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Épris de nature et de photographie

Adèle Detry

Adèle DETRY, née à Saint-Marc le 30 octobre 1824, décédée à Namur 13 mars 1910, épouse à Namur le 24 janvier 1850 Antoine-Joseph HENNUY, jardinier-horticulteur, fleuriste et agent en charbonnages à Namur, propriétaire d'une fabrique de sirop, intéressé par la photographie, né à Emines le 13 octobre 1824, décédé à Namur le 12 février 1900, fils de Nicolas, fermier à Emines, et de Marie-Josèphe Yp(p)ersiel.

Lorsque Adèle Detry épouse en 1850 Joseph Hennuy, elle a depuis quelques mois coiffé Sainte-Catherine. Elle a en effet vingt-cinq ans accomplis. Dixième enfant sur quatorze de Charles Detry, censier de grandes fermes à Saint-Marc, échevin de cette commune pendant plus de trente ans, examinateur des déclarations de la contribution personnelle, membre du Bureau de bienfaisance, et de Marie-Françoise Damoiseaux, elle ne semble pas plus que sa sœur Joséphine avoir bénéficié d’une grande instruction au contraire de ses frères. Et comme la situation financière de ses parents est largement érodée par la crise de l’agriculture et par la charge d’une si grande famille, Adèle quitte la campagne et s’installe à Namur où elle devient cuisinière. C’est alors son « état » lorsqu’elle épouse en cette ville Antoine dit Joseph Hennuy, son contemporain en âge, résidant en ville mais toujours domicilié à Emines où il est né et où sa mère vit toujours.

La publication des bans s’y est faite de même qu’à Namur, et aucune opposition ne s’étant manifestée, le mariage peut avoir lieu. Le Gouverneur de la Province atteste en effet que Joseph a satisfait à la loi sur la Milice nationale, et sa mère, sans doute incapable de se déplacer, au contraire de ses futurs beaux-parents présents, donne son autorisation au mariage devant le notaire Colson à Rhisnes le 16 janvier 1850. Florent Jaumotte, vingt-six ans, jardinier à Namur est témoin, de même qu’Antoine (de) Hautecourt à Saint-Marc époux de Cécile Detry (1812-1883), cousine germaine d’Adèle, et Joseph Detry (1827-1889), marbrier à Vedrin puis rue Notre-Dame à Namur, frère d’Adèle, dont la petite-fille, Augusta Thirion (1877-1954), institutrice à Bruxelles, épousera Charles Delonnoy (1880-1926), fils d’Alphonse Delonnoy, industriel à Namur où une rue porte le nom, échevin de la ville, président de l’œuvre du vestiaire communal, Prix Blondeau etc.

Une famille aux racines agricoles et la passion de la nature

Joseph Hennuy a six mois à la mort de son père. Sa lignée est bien établie dans les campagnes namuroises où elle donne des fermiers et s’allie aux familles locales telles les Garot, les Haibe (de Haybe), cette dernière donnant des censiers et mayeur de Spy. Quant à sa mère, née Ippersiel (Yp(p)ersiel), dont les armes sont d'azur à trois raies d'argent, elle est originaire des environs de Nivelles, où une branche s'adonne au XVIIe siècle à la brasserie, alors que celle de la mère de Joseph, donne des propriétaires et censier de la ferme de Stadt à Wavre au XVIIIe siècle. Joseph Hennuy est passionné de nature, aimant particulièrement la flore. Des planches d'un herbier monumental où chaque nom est soigneusement calligraphié sont de nos jours encore conservées dans sa descendance.

L’horticulture et la photographie, deux tendances alors à la mode

La notion de jardinier alors utilisée pour Joseph Hennuy est sans doute à nuancer. Si l’employé de jardin courant dans les propriétés privées et les parcs publics, est un fait, cette notion doit aussi être étendue à l’horticulteur car le XIXe siècle connait un engouement très grand à cette époque dans la bourgeoisie, la mode des serres de culture et d’agrément se développant considérablement comme on le sait, au même titre que les sociétés savantes sur le sujet. La tradition familiale évoque le fait que Joseph ait été jardinier pour la famille Rops, ce qui ne serait en rien surprenant puisque le couple occupe sur place une maison dans la propriété Rops au centre de Namur, et ce dès la naissance de leur fils ainé Charles-Joseph, le 9 octobre 1850, acte dans lequel son père est encore et toujours qualifié de jardinier, et le couple, domicilié rue de la Blanchisserie 1277. Il est probable que Joseph les fournisse en plantations mais sans doute est-il effectivement à l’œuvre chez eux.

