Retour sur l'index des notices


Censier du château et de la ferme de la Chairesse et échevin de Saint-Marc pendant plus de 30 ans

Charles Detry

Charles DETRY, fermier de la cense du château de Saint-Marc et de celle de la Chairesse en cette commune, propriétaire à Saint-Marc puis fermier à Vedrin, échevin de Saint-Marc (au moins de 1815 à 1846), membre de la Commission pour l'examination des déclarations de la contribution personnelle, chargé du service de la Police et de signer les certificats de Milice, membre du bureau de Bienfaisance, baptisé au château-ferme de Saint-Marc le 10 novembre 1780 (ss. Guillaume-Charles Louar et Marie-Agnès Detry), décédé à Vedrin le 14 avril 1859, épouse à Saint-Marc le 24 avril 1811 Marie-Françoise DAMOISEAUX [1], baptisée à Champion le 2 octobre 1786 (ss. Jean-Joseph Damoiseaux, Marie-Joseph Begon [2]), décédée à Vedrin le 10 août 1855, fille de Denis-Amand, fermier propriétaire à Francquenée et censier à Vaux et Borset, et de Marie-Françoise-Charlotte Begon.

Une existence consacrée à l'agriculture et à la chose publique

C'est Martin-Joseph Rase, curé de Frizet, qui baptise le jour même de sa naissance Charles Detry. Malgré les difficultés rencontrées par ses proches dans l'exploitation agricole à la suite des réquisitions, épidémies, incendies, Charles poursuit la tradition familiale et exploite deux des trois fermes de Saint-Marc. Les archives de la famille del Marmol conservées aux Archives de l’Etat à Namur, contiennent des quittances des années 1807 et 1808 de paiements de loyer, sans qu'il soit possible de savoir si elles concernent Jean-François ou Charles Detry, son fils. Le 24 avril 1811, il épouse Marie-Françoise Damoiseaux et le mariage est rondement mené car la jeune femme est… enceinte de quatre mois. Le bébé qui naît en septembre ne survit toutefois pas et meurt le même jour. En mai 1817, Charles reprend, avec son père qui la louait précédemment, la cense du château, dite « château », qui appartient à Joseph-Charles-Aloïs del Marmol (1764-1836).

Haut cotisé de la commune

Les terres que Charles exploite sont assez vastes car en 1823, il est imposé sur ses diverses cultures de froment, de seigle et d'épeautre et figure, avec sa taxe de vingt-et-un florins soixante-huit centimes, comme haut imposé de la commune, avant même Charles del Marmol, qui paie seize florins vingt-six centimes. À la même époque, il est taxé sur cent moutons, onze chevaux, quatorze bêtes à cornes et est là aussi, de loin, le plus imposé. Il en est ainsi tout au long des années qui suivent, avec quelques variantes, et la déclaration de 1830 porte : certifié exact et véritable par le Bourgmestre de la commune de Saint-Marc. A Saint-Servais, le 1er avril 1830. Charles-Joseph Detry, assesseur. Assesseur soit échevin. Charles Detry figure avec le sieur del Marmol parmi les contribuables les plus imposés et de ce fait est mentionné sur le Rôle de répartition entre les deux tiers des contribuables les plus imposés d'une somme de 145 florins 28 centimes égale au principal de la contribution personnelle de 1830 de la commune de Saint-Marc dressé conformément à l'article 5 du décret du 8 avril 1831. Il est repris sur le rôle d'imposition de Saint-Marc pour 1844. De 1823 à 1825, Charles acquitte aux alentours de vingt florins de taxes comme accises sur la mouture. Charles del Marmol continue à en payer pour sa part seize.

Échevin de Saint-Marc chargé de la Milice, de la Contribution personnelle et de la Police

Charles-Aloïs del Marmol et Charles Detry sont en parfaite relation de confiance depuis longtemps, et alors que le premier est maire de la commune, le second est échevin, au moins de 1815 à 1846, chargé tant du service de la Police ou de la Milice que de l'examination des déclarations de la Contribution personnelle. Il exerce la fonction de répartiteur pour l'impôt en 1841, 1843, 1844, 1847 et 1848. A ce titre, il signe les documents officiels à l'exception des années 1847 et 1848 où il est remplacé par son frère François Detry. En 1844 par exemple, il lui est aussi confiée la mission du mesurage par délibération du collège des bourgmestre et échevins, qui signale à l'inspecteur du Cadastre que les sieurs Charles Detry et Louis Jadoul sont désignés pour accompagner l'arpenteur dans ses opérations. Les archives familiales conservent la copie manuscrite du procès-verbal du Conseil communal de Saint-Marc en date du 12 novembre 1833 auquel assiste Charles. Conseil important car il vise à mettre en place, selon les instructions reçues, l'organisation du Cadastre et à prendre connaissance des tarifs définitifs de toutes les communes du canton. Le Conseil décide aussi à l'unanimité d'être représenté par Charles-Aloïs del Marmol à l'assemblée cantonale fixée le 27 du mois à l'hôtel du Gouvernement provincial, laquelle est présidée par M. Bruno, membre de la députation des Etats.

