« La douceur porte la paix dans l’âme. »
– Voltaire
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Clara dite Alice DETRY, née à Namur le 15 mai 1859, décédée à Bruxelles le 24 novembre 1944, épouse à Vilvorde le 22 octobre 1881 Émile DENDAL, général major intendant, vice-président d'honneur de la Société générale des officiers retraités, membre d'une Loge maçonnique, membre du Comité de patronage de l'Exposition internationale d’Economie domestique d'Anvers (1906), membre de la classe Services administratifs de l'Exposition Universelle et Internationale de Bruxelles en 1910, collaborateur aux œuvres d'entraide Société Coopérative d'Avances et de Prêts et Comité national de Secours et d'Alimentation, membre de la Société Royale Belge de Géographie de 1888 à 1911, signataire d'un Manifeste national avec une cinquantaine d'intellectuels en 1921, officier dignitaire du Souverain Chapitre de l’Union et du Progrès réunis à Bruxelles, grand officier de l’Ordre de Léopold II, commandeur de l’Ordre de Léopold, chevalier de l’Ordre d’Orange-Nassau, chevalier de Saint-André d’Ecosse, croix militaire de 1ère classe, médaille commémorative du Règne de S. M. Léopold II, croix de mutualité de 1ère cl., médaille du Roi Albert, médailles commémoratives des guerres 1870-1871 et 1914-1918, médaille de la Victoire, médaille du Comité National, né à Mons le 18 janvier 1847, décédé à Woluwe-St-Pierre le 18 octobre 193, et qui avait épousé en premières noces à Liège le 8 janvier 1876 Joséphine-Alix DELREE, née à Mazy le 16 décembre 1857, décédée à Molenbeek-St-Jean le 5 juillet 1880, fille de Jules-Victor, ingénieur des mines, industriel à Liège, et de Marie-Alexandrine-Je Florent.
Lorsque Alice Detry voit le jour, son père est en mission de service au moment précis de la naissance et c'est Madame Grandfils, accoucheuse de son état, qui non seulement assiste sa mère, mais encore se charge d'aller déclarer la naissance auprès de François Dufer, bourgmestre et officier de l'état civil de la ville de Namur. Ainsi, la sage-femme, ne sachant ni lire ni écrire, ne remarque pas que celle qui devrait naître sous les prénoms d'Alice-Clara-Joséphine est inscrite sous ceux de Clara-Alice-Joséphine, le premier prénom étant l'officiel. Clara sera toutefois toujours Alice dans la vie courante et ce n'est que dans les actes officiels que l'erreur réapparaît à chaque fois. Alice est le dernier enfant de Denis Detry et de Joséphine Baily, et compte donc, au moment de sa naissance, une sœur de huit ans, Sidonie, un frère de cinq ans, Léon-Octave et un frère d’un an, Émile Detry.
C'est une enfant volontaire, mais peu turbulente, délicate, très soucieuse de son apparence, n'hésitant pas à réprimander sa sœur, Sidonie, lorsque celle-ci, plus âgée, mais nettement moins disciplinée, se tient mal à table ou parle trop haut. Musicienne, Alice joue du violoncelle et du violon. Elle n'a que treize ans, nous sommes en 1872, lorsque sa mère lui est ravie. Alice en est fortement marquée et a pour sa grand-mère maternelle, elle n'a plus d'autres grands-parents, cet élan affectif charmant : Grand-Mère, vous ne pouvez jamais mourir ! Hélas, les rêves des petites filles ne sont pas tous comblés et neuf mois plus tard, l’aïeule disparaît elle aussi, âgée de septante-trois ans. C'est à nouveau une page qui se tourne.