Dans une lettre non datée échangée entre Félicien Rops et Armand Dandoy, son ami photographe bien connu à Namur, le peintre lui aussi amateur d’horticulture lui signale : « je t’ai envoyé avant de partir une plante par un commissionnaire. C’est la plante dont je t’ai parlé. Mets en terre une de ces boutures, la plus longue. Couche la moitié de la plante en terre contre une muraille, au soleil, à droite de ta pelouse. Mets la plus petite bouture dans un pot dans ta chambre à coucher après avoir taillé avec un canif (qu’on fait sa barbe avec) en dessous de l’œil sans blesser l’œil (exemple, croquis). Tu enfonces en pot (fais prendre pour 25 centimes de terre de bruyère chez Joseph Hennuy) et tu auras au bout d’un mois une superbe plante grimpante. Arrose modérément la bouture pendant les premiers jours. Terre fraîche mais pas mouillée. »

Achat à la mère de Félicien Rops

Installé à titre de locataire dans la propriété Rops, Joseph Hennuy, qualifié alors de fleuriste, et Adèle Detry, son épouse, achètent par acte du 25 octobre 1861 passé devant le notaire Dubois à Namur, de Madame Sophie Maubille veuve de Nicolas-Joseph Rops, rentière-propriétaire à Namur, parente de Palmyre Philippe épouse de Léon Detry, bourgmestre de Gembloux, une maison, circonstances, dépendances et le terrain y contigu le tout d’une contenance de 7 ares 43 centiares, joignant de l’ouest à l’hôpital militaire, du nord à MM. Delaitte et Vanderbuecken, et des deux autres côtés à la dame venderesse, et à la rue de la Blanchisserie tel qu’il est figuré au plan dressé par le géomètre Bodart, de Jambes. La notion de locataire verbal est signalée dans l’acte, et le prix de vente, fixé à huit mille francs a été payé comptant au vu de nous notaire. Des conditions sont posées : un mur qui ne pourra avoir plus de deux mètres de haut devra être construit par les acquéreurs endéans les trois ans et les acheteurs ne pourront établir ni usine, ni établissement insalubre ni incommode, non plus qu’aucun bâtiment sur les murs qui forment la clôture du bien leur vendu. Ils acquièrent donc la demeure qu’ils occupent depuis plus de dix ans déjà. Deux ans plus tard, ils achètent encore une parcelle étroite de terrain avec accès à rue.

Cette maison avec dépendances et jardin, est donc sise au coin de la rue de la blanchisserie, actuellement rue Lucien Namèche, et de la rue des Dames blanches, maison transmise par différents actes à trois de leurs enfants, Charles-Joseph, Alexandre et Joséphine qui elle-même la cède à ses deux frères. Ces derniers agrandissent encore la propriété en 1889 avec une glacière, des serres, un jardin pour trois mille six cent trente-neuf francs. Il croît dans cette propriété, toutefois réduite par rapport à l’ensemble constitué par la famille Rops, des arbres magnifiques et Joseph peut assouvir là sa passion botanique. Il est sans doute probable qu’il trouve sur place de quoi alimenter la fabrique de sirop qu’il crée.

Dans ses en-têtes de facture pour vente et livraison de marchandises suivantes, vraisemblablement des années 1870, imprimées chez Wesmael-Charlier à Namur, ce qui démontre qu’il est bien alors entrepreneur et non pas simple jardinier employé, ce qu’il a donc peut-être été auparavant, il précise alors qu’il peut fournir des plantes en tous genres, des rosiers, des arbustes, des bouquets, etc mais dispose aussi de charbons de foyers, charbons de forges et de boulets secs. Les dépendances de cette bâtisse vont permettre le développement d’un important négoce de vente de charbon qui avec le temps prend le pas sur les activités initiales. Pour cette dernière activité, il recommande sa Maison, signalant qu'elle peut fournir du charbon pour forges, verreries, machines à vapeur, foyers domestiques, brasseries, teintureries, et qu'il dispose de houille grosse, gailleteries, gailletins, tout-venant, menu greneux, terre-houille, menu préparé, boulets secs, boulets ovoïdes, briquettes sans odeur, coke par hectolitre, etc., le tout tant en gros qu'en détail.

