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Instituteur et secrétaire communal à Hingeon

Charles Detry

Charles DETRY, instituteur, secrétaire communal à Hingeon, y né le 11 mars 1816, décédé à Ciney le 28 août 1887, épouse en 1) à Hingeon le 27 mars 1844 Rosalie dite Eulalie BODART, y née le 26 juillet 1815, y décédée le 27 juillet 1859, fille de Jean-Nicolas, propriétaire et bourgmestre d'Hingeon, et de Catherine Dochain, épouse en 2) à Hingeon le 26 décembre 1862 Clotilde BODART, née à Hingeon le 21 juin 1830, décédée vers 1907, sœur de la précédente.

Une enfance paisible et lettrée

Dernier d’une fratrie de quatre enfants, deux fils et deux filles, Charles Detry voit le jour le 11 mars 1816 à Hingeon, petit village rural proche de Namur, où son père, Jean-Martin Detry (1776-1866) est à la fois fermier et instituteur. Personnage vigoureux qui meurt nonagénaire, son père est passionné d’horticulture, et le fermier-instituteur qu’il est, est aussi quelquefois qualifié de « jardinier » tant son amour des plantes et des fleurs est grand, et sachant qu’il en fait parfois le commerce. Si le père de famille est né à Warisoulx où se trouve toute une souche familiale, son épouse, Catherine Mathy (1783-1848) a vu le jour dans le village où vit la famille et est la fille d’un maître tisserand de ce lieu.

Instituteur et secrétaire communal à Hingeon

Nous ne savons rien de l’instruction du père de Charles, instituteur local, mais il est certain que s’il cultive ses terres, il prend aussi soin des esprits, sans négliger ses propres enfants, et ses deux fils, François, l’ainé, et Charles, le cadet, deviennent à leur tour instituteurs dans la toute jeune Belgique indépendante. On ignore la destinée de François né en 1810 et qui quitte son village natal pour un lieu non défini dans les registres de population, et tantôt mentionné comme instituteur, tantôt négociant, dont la signature est élégante et très présente dans divers actes de la commune lorsqu’il y réside. Charles, lui, cumule très tôt, dès l'âge de vingt-deux ans, sa fonction d’enseignant à celle de secrétaire communal à Hingeon. Ce sont deux postes-clés qui avec ceux du bourgmestre, du médecin, du notaire et du curé de la paroisse, forment avec le châtelain, l’élite du lieu. C’est par ailleurs sa parente, Flore Tomboy (1774-1844), fille de Marie-Valentine de Try, et son époux Jean-Louis Lalieu (1770-1839), notaire royal à Spy, puis à Moustier-sur-Sambre où il est propriétaire du « château des dames », et ensuite à Namur, concessionnaire des mines de houilles de Mornimont s’étendant sur 137 hectares, qui sont propriétaires du château d’Hingeon et de nonante hectares de terres y attenantes, demeure qui ultérieurement passe à la famille t’Serstevens. Charles est déjà secrétaire communal en 1838 et encore en 1868 ; il est par ailleurs nommé instituteur le 30 septembre 1846.

Une union flatteuse et heureuse

Entre-temps, le 27 mars 1844, Charles Detry qui compte alors vingt-huit printemps, épouse Eulalie Bodart (1815-1859). Elle est la fille de Jean-Nicolas, propriétaire à Hingeon, premier magistrat du lieu dont le souvenir mortuaire précise « qu’il a été bourgmestre pendant trente ans sous les règnes de Napoléon Ier et de Guillaume Ier » [1], et de Catherine Dochain [2]. Ce mariage dans une famille notable conforte sa position. Non seulement la grand-mère paternelle d’Eulalie, Madame Jean-Martin Bodart née Marie-Marguerite Anthoine est la petite-fille du côté maternel d’Elisabeth le Burton (1672-1737), issue des familles lignagères du comté de Namur [3], mais la jeune épouse est aussi la nièce de Jean-Gaspart (d) Bodart, né en 1767, avocat au Conseil provincial de Namur le 5 octobre 1791, greffier du Souverain bailliage du Comté et pays de Namur et de la vénerie et gruerie de la province, notaire et tabellion public en la province de Namur, juge de paix du canton de Pontillas, notaire à Andenne, président du Tribunal civil de du 3e arrondissement de l’Ourthe (Huy) etc. [4].