Davantage gentleman farmer que fermier...

La miniature conservée dans la famille et représentant Charles Detry, vraisemblablement dans les années 1820, nous le laisse apparaître comme élégant dans une redingote, et pourvu de favoris imposants. En dépouillant les registres d'État civil de la commune de Saint-Marc à cette époque, on constate que Charles et son frère Jean-François, lui aussi fermier en ce lieu, sont pratiquement témoins, en toutes circonstances et quasi quotidiennement, apposant leur signature au bas d'actes où la plupart des intervenants sont illettrés. Le Registre aux mandats de la commune de Saint-Marc fait aussi état, de 1836 à 1858, du salaire de Charles Detry comme échevin et du remboursement des frais qu'il a engagés mais qui sont bien éloignés des rémunérations et frais accordés aujourd’hui à un mandataire communal. Si sa situation matérielle est confortable et son mariage consacre une union avec une famille d'agriculteurs égale à la sienne, le sort de la plupart de ces familles terriennes est scellé. Tant les difficultés professionnelles rencontrées que la charge de familles nombreuses, Charles compte quatorze enfants, épuisent de façon radicale le patrimoine familial. C'est une descente aux enfers, lente mais certaine, qui marque les uns et les autres.

Le déclin de l'agriculture

Si Charles et Marie-Françoise Detry évitent le pire et garantissent à la plupart de leurs enfants, mais néanmoins pas à tous, de garder leur rang, ce n'est pas le cas de Denis Damoiseaux, beau-père de Charles qui, ruiné, doit être admis à l'hospice d'Harscamp à Namur. Créé par la comtesse d'Harscamp pour venir en aide aux personnes âgées démunies, les qualités requises pour y être admis sont strictes et prévoient notamment qu'outre le fait d'avoir au moins soixante ans, il faille « être issu de père, mère ou aïeux qui avaient de la fortune ». Une déclaration de six notables haut cotisés de la commune où réside le demandeur doit en attester. Ainsi le beau-père de Charles, domicilié en la commune de Vaux et Borset, district de Huy, mais domicilié chez sa fille à Saint-Marc, déclare-t-il le 25 mars 1831« qu'avant 1815 il possédait une propriété à Landenne, canton de Héron, district de Huy, comportant une ferme avec environ quarante bonniers de terre », que « de surcroît, l'année suivante il reprit à bail l'exploitation d'une ferme en cette commune comprenant environ quatre-vingt bonniers qu'il cultiva jusqu'en 1821, mais que les frais de guerre, des pertes dans son bétail et des années ruineuses pour le cultivateur le ruinèrent totalement ». Les hauts cotisés de la commune attestent de ce que la déclaration est parfaitement exacte. Denis Damoiseaux y est admis et y décède deux ans plus tard, le 11 novembre 1833, âgé de septante-trois ans. Le 31 janvier 1835, Charles-Aloïs del Marmol, bourgmestre, atteste « avoir reçu du sieur Detry acompte de sa contribution de 1834, nonante florins quarante-huit cents ». Le 23 août, le même signale dans ses comptes avoir reçu « du sieur Detry, trois cents francs, acompte de la demie année échue le 15 mars 1835 ». Et ainsi de suite les 4 février, 26 juillet et 21 novembre 1836.