Qu’Armand Dandoy, photographe, soit client chez Joseph Hennuy n’est par ailleurs pas surprenant car ce dernier est amateur de photographie. C'est d’ailleurs chez Joseph et Adèle Hennuy qu'un des photographes majeurs de Bruxelles au XIXe siècle, Jules Géruzet (1817-1874) ouvre un studio à Namur le 1er avril 1864. Médaillé de S.M. le Roi des Belges, c'est Géruzet qui photographie le géant, le ballon de Nadar lors de son ascension à Bruxelles au jardin botanique en 1864. On peut supposer que Joseph Hennuy y assiste aux côtés de Géruzet, et cela explique sans doute que les archives familiales conservent un cliché de Nadar pris dans ses ateliers du faubourg Saint-Honoré à Paris, représentant vers l'âge d'un an la petite-fille de Joseph et Adèle Hennuy, Sidonie Destoquy (1880-1975), qui épouse le brasseur namurois Jules Thys, propriétaire dès 1919 de la brasserie de ce nom dans l’ancien hôtel de Francquen au coin de la rue Pépin et de la rue Emile Cuvelier. En 1879, Joseph Hennuy est adjudicataire des charbons à fournir pour les corps de garde à Namur dépendant du Ministère de la Guerre, et l’année suivante pour la commission des hospices civils de la ville (charbons et coke), et en 1881 pour le chauffage de l’administration centrale du Ministère de la Guerre où la tonne de charbon est facturée à 13,30 francs, sachant que le combustible provient du charbonnage de la Marmite à Tamines (Moignelée). Il en est de même pour son fils Charles, par adjudication du 23 juillet 1887, qui est chargé de la fourniture des charbons pour la prison de Namur. La propriété Hennuy est encore agrandie par des achats successifs de serres, d'une glacière et de dépendances devant le notaire Ledain à Namur en 1883, 1889 et 1892. En 1900 Joseph Hennuy décède et son épouse lui survit dix ans. Son souvenir pieux mentionne au sujet d’Adèle Detry que c’était une âme d'une grande franchise, droite et sincère, craignant Dieu et fuyant le mal. Contrairement à Félicien Rops, il est néanmoins clair que le couple formé par Joseph et Adèle est demeuré très catholique et pratiquant et cela se confirme chez leurs enfants.

Joseph Hennuy et Adèle Detry en ont six dont trois meurent avant leur mère :

1° Charles-Joseph Hennuy (1850-1916), agent en charbonnage qui reprend les affaires de ses parents,

2° Cécile Hennuy (1852-1891) qui épouse Nicolas Destoquy, négociant,

3° Alexandre Hennuy (1856-1892) associé à son frère Charles. La tradition familiale garde le souvenir, à son sujet, d'une longue et pénible maladie qui le fait atrocement souffrir. La chose est confirmée par le faire-part de décès imprimé chez Wesmaël-Charlier, qui précise pieusement décédé à Namur à l'âge de trente-six ans après une longue et cruelle maladie et, par les importants frais médicaux engagés tout au long de sa maladie : 544 francs et 517 francs aux pharmaciens Dieudonné et Saintraint, ainsi que 460 francs et 800 francs d'honoraires aux docteurs Courtoy et Kufferath.

4° Sidonie Hennuy (1858-1895), décédée après une longue et pénible maladie à l’âge de trente-sept ans, qui épouse Ernest Trémouroux (1849-1932), candidat notaire, rentier-propriétaire, président de la conférence de Saint-Vincent-de-Paul de Villers-sur-Lesse, constructeur du patronage Saint-Louis qui porte son nom, membre du congrès international des Habitations à Bon Marché tenu à Bruxelles en juillet 1897,membre du XIe Congrès Eucharistique International de Bruxelles en juillet 1898, actionnaire de la Banque centrale de Namur et d’entreprises coloniales, Croix Pro Ecclesia et Pontifice, candidat suppléant pour la Province en 1898 de l’Association indépendante et démocratique de Saint-Josse-ten-Noode, commune où il réside l’hiver. Il est généreux donateur pour la Souscription pour le Pape lancée à l’initiative de l’Association des journalistes catholiques de Belgique, et lors du Jubilé de 25 ans d’Episcopat de Mgr Heylen. Réfugié en Angleterre lors de la Première guerre Mondiale, il est parmi ceux qui figurent sur L’hommage au Roi paru à la une du journal L’indépendance belge édité à Londres le 14 novembre 1914. Son éloge paru dans la presse lors de son décès à Villers-sur-Lesse relève que Monsieur Trémouroux subventionnait largement les œuvres locales. Il est mort en grand chrétien après avoir répandu sur sa route des bienfaits que la Providence lui rendra là-haut au centuple. Ernest Trémouroux et Sidonie Hennuy font édifier un caveau de famille par la célèbre Maison Salu au cimetière de Laeken où il subsiste toujours.

5° Adèle Hennuy (160-1944) épouse de Emile Thiry (1848-1922), maître batelier.

6° Joséphine Hennuy (1867-1923), qui reprend à la mort de son frère Joseph l’entreprise familiale. Le 19 juin 1909 elle épouse à Namur son cousin germain Joseph DETRY (1867-1947), rentier à Paris puis intéressé aux affaires de la Maison Hennuy, et qui figure comme otage des Allemands pour la ville de Namur le 24 septembre 1914, et père d’un premier mariage, de Louis DETRY (1896-1918), Mort au champ d’honneur pour la France.