À quinze ans, elle reçoit encore, comme les jeunes filles de sa génération, quelque instruction, mais sommaire, et davantage tournée vers l'étude du violon et du violoncelle, de l'apprentissage des ouvrages de main et de la lecture où elle aime, comme son père, se plonger. Elle et sa sœur aident aussi la bonne à tenir la maison, mais Alice n'aime guère ces tâches, à l'exception de dresser la table, où elle met goût et conviction. Elle a maintenant dix-huit ans et peut sortir dans le monde. Bien que Sidonie, mariée depuis trois ans, soit une jolie jeune femme, Alice, elle, est tout à fait ravissante. Sa taille fine, ses cheveux ondulants et soyeux, son regard doux et profond, sa bouche mignonne et son nez, un peu long, lui donnent, comme à sa mère autrefois, un air racé auquel son maintien général contribue largement. Préférée de son père qui, pourtant, est la justice même, elle obtient de lui toutes les faveurs, même celle de danser plus que de raison.
Car Alice est mondaine, à l'inverse de sa sœur qui a toujours détesté sortir. Certes, elle est demandée en mariage, mais a bien compris que donner son consentement mettrait un terme à ces soirées de plaisir et comme son père n'est point du tout pressé de la voir quitter son toit, il n'insiste guère et les prétendants sont éludés. Sans doute aurait-elle vécu de la sorte quelque temps encore si la mort inopinée, le 26 août 1880, de son père, n'avait bouleversé ses plans. La voici donc, à vingt ans, orpheline de père et de mère. Sidonie est mariée, Léon-Octave l'est aussi depuis presque un an, et quant à Émile, âgé de vingt-deux ans, il poursuit sa carrière militaire. Léon-Octave, qui est alors sous-lieutenant à Vilvorde, propose à Alice de vivre auprès d'eux, les deux belles sœurs s'entendant admirablement bien. Là, la vie est pour la jeune fille très différente. Sa belle-sœur est charmante, mais stricte et peu encline aux divertissements. Sans doute Alice s’ennuierait-elle bien vite si... elle ne trouvait fort à son goût un ami de son frère, le lieutenant Émile Dendal.
Appartenant à une ancienne famille montoise, et fils d’un important négociant en vin de la ville, le prétendant est veuf depuis quelques mois et père d'une petite-fille de deux ans, Nelly. De douze ans plus âgé qu'Alice, Émile a déjà tout un passé derrière lui. Engagé, il a quinze ans, le 16 août 1862, pour huit ans, un mois et quinze jours comme élève cornet au 2e régiment de Ligne, il devient en 1868 sous-lieutenant et est désigné pour le 12e régiment de Ligne à Liège. Il exerce cinq ans ses fonctions avant d'être nommé lieutenant le 25 mars 1873. Le 29 décembre 1877, le jeune officier est détaché au corps de discipline et de correction à Vilvorde, et c'est cet état qu'il occupe en 1880 lorsqu'il rencontre Alice. Après des fiançailles assez brèves, les jeunes gens décident de fixer la date de leur mariage au 22 octobre 1881.
Afin de satisfaire aux prescriptions légales qui visent à ce que la dot de la jeune fille, dans le cas d'un mariage avec un officier, garantisse une rente de 1600 francs pendant toute la durée du mariage, Alice hypothèque une partie des biens recueillis dans la succession de ses parents, et qui consistent en le quart des propriétés suivantes : une maison sise à Namur, faubourg de Salzinnes, place Wiertz, avec terrain à bâtir à côté, contenant deux ares cinquante centiares, une propriété dite des « Bas-Prés », sise à Namur, faubourg de Salzinnes, se composant d'une maison et de terrains à bâtir contenant septante-huit ares quarante-six centiares, une grande propriété sise à Namur, faubourg de Salzinnes, et se composant d'une ferme avec dépendances, d'une maison de campagne et d'un jardin emmuraillé, le tout d'une contenance de deux hectares, deux ares, septante-huit centiares et une propriété sise à Namur, faubourg de Salzinnes, au lieu-dit « Tassener » et se composant de trois demeures avec jardin et terres y attenant, le tout d'une contenance de soixante-neuf ares septante-trois centiares ». L'ensemble de ces propriétés est évalué à la somme de 128.000 francs, ce qui correspond pour Alice au quart, soit 32.000 francs, assurant la rente prévue qui sera réversible au profit et sur la tête des enfants à naître. Est présent chez le notaire qui officie pour le contrat de mariage, Jean-Clément Maes, colonel commandant de la Place de Vilvorde, délégué par le Ministre de la Guerre, qui déclare accepter au nom du Gouvernement belge ladite constitution d'hypothèque.
