« C’est la faute de la fatalité. »
– Gustave Flaubert
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Lors de la parution en 2015 de l’ouvrage sur la famille Detry, la branche représentée par Joséphine Detry et Charles Milaire est restée très mal connue et incomplète. De surcroît une confusion lors d’une recherche demandée dans les services de la Population de Namur s’est faite autour de Charles Milaire renseigné comme parti à Luxembourg en 1851 où sa trace se perdait, et pour cause puisqu’il était mort deux ans plus tôt. Mais très peu de l’existence de ce couple était resté dans la mémoire familiale, si ce n’est des détails apportés, après parution de la généalogie Detry par feu Pierre-Paul Mouzelard, docteur en droit et généalogiste amateur, arrière-petit-fils de Madame Alexandre Lebrun née Marie-Françoise Detry (1829-1899), sœur de Joséphine Detry qui fait l’objet de la présente notice.
Curieusement, Joséphine Detry qui est la neuvième enfant sur quatorze de Charles Detry (1780-1859), fermier des plus grandes fermes de Saint-Marc, échevin de la commune pendant plus de trente ans, examinateur de la déclaration de la contribution personnelle etc., et de Marie-Françoise Damoiseaux, tous deux parfaitement lettrés, déclare ne pas savoir signer au contraire de sa fratrie, de ses parents et de ses ancêtres, lors de son mariage. On sait que la situation personnelle et financière de Charles Detry s’est dégradée à la suite de divers événements liés principalement à l’agriculture, mais la chose reste très surprenante quant au fait que cette fille soit analphabète. Quoiqu’il en soit, à cet handicap social viendront se joindre une naissance conçue avant mariage, et un veuvage source d’appauvrissement qui l’oblige à quitter le Namurois pour trouver des ressources.
Souvent ces destinées sont liées à des nécessités ou de mauvaises affaires. La seconde catégorie n’est pas écartée bien que non prouvée, mais la première est de rigueur... En effet Joséphine, sans profession, est enceinte de plus de cinq mois lorsqu’elle épouse à Vedrin le 23 octobre 1844 Charles Milaire, cultivateur, né à Meux le 20 avril 1822, et décédé à Vedrin le 9 août 1849, fils d’Hubert, fermier à Saint-Germain, et de Anne-Joseph Severin (Sevrin). Certes dans une famille catholique comme la sienne, la situation doit être peu appréciée et sans doute vient de cela une certaine omerta sur cette branche même si le futur père appartient à une famille notable à laquelle les Detry sont déjà alliés.
La jeune épouse a vingt-et-un ans, lui vingt-deux et est orphelin de père depuis l’âge de douze ans. On sait par un certificat délivré par le Gouverneur de la Province de Namur que le marié a satisfait à la loi sur la milice nationale, et qu’aucune opposition ne s’est manifestée quant à ce mariage. Les conditions de convenances sociales sont donc, elles, parfaitement remplies car la belle-mère de Joséphine est issue de cette importante lignée de censiers de Balâtre-le-Château, exploitant notamment la Haute Thour, mais aussi la Converterie à Grand-Leez, alliée aux familles Higuet, Lauvaux, de Moriamé, du Vieusart etc…, qui donne des mayeurs et hommes de fiefs au XVIIIe siècle et des bourgmestres à Emines et à Bovesse, ainsi que des médecins. La belle-mère de Caroline Detry (1776-1826) est une Severin ainsi que celle de Marie Detry (1754-1843) épouse de Nicolas Demanet, fermier à Fleurus. Par ailleurs Anne-Joseph Severin est issue de la famille Jacquet à laquelle est alliée la branche de Saint-Amand de la famille Detry. Fernand Severin (1867-1931), écrivain, professeur à l’Université de Gand, académicien est également issu de cette famille.
Les témoins de mariage sont l’oncle de la mariée, Denis Detry (1786-1856), fermier à la Ferme du Grand-Sart à Dhuy pendant quarante ans, conseiller communal en ce lieu et propriétaire dès 1834, avec son épouse Marie-Thérèse Deuquet, de la grande demeure qui a appartenu au chanoine Augustin Zoude sise Rempart ad aquam à Namur ; les autres sont le frère de Joséphine, Adrien Detry, 23 ans, cultivateur, Eugène Delchambre, marbrier, 25 ans, et Lambert Alexis, 41 ans, instituteur et secrétaire communal, tous de Vedrin, et apparentés aux Detry. Faut-il voir dans l’absence de représentants de la famille du marié un signe désapprobateur à l’égard de cette grossesse accélérée, bien que sa mère ait accepté le mariage ? Quoi qu’il en soit, le 7 février 1845 naît l’enfant du péché qui porte le double prénom de Marie-Joseph comme si cette référence plurielle effaçait la tache de naissance. Marie-Joseph porte pourtant le prénom de sa mère, Joséphine, dans la vie courante. Une bonne année plus tard naît à Temploux le 31 mai 1846, un fils prénommé comme son père, Charles dont il ne sera jamais question par la suite dans la famille élargie. Pourquoi Temploux ? Nous l’ignorons. Le père y est dit cultivateur, mais il ne va pas y rester et l’enfant qui suit naît à Champion. Aurait-il repris momentanément une ferme à bail ? Le 29 janvier 1848 naît leur dernier enfant, Thérèse-Eléonore, qui meurt un an plus tard, le 1er mai 1849 à Vedrin où la famille a déménagé sans doute pour se rapprocher des Detry qui y vivent alors, ayant quitté Saint-Marc.