Par diverses annonces parues dans L'Ami de l'Ordre, journal catholique namurois bien connu, Joséphine Hennuy signale qu’à la suite du décès de son frère Joseph, elle reprend les affaires avec son mari, Joseph Detry. Créée après 1850 sous le nom de Maison Hennuy-Detry par les parents de Joséphine, elle est connue ensuite sous celui de Hennuy puis à la reprise par Joséphine, sous celui, un temps, de Hennuy et Detry et enfin sous le nom de Detry-Hennuy. Louis Piret-Destoquy (1875-1926), géomètre et neveu par alliance de Joséphine semble y avoir aussi un temps des intérêts. La Maison est reprise en septembre 1921 par M. G. Lapy-Capelle et des annonces paraissent dans Vers l'Avenir pour le signaler. Joseph Detry et Joséphine Hennuy déménagent à cette occasion, quittant la maison familiale des Hennuy, et s'installent Place Léopold 10 où décède Joséphine. Leur déménagement donne lieu à la vente d'un beau mobilier.

Galerie de photos et de documents


P.-E. Detry, La famille namuroise Detry, autrefois de Try. Cinq siècles d’histoire, Namur, 2015, pp. 778-783 ; Archives de la famille Detry (notamment factures des années 1870 et 1896 de la Maison Hennuy) ; Almanach administratif de Namur et de la Province, Namur, 1850, p. 276, idem, année 1857, p. 359 et 1860-1861, p. 587; Actes du notaire Dubois à Namur, 25 octobre 1861, 18 mai 1863 ; Moniteur belge, 21 mars 1875, p. 206 (Trémouroux) ; Moniteur industriel, 20 octobre 1879, 2 septembre 1880, 21 juillet 1881, pp. 478, 432, 118 ; Moniteur belge, 27 juillet 1887, p. 2263 ; Actes du notaire Ledain à Namur des 13 novembre 1883, 30 janvier 1889, 28 juin 1892 ; Almanach de Namur et de la Province, Namur, 1890, supplément sans pagination, verbo Hennuy, in rubrique « Rue des Dames blanches » ; AEN, déclaration de succession d’Alexandre Hennuy, n° 4057 ; L’Ami de l’Ordre, 20, 28 novembre 1891, 22 septembre 1892, 30 janvier, 14 février 1900, 13 juin 1914, et 24 septembre 1914 (Joseph Detry, otage) ; Coupures de presse extraites de L'Ami de l'Ordre, non datées, vers 1916, conservées dans les archives de la famille Detry ; Le Soir, L’Opinion libérale de Namur et de sa province, 13 octobre 1895 ; Journal de Bruxelles, 13 octobre 1895, 14 mai 1898 ; Musée Félicien Rops, Lettre de Félicien Rops à Armand Dandoy, numéro d’édition 857 (sans date) ; Congrès international des Habitations à Bon Marché tenu à Bruxelles en juillet 1897, Bruxelles, 1897, p. XXXVIII ; XIe Congrès Eucharistique International à Bruxelles les 13-17 juillet 1898, Bruxelles, 1899, p.CXI ; Le Courrier de l’Escaut, 7 février 1900 ; L’Indépendance belge, 14 novembre 1914 ; Vers l’Avenir, 25, 29 novembre 1918, 7, 21 mai 1919, 31 janvier, 2, 4 février, 13 mars 1920, 1er, 14 septembre 1921 et quasiment chaque semaine des années 1919, 1920 et une partie de 1921 avec une publicité, 14 octobre 1924, 9 octobre 1932 ; L’Avenir du Luxembourg, 17 octobre 1924 ; La Nation belge, 13 décembre 1932 ; F. Collon, Armorial de Wavre et environs, Bruxelles, 1952, p. 174 (Ippersiel) ; A. Dulière, Les fantômes des rues de Namur, Namur, 1956, p. 65 ; J. Bovesse, « Notes sur la famille de Félicien Rops (1828-1868) » in Namurcum, t. 37, 1965, p. 17 (verbo Hennuy) ; Écrivains de lumière, Namur, 2002, pp. 78-79 ; P.-E. Detry, Rops, ses origines et la société de son temps, in Félicien Rops, Généalogie, slnd ; P.-E. Detry, Quand rament les Namurois, Namur, 2012, p. 33 ; J.-F. Houtart, Bernard et Nicole Ars-Piret et leurs familles. La famille Ars de Silly et la famille Piret de Presles, Bruxelles, 2013, p. 242.


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