Ainsi, le 22 octobre, le mariage peut-il être célébré à Vilvorde en présence d’Émile Detry, âgé de vingt-deux ans, officier de cavalerie, domicilié à Namur, frère de la contractante, de François van Mal, âgé de soixante-trois ans, rentier, domicilié à Vilvorde, ami de l'épouse, de Charles Dendal, âgé de vingt-huit ans, employé de l’État, domicilié à Ixelles, frère de l'époux, et de Félix Gendebien, âgé de soixante-deux ans, rentier, chevalier de l'Ordre de Léopold, domicilié à St-Gilles, beau-frère de l'époux. Neuf mois s'écoulent et c'est la naissance de Blanche, qui vient réjouir ses parents et qui a pour marraine sa tante Blanche Gendebien née Dendal, bru de Alexandre Gendebien, membre du Gouvernement provisoire en Belgique en 1830 et lui-même ancêtre de Madame Philippe-Edgar Detry, et pour parrain, son oncle maternel, Léon-Octave Detry. Le 26 décembre 1883, Émile Dendal est nommé capitaine en second de 2ème classe, désigné pour le 8e régiment de Ligne. Tout comme son beau-frère, Léon-Octave Detry, il ne souhaite pas, malgré sa promotion, quitter Vilvorde, bien qu'il ait été informé de cette nécessité par dépêche du 17 août. Son colonel, qui le soutient, parvient à le maintenir en place mais pas pour plus d’un an. Alors que le 16 octobre 1884, il est nommé adjudant major de bataillon, désigné pour rester au corps de discipline et de correction, le 6 décembre naît Denise.
Émile, qui est de conversation agréable, est toujours très élégant et Alice, quant à elle, aime toujours autant sortir. Ils forment dès lors un couple mondain, recherché, que seule la qualité de franc-maçon du marié écarte de certains cercles. Adjoint provisoirement au sous-lieutenant chargé du service actif à Namur, par disposition ministérielle du 28 décembre 1888, Émile est autorisé à garder son logement à Vilvorde afin d'éviter un déménagement temporaire, d'autant que le 5 janvier 1887, une nouvelle naissance, un fils prénommé Gustave, a lieu. En mai 1889, le jeune père est détaché à la 8e direction d'administration, ce qui rend obligatoire alors un déménagement pour Namur. Installée avec les siens à Salzinnes, rue Henri Blès, dans ce faubourg namurois qui l'a vue naître, Alice accouche, le 18 juillet 1890, du benjamin de la famille, Charles. Émile reste dans la cité mosane jusqu'en 1892 après avoir été nommé successivement capitaine commandant, puis sous-intendant de 2ème classe. Désigné pour le service des subsistances, il emménage alors successivement à Bruges, de février à juin 1897, puis à Anvers dès juillet. Nommé chevalier de l'Ordre d'Orange-Nassau par arrêté royal du 8 décembre 1896, pris par Sa Majesté la Reine de Hollande, Émile sollicite par courrier adressé au ministre de la Guerre, le 3 février 1897, la faveur de pouvoir porter cette distinction étrangère. Par arrêté-royal du 18 février, et sur proposition du ministre des Affaires étrangères de Favereau, Émile est autorisé à porter les insignes de la décoration octroyée.
