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Fondatrice en 1866 d'un négoce de denrées coloniales à Namur sous le nom de « Au Moka »

Marie-Françoise Detry

Marie-Françoise Detry, fondatrice en 1866 d'un négoce de denrées coloniales à Namur sous le nom de « Au Moka », née à Saint-Marc le 27 mai 1829, décédée à Namur le 20 février 1899, épouse à Gosselies le 17 février 1857 Alexandre LEBRUN, négociant en denrées coloniales, né à Bassilly 19 octobre 1826, décédé à Gosselies le 29 mai 1866.

Née à la campagne mais active à la ville

Treizième et avant-dernière enfant de Charles Detry, censier du château et de la ferme de la Chairesse, et échevin de Saint-Marc-lez-Namur pendant plus de trente ans, et de Marie-Françoise Damoiseaux, Marie-Françoise Detry voit le jour un peu plus d’un an avant l’indépendance de la Belgique. Sa mère a alors 43 ans mais cela n’a pas de conséquence sur elle qui accouchera encore deux ans plus tard de son dernier enfant, ni sur l’enfant présent, Marie-Françoise, qui entre dans une fratrie aimante et où la constitution de tous est robuste. On ne sait rien de sa scolarité éventuelle mais elle n’a sans doute pas dû être très développée au sein de cette famille où il faut des bras pour venir à bout des tâches à accomplir. Marie-Françoise se marie très tard pour l’époque à près de vingt-huit ans à Alexandre Lebrun, négociant en denrées coloniales à Gosselies, lieu où naissent leurs quatre enfants, trois filles et un fils.

Veuve après dix ans de mariage

Veuve à trente-sept ans, sans grandes ressources, avec ses quatre enfants à charge, âgés de deux à huit ans, Marie-Françoise revient à Namur et fonde en 1866, rue Saint-Jacques 18, un commerce de denrées coloniales auquel elle donne le nom de « Au Moka ». C'est à cette adresse qu'en 1870, elle signale à sa clientèle disposer d'un « assortiment complet de denrées coloniales, le tout de première qualité et à des prix extrêmement bas » [1]. Malgré ses activités commerciales, l’éducation de ses enfants reste une priorité. Elle s'attache en effet à leur en donner la meilleure comme en témoigne le « cahier de style » daté de 1879 de sa fille Charlotte, où la jeune fille, avec une jolie calligraphie à l'encre violette, s'applique à réaliser tous les types de correspondance que la vie peut susciter, tels « lettre à une amie », « lettre d'excuse », « lettre de demande », etc. [2]

Entreprenante mais trop confiante

Entreprenante et ambitieuse, ses affaires prospèrent, bien qu'elle soit contrainte d'assigner en justice un concurrent qui s'installe dans la même rue, sous l'enseigne équivoque et concurrentielle de « Au vieux Moka ». Elle gagne toutefois son procès. Bonne et généreuse, Marie-Françoise Detry entretient d'excellentes relations d'affaires avec un négociant à Bruxelles, qui régulièrement lui demande le service de payer ses dettes à Namur afin d'éviter déplacements ou actes bancaires. Remboursant habituellement sa trop confiante prêteuse, il disparaît après que cette dernière a acquitté pour lui une très grosse dépense...

La survie du « Moka » est alors compromise et doit son salut aux Révérends Pères jésuites qui sortent de ce mauvais pas sa propriétaire, lui conseillant un déménagement vers la rue de Bruxelles et la transmission des affaires à ses filles Charlotte et Hortense. Car celle qui s'est dévouée corps et âme pour les siens a la douleur de perdre à moins de deux ans d'intervalle son fils unique Alfred, et sa fille Joséphine, victime de son dévouement envers une malade atteinte de phtisie. En mai 1890, Marie-Françoise accueille une jeune orpheline de Pondrôme, dont le prénom est Léontine. La maîtresse de maison la rebaptise Marie qui, de cuisinière, devient demoiselle de magasin ; elle donne soixante ans de sa vie à cette Maison et devient à elle seule une institution à Namur, à l'image du « Moka », devenu célèbre en cette ville.

