« On ne peut s’empêcher de vieillir mais on peut s’empêcher de devenir vieux. »
– Henri Matisse
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Elvire DETRY, 1er Prix de violon, 1er Prix de solfège, 1er Prix à l'unanimité de musique de chambre, 1er Prix de quatuor et Prix d'excellence de violon avec Distinction du Conservatoire de musique de Bruges, membre du Cercle artistique de Gand où elle donne à plusieurs reprises des concerts, née à Vilvorde le 16 février 1882, décédée à Uccle le 26 décembre 1983, épouse à Kontich le 19 août 1902 Gustave Feytmans, docteur en Philosophie et Lettres de l'Université Catholique de Louvain, professeur à l'Athénée d'Ostende, préfet de l'Athénée royal de Gand, membre et conférencier pour L'Extension Universitaire à Ostende, membre du Cercle artistique et Littéraire de Gand, auteur de quelques articles [1], volontaire de guerre 1914-1918, officier de l’Ordre de Léopold, croix civique de 1ère classe, médaille commémorative de la guerre 1914-1918, médaille des volontaires combattants 1914-1918, médaille de la Victoire, médaille commémorative du centenaire de l'Indépendance nationale, membre du Congrès International d’Expansion économique mondiale à Mons en 1905 sous le Haut patronage de S.M. Léopold II, né à Hasselt le 9 juin 1872, décédé à Bruxelles le 26 octobre 1947.
Gustave Feytmans perd son père, enseignant, à l’âge de six ans et c’est à l’intelligence et l’abnégation de sa mère qu’il doit de faire des études qu’il réussit brillamment en décrochant le 24 juillet 1896 le diplôme de docteur en Philosophie et Lettres (Philologie classique) de l’Université catholique de Louvain. Son environnement familial est intellectuel et si sa sœur Gérardine est écrivain sous le pseudonyme de Dina Demers, cette dernière est aussi la mère de Paul Collaer (1891-1989), docteur en sciences de l’Université Libre de Bruxelles, musicologue, ethnomusicologue, pianiste, chef d'orchestre, ami de Poullenc, Millaud, Stravinski, Satie, Cocteau, fondateur des concerts Pro Arte, directeur des services musicaux aux émissions flamandes de l'Institut national de radiodiffusion, membre du conseil d'administration de la Société Philharmonique, du conseil d'administration et conseiller musical de l'Orchestre National de Belgique, fondateur des colloques de Wégimont, président du conseil scientifique de l'International Institute for Comparative Studies and Documentation (Berlin), fondateur du Centre ethnomusicologique de ce qui est alors le Musée Royal de l'Afrique Centrale, fondateur de plusieurs sociétés de musique, maître de conférence, auteur de publications, Grand Prix international de musique de l'Unesco (1985), membre correspondant de la classe des Beaux-Arts de l'Académie Royale de Belgique, etc.
Nommé surveillant à l’athénée de Bruges en 1899, Gustave Feytmans rencontre lors d’un concert, car il est lui aussi amateur avisé de musique, Elvire Detry, violoniste talentueuse, fille de Léon-Octave et sœur de René-François, président-fondateur en 1934 de la Loterie Coloniale. Trois ans plus tard, ils se marient et s’installent à Ostende, square Clémentine, où Gustave est devenu professeur de latin à l’athénée de la ville. Conférencier sur différents sujets, il prend la parole le 5 février 1903, dans la salle blanche de l'hôtel de ville d'Ostende, avec comme sujet : De l'évolution des idées dans la musique instrumentale. Le rapport publié à cette occasion précise que la conférence était agrémentée d'exemples musicaux par Madame G. Feytmans-Detry, violoniste et M. Van Roy, pianiste. L'exposé est donné à l'initiative du Cercle des conférences indépendant de l'Extension universitaire, et suit ou précède d'autres sujets, parmi lesquels Pourquoi les Belges sont au Congo, par le baron de Haulleville, La Turquie, par Jules de le Court, Essai sur l'indifférence du public belge en matière littéraire, par Charles Govaert, homme de lettres, Tseu-Hi, avec projections lumineuses, par M. Halot, consul du Japon à Bruxelles ou Des rapports de la littérature et de la vie, par Paul Spaak-Janson, avocat à Bruxelles.