Intendant de 2ème classe le 26 décembre 1901, Émile doit déjà songer à voir sa fille aînée, Nelly, née de son premier mariage, quitter le toit familial. Elle épouse en effet à Anvers le 8 novembre 1902 Jean Valençon, un industriel verviétois. Le 25 mars 1906, Émile est nommé intendant de 1ère classe puis intendant divisionnaire. Il est à la même époque membre du Comité de patronage de l'Exposition internationale d’Economie domestique, qui a lieu dans la cité portuaire. A peine Émile vient-il, le 27 décembre 1907, d'être nommé directeur du service des approvisionnements au ministère de la Guerre, ce qui nécessite l'installation de toute la famille à Bruxelles, que la place d'intendant en chef se libère provisoirement, d'abord pour cause de maladie, puis définitivement suite au décès du fonctionnaire en place. Dans un rapport au Ministre du 25 janvier 1908, la candidature d’Émile est proposée, signalant que les notes élogieuses que lui a valu sa façon de servir dans les diverses positions qu'il a occupées, permettent d'espérer qu'il justifiera la proposition dont il fait l'objet.
Mais des incidents ont perturbé le monde militaire anversois. On accuse des fonctionnaires du service des approvisionnements d'avoir encaissé des commissions illégales. La presse s'est emparée de l'affaire et une enquête judiciaire est en cours. Si Émile n'est pas directement concerné par ces accusations, on lui reproche de n'avoir pas soupçonné les choses et d'avoir confié, ce qui manquait de déontologie, à son gendre, Jean Valençon, l'étude, en 1905, de l'installation d'un monte-charge électrique dans les magasins à froment de ce service. Dans un rapport du 15 juin, Émile analyse toute la situation et donne le 24 du même mois sa démission de directeur au ministère de la Guerre afin de ne pas devoir intervenir dans les demandes de renseignements adressées par les magistrats chargés de l'enquête judiciaire ouverte à charge de certains officiers d'administration. À sa demande, il est alors désigné comme intendant divisionnaire dans la quatrième circonscription militaire.
La situation est donc difficile. Émile obtient du Ministre diverses entrevues, au cours desquelles il fait part de ses sentiments sur cette délicate affaire. Dans une note datée du 28 octobre 1908 et annexée à une lettre adressée par Émile au Ministre, le lieutenant-général et aide de camp du Roi, le baron Wahis, alors commandant de la 4e circonscription militaire, déclare : Monsieur l'intendant Dendal n'est sous mes ordres que depuis peu de temps ; il me serait impossible de dire s'il a les qualités voulues pour devenir intendant en chef. Je ne sais pas non plus quelle est sa responsabilité dans les faits qui se sont produits à Anvers et dont il est question dans sa lettre. Je me plais cependant à signaler que pendant le peu de temps où j'ai pu apprécier l'intendant Dendal, j'ai constaté qu'il est d'une grande activité, qu'il connaît très bien toutes les questions ressortissant à son service et qu'il a toujours fait preuve de beaucoup de jugement et de décision.
Le 6 novembre, le Directeur général du ministère de la Guerre précise dans une note que le passage d’Émile au Ministère a été de trop courte durée pour lui permettre de s'initier à toutes les disciplines relatives à la fonction vacante, et que dès lors sa candidature ne peut être retenue. Deux jours plus tard, Émile en est averti. Il est, on s'en doute, d'autant plus déçu que les conclusions de l'enquête d'Anvers le blanchissent tout à fait, à l'exception du léger manque de déontologie qui lui est, depuis le début, reproché. Pensionné le 18 mars 1910, il est, le 26 du même mois, nommé à titre honorifique à ce poste d'intendant en chef qu'il aurait tant voulu exercer du temps de sa vie active. Il coule alors avec Alice des jours heureux. Il a soixante-trois ans et malgré son âge, a tenu, par une déclaration du 24 février, à se mettre pendant cinq ans à la disposition du Gouvernement en cas de mobilisation, précisant : toujours mu par le sentiment du devoir et de l'entier dévouement à ma patrie pendant ma carrière militaire, ce qui me restera de facultés lui appartient après ma mise à la retraite. Je serai toujours heureux et fier si l'occasion m'est donnée de le prouver et bien reconnaissant au gouvernement de mon pays s'il daigne penser à moi au moment du danger.