L'ordre et la sécurité du village

Le Conseil communal de Saint-Marc du 3 juin 1838 auquel assiste Charles, est particulièrement important et vise à établir le règlement de Police qui fera l'objet d'une communication officielle, et d'un placard apposé à Saint-Marc dont un exemplaire est conservé dans les archives de la famille Detry. Le règlement sera en outre adressé aux membres de la Députation permanente du Conseil Provincial de Namur, au Procureur du Roi près le Tribunal de Namur, au Juge de Paix du Canton et au Commandant de la Gendarmerie. Toute contravention pourra être constatée par les bourgmestre, échevins ou garde-champêtre de la commune en ce qui concerne leurs attributions respectives. Composé de 14 articles, le règlement prévoit notamment que « tous les lieux où l'on vend à boire seront fermés à dix heures du soir depuis le 1er avril jusqu'au 31 octobre et à 9 heures du soir depuis le 1er novembre jusqu'au 31 mars. Aucun débitant de boissons ne pourra faire danser chez lui sans en avoir fait la déclaration préalable au Membre de l'Administration chargé de la Police sous peine d'une amende de trois francs ». S'ensuivent les dispositions relatives à la déclaration des domestiques que l'on emploie, au changement de domicile, aux amendes diverses, à l'interdiction d'organiser des jeux et à utiliser des armes à feu ou pétards sur la voie publique. D'autres articles évoquent des notions d'urbanisme, les précautions à prendre en matière d'éclairage à la bougie dans des lanternes non fermées, source de nombreux incendies, mais encore le glanage qui ne pourra avoir lieu « qu'après que toutes les gerbes provenant de la récolte auront été dressées et que le cultivateur aura donné le signal pour le commencer ».

Les Detry : agriculteurs de « temps immémorial »

Le 17 septembre 1851, c'est le frère de Charles, (Jean)-François Detry, qui lui aussi demande son admission à l'hospice d'Harscamp. La déclaration des hauts cotisés de la commune, en cela approuvée par le bourgmestre del Marmol, précise : « François Detry est né à Saint-Marc, où il est encore domicilié, le 10 avril 1783 [3], de parents probes et honnêtes dont le souvenir est encore précieux. Cette famille de temps immémorial exploita des fermes à Champion, Warêt-la-Chaussée, Saint-Marc, Dhuy, Vedrin, Noville-sur-Mehaigne, Bois-de-Villers, etc. François Detry vivait paisiblement à Saint-Marc au sein d'une famille à l'état de grande aisance lorsque survinrent les troubles de guerre. Ses père et mère durent vendre à Warêt-la-Chaussée et à Saint-Marc des hectares de terrain pour faire face aux dépenses excédantes de l'époque. Cette perte, de huit mille francs environ, jointe à celle de chevaux et de chariots partis en convois, au logement et entretien de troupes pendant des mois, aux fortes sommations en argent et aux maladies de leurs bestiaux contractées par la contagion, réduisit jusqu'à rien la fortune du pétitionnaire. Ces dernières pertes peuvent être évaluées à vingt mille francs. Cependant, tandis que ses frères et sœurs se replaçaient honorablement, soit dans des fermes, soit dans des propriétés (sa sœur, Marie-Agnès Detry, fut femme du propriétaire et centenaire Jean de Huccorgne, décédé à Dhuy en août dernier à cent et deux ans) [4], celui-ci employa son héritage à la construction d'une maison sur le bien de sa femme. Mais son épouse mourut après quatre ans de mariage, lui laissant deux filles ». Dans la déclaration que (Jean)-François écrit lui-même le 30 septembre et où il évoque de sa main toutes ces circonstances, il tient à rappeler qu'une fois veuf, « l'éducation de ses filles fut, à la suite de son veuvage, toute sa préoccupation, souhaitant les éduquer dans les meilleurs principes », il précise qu'il leur abandonna le reste de ses biens et que « malgré les revers qui m'ont accablé, je crois m'être perpétuellement conduit avec honneur et dignité et n'avoir jamais posé d'acte qui eût pu me rendre indigne de la grâce que je sollicite ». [5]

Charles transmet à certains de ses fils ses gènes agricoles, s'informant de tout ce qui touche à cet important secteur qu'est l'agriculture. Et ce notamment au travers de l'Annuaire des agriculteurs, véritable bible en la matière évoquant tant l'organisation agricole, que les mesures relatives à l'agriculture, la législation rurale, les foires et comices, les statistiques ou les conseils en tout genre. Au fait de ces lectures, il tient sans doute à ses enfants ce discours :

Le vieillard abdiquant l'empire de sa ferme
Guide son successeur, qui, d'une main plus ferme
Tient le sceptre rustique et plie aux mêmes lois
Les champs accoutumés d'obéir à sa voix ;
Par sa fertilité, la moisson fait connaître
Que le sol ne croit pas avoir changé de maître. [6]

Denis Detry, un de ses fils, s'y essaie. Mais très vite, la réalité prend le pas sur la prose, et il comprend qu'avec peu de terres personnelles, il n'a aucune chance de s'en sortir et se tourne alors vers l'administration où il fait carrière. Marie-Françoise s'éteint à Vedrin en 1855, âgée de septante-et-un ans. Le seul portrait que l'on conserve d'elle est un dessin qui la représente probablement dans la cinquantaine. Le visage est doux, plein de bienveillance et on devine qu'elle dût être jolie. Quant à Charles, il s'éteint quatre ans plus tard, âgé de septante-huit ans.