En mai 1849 meurt donc Thérèse-Eléonore et le 9 août de la même année, à cinq heures du matin, le père de famille alors dans sa vingt-huitième année... La déclaration est faite notamment par Charles Detry, son beau-père et le constat est mentionné dans l’acte par Constant de Montpellier, bourgmestre. Il est probable que jamais on ne saura la cause d’une mort si prématurée. Joséphine-mère a vingt-six ans et c’est près d’un demi-siècle qu’elle demeure veuve et sans grands moyens. Du vivant de ses parents, elle est soutenue et secourue. Mais sa mère meurt en 1855 et son père quatre ans plus tard. La jeune veuve qui a encore la charge de deux enfants, Joséphine et Charles n’a pas d’autre choix que de travailler. Comme cela se fait alors souvent, elle est recueillie chez des proches comme lointaine parente pauvre et devient cuisinière chez Léon de Quirini, bourgmestre de Velaine-sur-Sambre dont l’épouse est une petite-fille de Moriamé.
Entre-temps, Charles Milaire, son fils, se marie à Champion le 19 septembre 1878. Sa mère est alors cuisinière mais pas à demeure et séjourne rue du Calvaire à Gosselies. Malgré cet opprobre qui entache celle-ci, son fils se marie lui-aussi dans son milieu. Il épouse en effet Constante-Marie-Joseph Cohy née à Champion le 29 mai 1852, fille d’Alexandre, cultivateur alors décédé, et de Jeanne Tireur et petite-fille de Jean-Joseph Cohy, et de Marie-Joseph (de) Purnode, issue de Jacques de Purnode mort en 1650 à Crupet, famille de meuniers, ancienne, mais dont les membres connaissent des sorts variables. Quant à celui de Charles Milaire, il n’est guère enviable puisque lors de son union, lui qui descend tant par son père que par sa mère de grands censiers, est journalier... Le 23 janvier 1892, il meurt à quarante-cinq ans laissant une épouse sans enfant qui lui survit un quart de siècle et décède à Leuze le 5 janvier 1918. Joséphine Detry a perdu un deuxième enfant et l’âge et le chagrin l’emportent elle-même quatre ans plus tard, le 16 février 1896 à une heure du matin dans sa maison de Gosselies. Elle a septante-deux ans et son acte de décès la mentionne toujours comme cuisinière. Elle ne laisse pas de descendance.
Dès 1893, sa bru, Constante Cohy, s’est remariée. Elle a épousé Félicien Levaque, cultivateur à Leuze-Longchamps, jeune veuf père de famille. Il est le fils de Isidore (1808-1891) et de Marie-Joseph Ninforge (1811-1895), et par sa grand-mère Madame Jean-Baptiste Levaque née Marie-Joseph Latour (1776-1845), descend des familles Rase, Dohet, le Poskin (Posquin) de Hanret, qui comptent plusieurs alliances avec la famille Detry. Que ce soit Gabrielle Henrard (1893-1981) épouse d’Edgar Detry (1886-1967) ou des descendants Capelle, Mélot, Henry de Frahan, Desclée de Maredsous, Héger etc. (voir notice sur les descendances féminines). Du couple Levaque-Cohy naît une fille, Léa, en 1895 qui devient l’épouse en 1916 d’Antoine Dhyne.
Pas une photo de Joséphine Detry épouse de Charles Milaire n’est conservée dans les archives familiales qui pourtant en regorgent de toutes les branches. Juste au fond du missel de son neveu Émile Detry (1858-1914) se terre entre deux pieuses recommandations, son souvenir mortuaire commandé très certainement par son unique enfant subsistant, Marie-Joseph dite Joséphine alors gouvernante dans une famille à Gosselies, congréganiste de la Très Sainte Vierge, et célibataire, comme s’il fallait expier la faute de parents qui se sont aimés un peu trop vite.
Et pourtant ce frêle carton imprimé exhorte tout pardon des siens en entrée de matière : « Lors même que le Juste est surpris par la mort, il se trouve dans le repos ». Et quelques lignes plus loin : « Il est consolant de se rappeler la tendre piété et les vertus d’une mère bien-aimée comme un gage d’amour pour elle. Le repos dans le Ciel vaut bien mieux qu’une vie pleine d’amertume et la vie éternelle est bien préférable aux espérances toujours déçues de ce monde ». On ne peut ignorer de comprendre entre les lignes les souffrances traversées, celles d’une jeune femme bafouée par les conventions d’une époque, détruite par les morts prématurées d’un époux et de deux enfants, et appauvrie par ces circonstances. Sa fille qui lui survit, décède à Gosselies le 9 mars 1932. Elle venait d’avoir quatre-vingt-sept ans.
P.-E. Detry, La famille namuroise Detry, autrefois de Try. Cinq siècles d’histoire, Namur, 2015, pp.777-778 ; A. Severin, sj, La famille Severin, édition de 1969 ; http://www.grandleez.be/la-villa-lamartine.html (Severin) ; M. Belvaux, « La famille (de) Purnode » in Le Parchemin, 1997 ; J-F. Houtart, Anciennes familles de Belgique, Bruxelles, 2008, pp. 340 (Severin) et 362 (Purnode).