Bien que d'esprit militaire, Émile Dendal est mondain et Alice est aussi friande de sorties. Dîners, bals et conférences sont réguliers. Notamment pour ces dernières, celles de la Société Royale Belge de Géographie dont Émile est un fidèle membre pendant près de 25 ans. En 1910, ils assistent notamment, en présence du Roi, à la conférence sur La conquête du Brésil donnée par SE Monsieur de Oliveira Lima, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire du Brésil. A la suite des dispositions légales fixant, par arrêté royal du 15 septembre 1913, les cadres de réserve de l'armée, Émile s'adresse les 25 octobre 1913 et 31 janvier 1914 au Ministre, afin d'être admis dans les cadres de réserve. Cette faveur ne peut toutefois lui être accordée, car la limite d'âge est fixée à soixante-cinq ans et Émile en compte deux de plus. Malgré son insistance, on ne peut accéder à sa requête. Mais bientôt la tourmente gronde. Émile est averti le 15 août par son ami le capitaine commandant adjoint d’État-major de Schrijver, alors attaché au Ministère de la Guerre, qu'il est désigné pour être affecté en qualité d'intendant en chef de réserve à l'inspection générale des services de l'intendance. La mission de ce vieux militaire jamais las, est toutefois de courte durée. Le 8 septembre, le Ministre baron de Broqueville, qui détient le portefeuille de la Guerre, l'informe que ses fonctions sont suspendues et le remercie pour le zèle, le dévouement et l'intelligence montrés dans la direction des services confiés.
Émile, qui ne peut rester inactif, se dévoue alors pour des œuvres d'entraide comme la Société Coopérative d'Avances et de Prêts ou le Comité national de Secours et d'Alimentation, en vue d'assurer le paiement des créances de l’État, entre autres les pensions, les soins médicaux et pharmaceutiques, aux officiers retraités, aux veuves et orphelins, aux épouses et aux enfants des militaires au front. La médaille du Roi Albert avec ruban strié d'or lui est décernée après-guerre en remerciement et dans une lettre adressée au Ministre le 25 avril 1919, le président de la Société Coopérative d'Avances et de Prêts ne manque pas de souligner : à l'heure où la Société Coopérative clôture ses travaux, nous considérons comme un devoir de rendre hommage au dévouement de ceux de nos concitoyens dont la collaboration éclairée nous a facilité, dans une large mesure, l'accomplissement de notre mission patriotique, et nous a permis d'étendre au plus grand nombre les bienfaits de notre institution. Monsieur l'intendant en chef Émile Dendal fut au premier rang de ceux-là. Son concours actif autant que désintéressé nous fut acquis dès les débuts, pour l'organisation du service des paiements à messieurs les médecins et pharmaciens agréés de l'armée, service qu'il a assuré jusqu'à ce jour. Nous avons cru utile, Monsieur le Ministre, de signaler à votre attention le rôle rempli par Monsieur Dendal, avec un zèle qui ne s'est pas ralenti et une compétence que nous nous plaisons à souligner. Particulièrement fiers de la conduite de leur fils Charles lors de la Grande Guerre, Émile et Alice Dendal sont fidèles aux conférences qu'il donne ensuite et où son talent d'orateur est remarquable et remarqué.