Un nouvel élan

En 1898, Marie-Françoise acquiert, dans la même rue, une grande demeure, qui bien plus tard devient le siège d’une banque, et y transfère ses affaires. Ce lieu est alors bien plus qu'un commerce, c'est une enseigne où nombre de Namurois se retrouvent et prennent plaisir à se rencontrer. On s’y procure une variété infinie de confiseries, de produits « exotiques », de thés, de cafés pour lesquels des dégustations gratuites sont organisées, des produits de la laiterie du Rond-Chêne à Vedrin, de l’amidon de riz extra « Ours blanc, Grand Prix de Bruxelles 1910 », de la « farine de gluten pour diabétiques », tous les articles Heudebert « pour ceux qui souffrent de l’estomac » jusqu’à « Le recueil du grand hygiéniste Heudebert » et son ouvrage « Le régime de l’obésité ». Mais aussi, au détail ou en gros, le fameux « Bleu Destrée » qui a pour vocation d’éliminer les insectes dérangeants. La Maison n’hésite pas non plus à participer à des actions spéciales comme cette propagande commerciale qui vise à adhérer à une assurance-vie gratuite au travers des timbres-assurance » Novo » [3].

La Maison est à ce point connue à Namur qu’elle est renseignée dans la presse locale comme « un bureau des objets trouvés » où l’on peut déposer ce qui a été perdu en ville [4]. Voisins et amis de Jacques Godenne, imprimeur et promoteur de la vie touristique de la ville avec lequel un lien de parenté s'établit en outre [5], Marie-Françoise Detry, et plus tard ses filles sont aussi actives à promouvoir les livres culinaires. Un incontournable, « Les 500 recettes de Constance » fait alors fureur et se vend au prix élevé de 35 francs broché et 40 francs relié. En vente « Au Moka », et aux librairies Deprez et Godenne à Namur, cette publication qui se trouve dans nombre de foyers, évoque non seulement les principaux termes de cuisine, les temps de cuisson de nombre d'aliments, mais passe en revue la recette d'une foule de potages, conserves, sauces, entrées, entremets, légumes, viandes diverses, volailles, gibiers, poissons desserts et confitures. Cet ouvrage connaît plusieurs rééditions et les bénéfices engrangés par la vente sont destinés aux « Missions aux Indes » [6].

Une descendance établie

Un an après l’achat de la maison, le 20 février 1899, Marie-Françoise Detry s’éteint à l’âge de soixante-neuf ans. Si elle garde sa vie durant la souffrance de la mort de son époux et de deux enfants, elle se réjouit du mariage en 1895 de sa fille Hortense avec le major intendant Achille Butaye, vice-président de la conférence de Saint-Vincent de Paul, qui lui donne notamment une postérité dans les notaires Butaye à Ecaussinnes et à Roux, et elle aurait sans nul doute été très heureuse de celui de sa fille Charlotte avec Paul Gailly, producteur et négociant en vins, propriétaire d’une marque de champagne, appartenant à une très honorable famille de Fleurus. La descendance de ce couple se trouve dans les familles Mouzelard et van Tichelen. Ce mariage apporte aussi un nouveau tournant aux activités du « Moka » qui devient également un négoce de vins de standing. Les annonces que Paul Gailly publie régulièrement font état des marchandises qu’il propose : des vins en fûts et en bouteille et ce sont tantôt ... dix barriques de vin de messe qui côtoient 50 barriques de « bon Médoc, de Saint-Estèphe ou de Moulin-à-vent ». Les bouteilles ne sont pas en reste avec « de vieux vins de Bourgogne d’occasion, 10.000 bouteilles de Saint-Julien 1912, autant de Saint-Estèphe 1911 et idem de Graves 1912 [7].

L’empreinte indéniable du monde catholique

Si bien sûr la fondatrice du « Moka », Marie-Françoise Detry est catholique, éduquée en ce sens au sein de sa famille, la famille Detry est comme on le sait de tradition chrétienne pour tous, mais avec des engagements politiques libéraux pour certains. C’est le cas de la branche de Saint-Amand et en partie de la branche namuroise à laquelle appartient Marie-Françoise, elle qui se fait néanmoins conseiller par les Pères Jésuites lors des problèmes qu’elle rencontre mais qui publie ses premières annonces publicitaires dans « Le Libéral, journal de Namur et de la Province ». Son frère Denis Detry n’est-il pas un « chrétien-libéral » engagé dans le parti ? Quoi qu’il en soit avec ses filles Hortense et Charlotte, le tournant catholique est pris de manière significative et sans appel.