Vive l’Empereur...

Bonapartiste convaincu, ce qui ne manque pas de sel pour un descendant des Capet, il prononce à Huy un discours, qui est imprimé, dans lequel il ne cache pas son admiration pour l'Empereur : « (...) Pour nous qui avons traversés tumultueusement plus de quinze années d'orages, nous nous félicitons d'être venus assez avant dans la carrière de la vie pour voir notre patrie enfin indépendante, calme, tranquille, réfléchie, retrouvant d'elle-même un seul Gouvernement qui peut lui assurer le repos et la préserver désormais des dissentions (sic) intestines, des invasions du dehors et de la rage parricide de ceux de ses enfans (sic), qui veulent déchirer le sein de leur Mère (...) ».

Père pressé fonde famille nombreuse

Les archives familiales n’ont pas conservé les traits de Charles Detry qui donne à ses deux épouses successives non moins de quatorze enfants… Il était apparemment pressé de devenir père de famille puisque lors de son mariage avec Eulalie, celle-ci est, en dehors de toutes convenances dans une famille chrétienne, enceinte de sept mois. Ce premier enfant, un fils, meurt à l’âge de dix ans, comme si la « faute commise » comme on l’énonçait alors, devait se payer tôt ou tard. Neuf enfants voient le jour entre 1844 et 1859, quatre fils et cinq filles. La dernière, Emérence, meurt à quelques jours le 8 juillet 1859 suivie trois semaines plus tard par sa mère qui la veille de son décès avait eu quarante-quatre ans…

Un remariage se dessine et la famille s’agrandit

Le père de famille, alors âgé de quarante-trois ans et qui a la charge de sept enfants en vie de deux à treize ans, bien qu’affecté par son veuvage, ne sait rester seul et décide de prendre comme gouvernante de ses enfants, sa belle-sœur, célibataire, Clotilde Bodart. Cette dernière est quinze ans plus jeune que sa sœur défunte, et compte alors vingt-neuf printemps. Trois ans plus tard, celui que l’histoire familiale décrit comme non dépourvu de séduction…, l’épouse et espère recréer un équilibre familial. Clotilde lui donne encore cinq enfants, deux fils et trois filles. Mais c'est en réalité la porte de l'enfer qu'il a ouvert et les notes qui suivent, écrites par son arrière-petit-fils, le colonel Georges Vigneron, petit-fils de Mathilde Detry, éclairent tristement ce que devient, après son remariage, la vie de Charles Detry :

"Notre arrière-grand-père Charles Detry était le meilleur des hommes, instruit, à la fois instituteur et secrétaire communal. Il aimait les femmes et les femmes l'aimaient... Il épousa Eulalie Bodart, qui appartenait à une des meilleures familles d'Hingeon et qui compta des géomètre, notaire, conseiller provincial, président du tribunal de la Dyle. Elle était douce et belle et lui donna de beaux enfants. Hélas à la naissance de la dernière, Emérence, en 1859, l'enfant et la mère furent en grand danger et l'une et l'autre moururent à 15 jours d'intervalle. Charles fut désespéré comptant sept enfants à éduquer entre deux et treize ans. Il prit pour le seconder sa belle-soeur, Clotilde Bodart, aussi acariâtre et laide que sa soeur Eulalie avait été l'inverse. Le pauvre Charles ne se rendit pas compte qu'il avait fait entrer une marâtre dans son foyer qui devint un enfer, mais pas immédiatement. En effet Clotilde qui avait coiffé Sainte-Catherine n'avait qu'un souci : se faire épouser par son beau-frère. Charles tomba dans ses filets et l'épousa vers 1862.