En 1921, un Manifeste affiché dans tous les arrondissements du pays, dans la langue ou les langues locales est diffusé. La presse relate que les soussignés ne sont pas des hommes politiques. Ils n'ont rien à vous demander. Ils ne briguent pas le moindre mandat. Ils n'envisagent l'intérêt d'aucun parti, mais uniquement le bien de la Patrie. Qui sont-ils ? Outre Émile Dendal, les signataires sont des personnages clés de la société belge du moment. Une petite cinquantaine d'intellectuels parmi lesquels Geo Debaisieux, professeur à l'Université de Louvain, Valère Gille, membre de l'Académie des Lettres et conservateur de la Bibliothèque Royale, Albert Giraud, directeur de l'Académie des Lettres, Camille Janssen, gouverneur général honoraire du Congo, le baron Kervyn de Lettenhove et Fernand Knopff, membres de l'Académie Royale de Belgique, Maurice Maeterlinck, homme de Lettres, Victor Rousseau, directeur de l'Académie des Beaux-Arts de Bruxelles, Théo Van Rysselberghe, artiste-peintre, le baron van Zuylen van Nyevelt, auditeur général, Adrien de Gerlache de Gomery, explorateur, le substitut auditeur général Anspach ou Firmin van den Bosch, procureur général au Caire.
Quel constat font-ils ?: Grâce à une déplorable coalition parlementaire, la minorité néo-activiste a déjà réussi à amputer vos séculaires libertés à l'aide d'une loi néfaste proscrivant en Flandre, sapant en Wallonie, l'emploi officiel de la langue française, cet indispensable instrument de haute culture et d'expansion économique qui est à la respectable langue flamande ce qu'est le passe-partout d'un palais à la clef d'une chaumière. Que cette fraction triomphe et demain ses premiers actes seront la flamandisation de l'Université française de Gand, ce phare intellectuel de la Flandre, et la division de l'armée en régiments flamands et wallons, entraînant fatalement la séparation de deux races fraternelles dont l'union fait la principale force. L'autre danger vient du coupable projet de réduire le service militaire au point de le détruire (...). Pareil affaiblissement de nos forces rendrait inopérant notre accord défensif avec la France, notre seule alliée certaine en Europe.
Que suggèrent-ils ? : Electeurs, nous vous adjurons d'exiger de tout candidat, à quelque parti qu'il appartienne, le plus formel engagement de ne pas s'associer, en aucune circonstance, ni à la politique de contrainte linguistique, la politique de séparation, ni à la politique de marchandage militaire, la politique de l'invasion. Ne tolérez aucune équivoque (...). Rendez impossible la destruction de notre unité et de notre sécurité en soumettant au plus rigoureux contrôle préalable les antécédents et les intentions réelles de tout solliciteur de mandat, sous quelque étiquette qu'il se présente. Il y va de la santé morale et matérielle, de la paix, de l'existence même du pays. Croyez-en des citoyens dont la clairvoyance n'est obscurcie par aucun calcul, dont la conscience n'est égarée par aucune ambition personnelle, qui n'ont à coeur que le salut de notre chère Belgique en péril. On le voit, Émile Dendal est un patriote sincère et convaincu et l'unité nationale est pour lui capitale. On sait ce qu'il advient quelques années plus tard de l'université de Gand où le gendre de sa nièce par alliance Elvire Detry, Paul Faider, est professeur, et un siècle plus tard, ce Manifeste ne manque pas d'interpeller encore...
Le 28 juin 1923, Émile rédige son testament, dans lequel il précise notamment : j'ai toujours cru en Dieu, en Sa bonté, en Sa justice. Dès que j'en ai eu la compréhension, j'ai admiré Son œuvre sublime : le système mondial. J'ai toujours envisagé le travail comme la suprême consolation et la satisfaction du devoir accompli, comme la suprême récompense. Je pardonne le mal qu'ils m'ont fait à tous ceux qui m'ont causé de la peine, du chagrin ou une peine quelconque. Je demande à mes enfants, Nelly, Blanche, Denise, Gustave et Charles de montrer de l'amour, de l'amitié l'un vis à vis de l'autre, de s'entraider en toutes circonstances. De vénérer leur mère, pour Nelly, mon épouse Alice qui lui en a tenu lieu, de lui témoigner sans cesse de la tendresse, de l'affection, du dévouement. J'émets le désir formel que mon inhumation se fasse dans la plus stricte intimité, sans pompe ni honneurs. Si ma femme le veut, elle pourra faire célébrer à l'église paroissiale un service, à dix heures, réglé et payé selon le tarif des oblations, sans supplément.