Gustave est à nouveau mandé au casino en 1903 où le sympathique conférencier, avec compétence et facilité, nous a parlé d'une façon très claire et très intéressante de son sujet, avec l'accompagnement d'Elvire dont on précise que Prix d'excellence de violon du Conservatoire de Bruges, il a été permis d'apprécier son grand talent au travers de l'andante du concerto de violon en mi bémol majeur de Mozart, et qui dans l'interprétation de pièces de Corelli et Saint-Saëns, a montré, nous le répétons, les qualités d'une artiste de grand talent. Mais la presse se veut plus élogieuse encore relevant que M. Feytmans s'est montré animé pour son sujet d'un amour profond, presque religieux. On avait qu'à entendre le conférencier de jeudi prononcer le nom de Beethoven, parler du Titan de la symphonie, d'une voix tremblante d'admiration émue, pour savoir qu'on avait devant soi tout le contraire d'un snob, un amateur qui doit à la musique de vraies jouissances et s'attache en retour à répandre son culte pour l'art de Bach, Beethoven et Wagner. Quant à la conférence elle-même, d'une forme châtiée, élégante et pure où l'harmonieuse beauté de la phrase le disputait à l'élévation de la pensée, c'était une sorte de revue générale très rapide de l'histoire de la musique instrumentale. Quant à Elvire, elle est qualifiée de toute gracieuse violoniste au talent délicat.
Quelques mois plus tard le sujet de Gustave est La sonate et là aussi il appelle à la rescousse musicale sa tendre moitié, et le pianiste Van Roy, Prix d'Excellence du Conservatoire Royal de Gand. Annonçant la conférence, Le Carillon signale qu'il y aura foule pour entendre et applaudir le conférencier et ses partenaires. Et en effet, Elvire Detry fut vivement applaudie et le président du Comité du Cercle de Conférences lui a présenté une gerbe de fleurs en remerciement de son dévouement et de son active et artistique collaboration à la conférence de son époux. Elvire est une habituée des prestations musicales puisque déjà le 2 mai 1895, elle a alors... treize ans, elle se produit au Concertzaal de Bruges dans une œuvre pour violon de Jean-Baptiste Accolay (1833-1900), violoniste belge de la période romantique. C’est à Ostende, alors Reine des plages, que naissent leurs cinq enfants, quatre filles et un fils en un peu plus de cinq ans, de 1903 à 1909 : Germaine, Denise, Gérard, Anne-Marie et Elise.
Le 11 août 1914, réagissant courageusement à l’invasion du pays, Gustave, malgré son âge avancé, il a 42 ans, et ses charges familiales, s’engage comme volontaire pour défendre son pays. En service au 3e puis au 4e régiment de Ligne, il participe à la défense de Gand et à la retraite des troupes vers Anvers, puis au front, reste dans les tranchées jusqu’en novembre 1916. À cette époque, pour raisons d’âge et de santé, il est retiré du front et affecté au Ministère belge des Sciences et des Arts dans le nord de la France. Seule avec ses enfants, Elvire s'installe à Bruxelles auprès de sa mère, alors veuve de Léon-Octave Detry. Les hostilités finies, Gustave Feytmans, auréolé de sa gloire militaire, rentre auprès des siens, et est désigné comme préfet de l’Athénée de Gand, un poste alors convoité.
