnage de belle prestance, au regard intelligent et à la présentation soignée. Mais ce ne sont que des apparences glanées lors de son enfance bourgeoise car en fait de ville lumière, Paris est plutôt pour Adolphe Detry celle d'une condition de vie obscure et malheureuse. Il est de surcroît atteint d'une certaine surdité et utilise pour son audition un cornet de cuivre alors d'usage. Son regard est extrêmement vif et il parle avec une certaine nervosité qui le plus souvent inquiète son entourage et ne facilite pas une insertion sociale pour laquelle il refuse d'ailleurs tout passe-droit quelconque.
La vie d'Adolphe et de Gabrielle est par conséquent tout sauf un long fleuve tranquille… Enragé de la condition qu'il mène, il rejette ce milieu dans lequel il a vu le jour, et s'entoure dans ce Paris en ébullition, d'amis anarchistes, les « anars » comme il les appelle, non pas ceux, à l'image de Bonnot qui ont du sang sur les mains, mais des rebelles qui luttent pour qu'un monde plus social se dessine. Ainsi chaque année, le père de famille emmène-t-il son jeune fils au Père Lachaise afin de se recueillir devant le mur des Fédérés, là où les derniers fédérés ont été tués par les Versaillais. Le lieu symbolise depuis lors la lutte pour la liberté et les idéaux des Communards. Cela marque à tout jamais Arsène qui, sa vie durant, se situe à gauche, et qui entre 1969 et 1995 contribue à l'illustration des » Cahiers Marxistes ».
Lorsque le « peintre-décorateur » qu'il est dispose d'un peu de temps, il le consacre à courir les musées avec son fils. Le « Louvre » en particulier où, bien qu'antimilitariste notoire, Adolphe admire « La Marche » de Detaille, peintre académique français de scènes militaires dont Arsène n'oublie jamais la force. Adolphe qui est progressiste, s'essaye, dans la mesure de ses faibles moyens, aux progrès de son temps. Ainsi achète-t-il au début du XXe siècle un phonographe et dix disques à une face dont se souvient longtemps son jeune fils Arsène. Il y a notamment des airs d'opéra et Adolphe ne néglige jamais ce qui peut transmettre aux siens des éléments de culture.
Les déménagements se succèdent et si l'affection d'Arsène pour sa mère est grande, elle ne l'est jamais, certes à regret, pour ce père colérique, qui faute d'avoir réalisé ses ambitions, le fait payer à son entourage. Le couple revient en Belgique en 1909 et s'installe à Frameries. Dans les cartes publicitaires à son nom que distribue alors Adolphe, il se qualifie d'entrepreneur en peintures et décors, et se recommande pour ses « bois marbres, ornements, incrustas, tapisseries, travaux d'art modernes et de styles, reproduction de tableaux mais aussi décorations théâtrales, arrangements spéciaux pour sociétés, cercles et pensionnats, publicité murale, réclames artistiques. Plans et devis sur demande ». Ses affaires ne sont jamais florissantes car il déteste le commerce et les faux semblants qui permettent d'enlever des commandes, et le climat familial se dégrade toujours plus au point qu'ils finissent par se séparer en 1915, même s'ils se retrouvent plus tard. Prisonnier en Allemagne pendant vingt-six mois, Adolphe passe ensuite quatorze mois à Genève comme prisonnier de guerre interné en Suisse. Gabrielle doit à son courage de femme et de mère, et à ses multiples talents, ainsi qu'au soutien inconditionnel de son frère ingénieur, de ne pas avoir sombré et connu la misère totale.
Adolphe Detry et Gabrielle Collet n’auront qu’un fils unique, Arsène, déjà évoqué, un seul petit-fils, Eric Detry (1933-2004), un seul arrière-petit-fils Axel Detry (°1965) lui-même père de deux filles, Noélie et Sophie Detry.
Archives d'Axel Detry à Gerpinnes et Archives de la famille Detry ; Carnet de Georges Collet à la date du 2 juillet 1902 cité dans Y. Vasseur, Les demeures d'Arsène Detry, Paris-Bruxelles, 1983, p. 24 ; P.-E. Detry, La famille namuroise Detry, autrefois de Try. Cinq siècles d’Histoire, Namur, 2015, pp. 468-469.