Une marâtre aux commandes

La suite fut épouvantable. Elle fut une belle-mère odieuse, persécutant de toutes les manières possibles les enfants de sa soeur dont elle avait toujours été jalouse de la beauté.... Méchante dans l'âme, elle ne fut guère meilleure pour ses propres enfants car elle en donna encore à Charles. Tous, tant du premier lit que du second, furent prêts à tout pour quitter le toit familial dont elle en chassa d'ailleurs plusieurs. Impuissant devant tant de malheur, Charles sombra dans l'alcool. La famille fut disséminée un peu partout jusqu'en Argentine où part Florimond Detry chercher une vie meilleure ayant été chassé de ce qui avait été sa maison. Un autre, Adolphe Detry, fut toute sa vie révolté et quasi communiste. Quant à ma grand-mère, Mathilde, l'aînée, elle prit son mal en patience car elle avait une énergie énorme et une intelligence supérieure ; et une fois mariée, elle n 'adressa plus jamais la parole à cette belle-mère qui était aussi sa tante...".

Une seconde épouse que l’on tente d’oublier

Dans sa séance du 1er mars, « la Commission administrative de la caisse de prévoyance des instituteurs primaires de la Province de Namur a accordé pour 1867, les secours suivants aux anciens instituteurs et aux anciennes institutrices ci-après désignés, à savoir Detry d’Hingeon, 230 francs 60 centimes ». Le Moniteur belge, à la date du 11 décembre 1866 (p. 6664) publie quant à lui « que le sieur Jules Garin, élève diplômé de l’Ecole normale de Malonne, nommé le 29 septembre 1866 aux fonctions d’instituteur communal à Hingeon (école mixte) l’est en remplacement du sieur Charles-Jh Detry, démissionnaire ». Il est spécifié que son remplaçant a été admis au serment le 31 octobre 1866. Enfin dans son ouvrage sur l’éducation et la transmission des fonctions d’enseignant, Gilles Rouet signale : « Les Prévenez, de Coulonges (Aisne), les Labarre de Saint-Germainmont (Ardennes), les Detry de Hingeon ou les Renard de Hanret (Belgique) sont des cas remarquables mais quel est le poids statistique des circonstances familiales dans la vocation ? »

À la tête d’une vaste descendance notamment en Argentine, c’est à Ciney, inopinément que s’éteint Charles Detry le 28 août 1887. Son faire-part mortuaire qui est conservé dans les archives familiales fait état de sa double fonction d'instituteur et de secrétaire communal d'Hingeon, que son enterrement a lieu à Ciney mais « qu'un service funèbre sera chanté en l'église d’Hingeon le mercredi 7 septembre et qu'il sera suivi d'un second service chanté le samedi 10 septembre ». S’il est bien indiqué qu’il est « veuf en premières noces de Madame Rosalie Bodart », sa seconde épouse, sujet de tous ses malheurs, n’est pas mentionnée, comme si cela pouvait faire un peu oublier les affres de ce contexte familial qui, initié dans la légèreté et l’amour, s’était clos dans la détresse.

Galerie de photos et de documents


[1] Archives de la famille Detry. Il décède à Hingeon le 28 octobre 1867 à l’âge de 92 ans. Almanach royal de commerce de Belgique, pour l’an M.DCCC XXX VIII, Bruxelles, 1838, p. 554 ; Almanach royal de Belgique pour l’an 1840, Bruxelles, 1840, p. 404 ; Almanach du Commerce et de l’Industrie, Bruxelles, 1868, p. 330. Instruction publique, instituteurs communaux et instituteurs adoptés (date de nomination), p. 400 ; G . Rouet, L’invention dans l’école. L’école primaire sous la Monarchie de Juillet, Presses universitaires de Nancy, 1993, p. 136.