Galerie de photos et de documents


P.-E. Detry, La famille namuroise Detry, autrefois de Try. Cinq siècles d’histoire, Namur, 2015, pp. 520-523 ; Archives de la famille Detry et Archives de la famille de Moffarts à Saint-Marc ; Archives de la famille Detry, Placard de la Police imprimé chez Justin Rouvroy, Marché de l'ange à Namur et portant le nom de Charles Detry ; AEN, Archives communales de Saint-Marc, numéros 106-114 ; AEN, Archives de l'hospice d'Harscamp, liasse n° 83, admissible en 1831 « Denis- Amand Damoiseaux, ancien fermier propriétaire » ; AEN, Archives communales de l'époque contemporaine, Saint-Marc, numéros 100-102, 106-114, 116-132 ; AEN, Familles particulières, n° 914 (Marmol). L'Indépendance belge, 14 mars 1846 (signale que « Monsieur Philippe Desneux, est nommé échevin de Saint- Marc en remplacement du sieur Detry » par arrêté royal du 16 février 1846 paru au Moniteur belge du 12 mars) ; Almanach de la Ville et de la Province de Namur, Namur, 1831, p. 113 ; Almanach de Namur et de la Province pour l'année 1836, Namur, 1836, p. 89 ; Almanach Royal et du Commerce de Belgique pour l'an DCCC XXX VIII, présenté à Sa Majesté, Bruxelles, 1838, p. 355 ; Almanach Royal de Belgique pour l'an 1841, Bruxelles, 1841, p. 421 ; Almanach Royal officiel de Belgique, Bruxelles, 1845, p. 385 ; E. Fivet, Les Namurois et la Révolution de 1830, Namur, 1934, p. 97 ; A. Degeest, Saint-Marc, Histoire et histoires d'un village namurois, s. l., 1992, pp. 16-17.

[1] DAMOISEAUX, olim DAMOISIEAULX (le) : « d'argent au sautoir de gueules chargé de cinq annelets d'or ». Famille ancienne de la Province de Liège, alliée aux Denison et Séverin (voir note…) qui donne e. a.. échevins et mayeur de Noville-sur-Mehaigne et de nombreux censiers e. a. de la grande cense de Temploux. Bien qu'au mariage de Charles Detry et Marie-Françoise Damoiseaux, ce patronyme soit orthographié d'Amoiseaux, c'est en un mot qu'il est le plus souvent écrit. Annuaire de la noblesse belge, 1851, p. 288 ; Office Généalogique et Héraldique de Belgique, Fonds Huart (verbo Damoiseau) ; Fonds Abbé Joseph Dubois in Le Parchemin, 1987, p. 788.

[2] BEGON : il s'agit de sa tante, Marie-Joseph Begon, qui épouse à Avin le 6 février 1773 Jacques(de) Hamoir, bourgeois de Namur le 4 janvier 1785. Son frère Louis (de) Hamoir (1748- 1823), censier à Vedrin, épouse à Avin le 30 mai 1791 la sœur de Marie-Joseph, Marie-Thérèse Begon, qui meurt jeune ; il épouse en 2èmes noces à Noville-les-Bois le 19 novembre 1796 Catherine Honlet et est père e. a. de Marie-Anne Hamoir (1802-1858) qui épouse à Namur le 22 août 1822 Xavier-Charles de Renette (1792-1831), éc., dont le père est seigneur banneret de Villers-Perwin, maire puis bourgmestre de Namur. D. Didrige, Les Hamoir de souche namuroise, Saint-Mard, 1997, pp. 62-63.

[3] C'est son lointain cousin, Nicolas-Joseph Detry, alors curé d'Émines puis de Boninne qui le baptise.

[4] Ancêtre de Mme Louis Godfroid née Marie-Louise Stasse à Warnant-Dreye elle aussi décédée centenaire.

[5] Son dossier d'admission figure parmi ceux jetés à la décharge publique par les gestionnaires de la Maison d'Harscamp. Récupéré avec les autres par un collectionneur privé, il est transmis à l'auteur.


Retour sur l'index des notices