Ville intellectuelle prestigieuse, Gand est une opportunité pour la famille. Le logement de fonction mis à la disposition de Gustave, Elvire et leurs cinq enfants, est superbe et se situe dans l’ancienne abbaye de la Bijloke. Ils y vivent treize années jusqu’à sa mise à la pension. L’autorité au sein de la famille, est, du moins en apparence, détenue par Elvire. Fille d’officier, et peu encline, malgré sa sensibilité musicale, à la sensiblerie, elle a coutume de dire à ses enfants : vos petits ennuis n’intéressent que vous-mêmes, aussi comportez-vous dignement et avec bienséance. Cette éducation stricte est payante, les cinq enfants d’Elvire et Gustave, accomplissant chacun, des études universitaires, encore peu courantes en tout cas pour les filles, nées au début du XXe siècle. Violoniste de talent, Elvire, dote aussi ses enfants d’une formation musicale qui leur permet de pratiquer un instrument. Piano et flûte pour les filles et violoncelle pour son fils Gérard. Elle emmène ses enfants au musée et quant à leur père, c’est la littérature, latine notamment, qu’il leur enseigne. Bref, la maison est ouverte aux arts mais la nature a aussi aux yeux de ces parents attentifs, toute son importance.
Aussi, dès avant 1914, fuyant le tourisme de la Côte pendant les vacances scolaires, ils louent puis achètent une maison de campagne à Houyet, au hameau de Herhet, qu’ils ne quittent plus l'été. Carte géographique en main, sous la direction paternelle, les enfants découvrent les paysages harmonieux de la Famenne namuroise lors de longues promenades pédestres. Cette éducation simple mais intelligente, dote les enfants d’une santé vigoureuse, d’un sens de l’émerveillement devant la nature et du respect des gens simples qu’ils côtoient lors de ces séjours.
Admis à la retraite, Gustave décide de s’installer avec Elvire à Bruxelles, rue Juste Lipse, à quelques pas du parc Léopold, dans une maison de maître typique des lieux. Lui est âgé de soixante ans, elle de cinquante, et entourés de ceux qu’ils aiment, ils envisagent désormais l’avenir avec optimisme, partageant leur vie entre ville et campagne. Aux premiers bourgeons, ils s’en vont tous deux vers leur refuge ardennais participer à l’arrivée du printemps. Le jardin qui se réveille nécessite leurs soins. Heureux jardinier, Gustave taille ses rosiers et cueille ses premiers lilas, tandis qu’Elvire égrène ses notes et arpèges. Bientôt la maison est envahie des enfants, plus brillants les uns que les autres dans leur carrière respective, et les petits-enfants qui sont nombreux. Alors que leurs jeunes années sont marquées par la Première guerre Mondiale, c’est bientôt la seconde qui se profile…
En mars 1938, faisant suite à l’annexion de l’Autriche, la Belgique mobilise ses troupes et Gérard Feytmans et Paul Bonenfant qui a épousé Anne-Marie Feytmans, rejoignent leurs régiments. Désormais la Belgique vit dans la crainte de la guerre. Le vendredi 10 mai, à l’aube d’une journée radieuse, alors que Bruxelles a été déclarée ville ouverte, des bombes tombent à Schaerbeek au rond-point Saint-Michel. Les années sombres de l’occupation commencent. Par bonheur la famille en sortira indemne mais n’est pas épargnée par les deuils liés à des maladies : Paul Faider, leur gendre, dès le début des hostilités, laissant une charge de famille nombreuse à sa veuve, Germaine, qui demeure à Mariemont dont elle est conservateur et où elle est membre du Groupe G et y cache des Résistants, mais encore la mère d’Elvire en 1942, sa tante, Alice Detry en 1944, son frère René-François Detry en 1945...