Quelques années plus tard, la Société des officiers retraités, pour laquelle Émile n'a cessé de se dévouer, sollicite du Ministre de le nommer honorifiquement lieutenant-général en remerciement des services rendus au cours de trois règnes. Hélas, pour permettre au Roi d'accorder cette faveur, il convient que l'officier ait accompli dans son dernier grade quatre années de fonctions. Or, Émile n'a été général major qu'un mois et huit jours. Il est donc impossible de lui octroyer cette ultime distinction. En 1930, Émile et Alice s'installent dans une jolie demeure de l'avenue de Tervuren à Bruxelles, achetée au nom de leur fille Denise, alors fiancée à Désiré Lesearts-Marchot. Si Émile a connu une vie militaire active, sa vie familiale lui a apporté la satisfaction de voir ses deux fils s'engager dans la voie militaire, que Gustave abandonne toutefois.
Les bouleversements familiaux ne s'arrêtent pas là, car Émile et Alice, dont les deux filles sortent dans le monde, ont l'immense tristesse d'apprendre le décès du fiancé de Denise, et la stupeur d'être informés que Blanche souhaite devenir religieuse... Bien que se disant croyant, mais néanmoins franc-maçon, c'est une épreuve fort difficile pour Émile ; Alice n'est guère plus heureuse, elle qui projetait pour ses filles, des mariages dans la société. Le climat familial est donc très tendu et l'on ne sait à terme ce qu'il faut le plus admirer de la ténacité des jeunes filles, car Denise est elle aussi décidée à entrer au couvent, ou de la conversion de leur père qui meurt en parfait chrétien. Terrassé par une attaque, Émile perd l'usage de la marche, mais à force de volonté, sa rééducation lui permet de retrouver son autonomie.
Le 22 octobre 1931, Émile et Alice fêtent leurs noces d'or, et à cette occasion, Gustave rappelle aux parents et amis présents l'affection qui unit les siens : je suis si heureux, cher Papa, chère Maman, de pouvoir être l'interprète de vos enfants et petit-enfants pour vous féliciter, vous fêter, vous redire notre amour, notre reconnaissance, notre admiration. Depuis notre plus tendre enfance, le 22 octobre et les chères dates du mois de mai, sont comme les deux pôles de notre année familiale vers lesquels nos esprits et nos cœurs s'orientent des semaines à l'avance. Vous souvenez-vous... Il y a dix ans déjà, vos enfants réunis, comme aujourd'hui, fêtaient avec plus de solennité que de coutume, un anniversaire sérieux déjà, le quarantième de votre heureuse union. Il pouvait sembler téméraire alors d'escompter un avenir encore bien lointain, alors notamment que notre maman chérie semblait encore bien fragile, alors que notre cher père était guetté par une méchante et sournoise bronchite, mais nous savions que l'avenir était aux mains de la Providence Divine, et c'est en Elle que nous mettions toute notre foi lorsque nous vous disions : « et maintenant, en route vers vos glorieuses noces d'or ». Les alertes ne nous ont pas été épargnées, c'est vrai. C'est un jour trop heureux, trop joyeux aujourd'hui que pour évoquer les heures sombres, parfois angoissantes et même tragiques que nous avons connues. Il est une observation assez inattendue à en tirer, c'est que la coloration des cheveux de notre brave petite Den [Denise] doit être d'une fameuse qualité pour ne pas être devenue entièrement grise. Combien ardemment nous avons aspiré à ce 22 octobre. Aujourd'hui, c'est peut-être l'aboutissement de l'effort collectif de toutes les volontés de ceux qui vous aiment, tendues vers un même but. Mais c'est certainement la récompense de votre absolue confiance en Dieu et de votre fervent désir d'atteindre ce jour pour nous, pour nous dispenser encore, sans jamais les épuiser, les trésors d'amour dont votre cœur ne cesse de déborder pour nous.