[2] OCHAIN (d’), DOCHAIN: « de gueules à deux léopards passants d'argent, l'un sur l'autre ». Le chevalier de Kessel relate, sans y apporter de confirmation, que d'aucuns prétendent que les Dochain et Dochen sont issus, par bâtardise, des ducs de Normandie. Quoi qu'il en soit, il affirme que « l'antiquité de cette famille est incontestable ». Chevalier de Kessel, La Belgique et sa noblesse officielle et non officielle, Province de Namur, Bruges et Bruxelles, 1886, p. 64 ; F. Dochain, Origines de la fam. Dochain ou d'Ochain, Couillet, 1938 ; H. Douxchamps, La famille Douxchamps, Heule, 1973, p. 5. À cette famille appartient Berthe Dochain qui épouse Charles Heuse, industriel, associé au groupe Malevez (voir Y. Lados van der Mersch, Les ascendants du chevalier Ado Malevez, Bruxelles, 1975), dont la fille Suzanne Heuse épouse Albert Franceschini, notaire à Fosses, descendant de Marie-Rose de Try.

[3] BODART : Fils de Jean-Martin Bodart (né en 1726), géomètre et rentier, X Marie Marguerite Higuet. P.-E. Detry, La famille namuroise Detry, autrefois de Try, op. cit., p. 419. Par cette ascendance lignagère des le Burton, famille dont descendent les Houtart et Andrée Degueldre (1923-2017) épouse de Jacques Detry (1924-2006), toute la descendance née des deux unions de Charles Detry avec des demoiselles Bodart, est issue des Capet, Rois de France. P.-E. Detry, La famille Degueldre jadis de Gueldre. Ascendance lignagère et politique d’alliances d’une famille du comté de Namur, Namur, 2018, pp. 9, 83.

[4] Discours prononcé en la ville de Huy le dimanche 11 frimaire an III, 2 décembre 1804, au sujet du couronnement de Sa Majesté Napoléon, Empereur des Français, par Jean-Gaspart Bodart, Namur, 1804, 16 pages dont un exemplaire est conservé à la Bibliothèque Nationale de France. J.-F. Robinet, Dictionnaire historique et biographique de la Révolution et de l'Empire 1789-1815, volume 1, Paris (verbo Bodart) ; Centre historique des archives nationales. Demandes de pensions accordées ou refusées à des magistrats (an VIII-1817), Paris, 2001, p. 7. Il est précisé que le dossier contient « une copie conforme d’un témoignage de satisfaction lui adressé par le Ministre de la justice le 20 août 1810 ». Un ordre de comparution donné et signé par Jean-Gaspart(d) Bodart, président du Tribunal civil du troisième arrondissement de l'Ourte (sic), séant en la ville de Huy, le 23 novembre 1802, est mis en vente publique chez Morel de Westgaver, le 8 mars 2008 sous le numéro 558. Il est encadré, au format 308/184mm. Cette famille s'allie notamment aux Delchevalerie, propriétaires, fin du XIXe siècle, d'une vaste horticulture à Namur, famille qui donne aussi à Bruxelles un pharmacien de la Cour, installé rue de Namur. Le Rapporteur, tome 1er, numéro 1, 5 octobre 1797, p. 126 ; Almanach du département de Meuse-et-Ourthe et de la Cour supérieure de Liège pour l’an 1815, p. 220 ; Jurisprudence de la Cour d’Appel de Liège et de son ressort, Liège, 1858, p. 156 ; Le Progrès, journal de l’Education populaire, publié par la Centrale des instituteurs belges, Bruxelles, 1867, p. IXXXXV ; Annales du Cercle hutois des sciences et Beaux-Arts 1882, pp. 168-171 ; Annales de la Société d’archéologie de Bruxelles, Volume 23, 1909.


P.-E. Detry, La famille namuroise Detry, autrefois de Try. Cinq siècles d’histoire, Namur, 2015, pp. 419-421 et p. 249 ; Archives de la famille Detry et du Colonel Georges Vigneron ; Almanach Royal et du Commerce de Belgique comprenant en outre le commerce des principales villes et pays étrangers pour l'an M DCCC XXX VIII, Bruxelles, 1838, p. 554. Almanach Royal de Belgique pour l'an 1841, Bruxelles, 1841, p. 420 ; Almanach Royal officiel de Belgique, Bruxelles, 1845, p. 384.


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