Il en est fini des concerts, théâtres et autres activités culturelles. L’occultation et le couvre-feu dès 22 heures plongent Bruxelles dans l’obscurité. Survivre devient un challenge quotidien et Radio Londres écoutée clandestinement, remplace les concerts de musique de chambre… Elise Feytmans, la plus jeune et la plus intrépide de leurs enfants, rejoint la Résistance et diffuse la presse clandestine. Les mois qui précèdent le débarquement allié sur les plages de Normandie, le 6 juin 1944, sont précédés de bombardements intensifs visant les installations ferroviaires et le réseau routier. Bruxelles n’est pas épargnée et dès le 10 avril 1944, les gares de formation de Schaerbeek, de Forest-midi, ainsi que les aérodromes de Melsbroek et d’Evere, font l’objet de bombardements alliés. Des bombes s’égarent de leur objectif et ravagent des quartiers habités où l’on déplore des dizaines de victimes. Le 3 novembre 1944, la totalité du territoire belge est libéré sans trop de dommage, mais la guerre n’est pas finie pour autant. On sait ce que donne l’offensive des Ardennes en décembre dévastant cette région et faisant plus de 2500 civils disparus.
La percée allemande n’a pas atteint Houyet ni Herhet et la maison de campagne de Gustave et Elvire est quasi indemne. Après un hiver particulièrement rigoureux et long où la neige persiste jusqu’en mars, et alors que les vivres et moyens de chauffage font défaut, la lueur du printemps, et des nouvelles rassurantes sur l’issue des hostilités, redonnent courage et espoir aux uns et aux autres. Enfin, le 8 mai, l’Allemagne nazie capitule sans condition ; la guerre est finie et partout en Europe, c’est la liesse. La guerre finie, la vie reprend son cours. Toutefois, Gustave Feytmans qui souffre d’une angine de poitrine qu’il veut ignorer, est emporté en 1947 d’une crise cardiaque à septante-cinq ans. Elvire conserve elle très longtemps une vitalité remarquable qui crée l’émerveillement de son entourage. Entourée de l’affection de sa fille Elise restée célibataire, elle poursuit une existence où le violon, en trio ou quatuor, occupe une place très importante. Elle demeure longtemps une abonnée fidèle des concerts et pièces de théâtre aux Beaux-Arts et du Concours musical Reine Elisabeth. En 1974, à la suite de l’extension du quartier européen, toutes les maisons de la rue Juste Lipse, dont celle d’Elvire, sont expropriées. Mère et fille emménagent alors dans un grand appartement de type parisien, avenue Molière où Elvire coule de longs jours heureux. Première centenaire, du moins connue, de la famille, elle s’éteint à Uccle, le 26 décembre 1983, proche de 102 ans… Lors de son centenaire, le bourgmestre de Houyet lui rend hommage précisant alors : Madame, votre mémoire est une merveille. Cela correspond bien à celle qui avait pris de l’âge mais n’était nullement devenue vieille…
Violons anciens, dont certains précieux, forment la collection d'Elvire, qui consacre ses temps libres à la musique de chambre
Le château de Mariemont dont Paul et Germaine Faider, gendre et fille de Gustave Feytmans et de Elvire Detry, deviennent successivement conservateur
Etienne Faider (1929-2009), avocat au Barreau de Charleroi, petit-fis de Gustave Feytmans et de Elvire Detry
[1] Notamment pour le Bulletin bibliographique et pédagogique du Musée belge (Les descriptions dans le 1er chant de l'Énéide) et pour la Revue des Humanités en Belgique (Du rôle des surveillants dans les Athénées royaux, Tournai, 1900).
P.-E. Detry, La famille namuroise Detry autrefois de Try, op. cit., pp. 612-637. Jaarboek van het Willems-Fonds, volume 45, 1895, p. 104 ; E. De Seyn, Dictionnaire biographique des sciences, des lettres et des arts en Belgique, nlnd, col. 153 (Mme Collaer-Feytmans) ; Congrès International d’Expansion économique mondiale à Mons du 24 au 28 septembre 1905, Bruxelles, 1905, p. XCII. En 1905, Gustave Feytmans publie « La culture esthétique » dans la Revue de l’Enseignement chrétien, 1906, p. 476.