Cinquante ans d'une union pareille à la vôtre est bonheur bien rare. Rare non seulement par le nombre des années, mais plus rare encore par sa confiance, son estime, sa tendresse réciproque, son intimité, son intensité et sa beauté toujours croissante. A Vilvorde, à Namur, comme plus tard à Anvers, à Bruges, à Bruxelles, à Woluwe enfin, votre union, votre bonheur sont allés toujours augmentant, et partout et toujours, ainsi que vous vous plaisez souvent à le rappeler. Notre maman chérie nous a toujours donné l'exemple des plus belles vertus domestiques, élevant avec courage ses cinq enfants et réalisant, par son ingénieux dévouement, allié à son goût si pratique et si sûr, de véritables miracles. Par son cœur si tendre, notre mère, unie en cela en pensées et en actions avec son « mari chéri », a toujours fait de la maison un nid si chaud, si doux, si bienfaisant, si riant et si accueillant qu'en dépit de nos tribulations diverses, le « chez nous » est resté comme le centre lumineux, si réconfortant, si stimulant, vers lequel nos cœurs se tournent avec un amour, une admiration, une fierté et une reconnaissance que les années accentuent toujours. Quant à notre cher papa, sans parler des incontestables qualités dont il a donné tant de preuves au cours de sa longue et brillante carrière, quel constant souci du devoir, quelle droiture sans alliage, quelle intégrité de conduite, quelle dignité constante. Enfin, ces dernières années surtout, quelle splendide leçon d'énergie et d'optimisme pour se redresser, malgré le mal qui l'avait terrassé, accomplir une rééducation complète, au prix de quels efforts, et reprendre enfin une activité souriante et jamais découragée. Nous nous sentons bien impuissants à vous féliciter, à vous remercier pour tout ce que nous vous devons, cher Papa, chère Maman, et puis nous avons conscience aussi que, chacun de nous, depuis notre berceau, et plus tard, nous fûmes l'occasion pour vous de bien des fatigues, des soucis, des heures de tristesse et d'angoisse aussi.
Je réponds, je le sais, au sentiment de tous en profitant de notre réunion pour adresser à notre bien chère Denise, votre dévoué et attentif ange gardien, notre plus sincère et plus profond merci, car après Dieu, c'est bien à elle que nous devons l'immense bonheur de souhaiter vos noces d'or et de vous acheminer vers vos noces de diamant. J'évoque tout spécialement aussi notre grande sœur bénédictine, qui là-bas, à Maredret, jubile si intensément avec nous aujourd'hui. Nous savons, et nous n'avons jamais cessé de sentir combien, dans la paix de son cloître, son cœur bat ardemment auprès du nôtre et, avec quelle ferveur elle s'intéresse intimement à participer à toutes les heures de notre vie (...) ». Moins d'un an plus tard, Émile décède à Woluwe. Fort éprouvée par cette disparition, Alice doit encore faire face, trois mois après, à une terrible épreuve : la disparition subite, en janvier 1933, de Blanche, emportée inopinément à Maredret par un œdème pulmonaire. Sa douleur est immense. Sa famille, la musique, lui permettent de reprendre le dessus sur la vie jusqu'à ce que les affres d'une Seconde guerre Mondiale cumulées à l'âge y mettent un terme, à quatre-vingt-cinq ans, le 24 novembre 1944.
La Belgique maçonnique, Bruxelles, 1887, p. 51 ; Le Patriote, 15 décembre 1912 ; P.-E. Detry, La famille namuroise Detry autrefois de Try, Namur, 2015, pp. 745-775 (avec bibliographie).