Bien après la mort de la fondatrice, sa descendance s’en tient à des principes religieux stricts et on peut lire dans le journal catholique local, « Vers l’Avenir » des annonces en ce sens précisant tantôt : « on demande une fille à tout faire munie d’un certificat du curé de la Paroisse » ou « on demande « Au Moka » 13 rue de Bruxelles, une bonne servante catholique ». Il faut dire que dès 1933 on peut se procurer au « Moka » la « vente de voyage à Beauraing » en voiture particulière cinq places (30 francs) ou le transport « pour Bouillon-Cordemoy en voiture particulière » [8]. Mais il est certain que malgré une certaine forme de libéralisme dans sa vie, Marie-Françoise Detry aurait été heureuse de l’engagement de deux de ses petits-enfants : Benoît Butaye (1901-1976), entré à la Chartreuse de Farneta (1925-1926) en Italie où il ne supporte pas le régime et fait ensuite en un an les deux années de Philosophie au Séminaire des vocations tardives à Malines puis la Théologie au Grand Séminaire de Namur. Il est élevé au sacerdoce en la cathédrale de Namur le 26 juillet 1931, prêtre de différentes paroisses dont Notre-Dame à Namur et aumônier pendant vingt-cinq ans à l’hôpital psychiatrique du Beau Vallon à Namur, intégré à l’Université catholique de Louvain, où il meurt. Quant à sa petite-fille Anne-Marie Gailly (1902-1984), en religion Sœur Marie-Cécile admise à prononcer ses voeux le 20 novembre 1928, sous-Prieure et conseillère de la Prieure, maîtresse des novices au Monastère de la Vigne à Bruges où elle fête son jubilé d’or, organiste, elle est encore une excellente pianiste diplômée de l’Union Musicale Belge à Bruxelles alors présidée par Camille Gurickx (1849-1937), Premier Prix de piano du Conservatoire Royal de Bruxelles où il enseigne ensuite, élève puis ami de Liszt, époux de Marie Gendebien, petite-fille du ministre, dont la fille Germaine Gurickx épouse le colonel BEM Charles Dendal, cousin d’Anne-Marie Gailly, fils du Général Emile Dendal, vice-président d’honneur de la Société générale des Officiers retraités, ... et membre d’une Loge maçonnique, et de Alice Detry elle-même fille de Denis Detry. La sœur de Charles, Denise Dendal (1884-1975), en religion Sœur Marie-Gertrude, Premier Prix de piano du Conservatoire d’Anvers, et elle aussi organiste, retrouve Anne-Marie Gailly au Monastère de la Vigne à Bruges où elles sont très liées.

Une famille bienfaitrice

Charitable et soucieuse de la détresse humaine, il est touchant de constater que malgré les difficultés d'approvisionnement lors de la Première guerre Mondiale et les importantes charges de famille qui sont les siennes, Charlotte Gailly, fille de Marie-Françoise, s'inscrit en octobre 1914 pour apporter une cotisation hebdomadaire de deux francs cinquante au Comité de secours aux familles nécessiteuses namuroises. L’engagement de la famille pour différentes œuvres à Namur dont celle de la suralimentation des malades pauvres et celle en faveur des réfugiés russes arrivés en ville via le pensionnat-sanatorium de la Croix rouge russe pour les enfants, sont aussi au nombre des œuvres qu’elle soutient. Le secours aux sinistrés des inondations de 1926 reçoit également son aide. Mais encore en 1935 un soutien est-il accordé au Comité national de secours « L’aide à la Reine », et par ailleurs en recueillant les dons en nature, pour les colonies de vacances organisées par Véronique Fallon, et ensuite pour l’organisation des Stations de plein air. Malgré deux guerres, le refus total de collaboration avec l'occupant, le « Moka », resté aux mains des descendants de sa fondatrice, fête son centenaire en 1968, bien que fondé en 1866. La maison est vendue en 1975 et c’est tout un pan de l’histoire commerciale namuroise qui s’efface avec elle mais aussi le souvenir d’une veuve de trente-sept ans qui a pris son destin en mains.

Galerie de photos et de documents


[1] Le Libéral, journal de Namur et de la Province, 11 octobre 1870.

[2] Archives de Feu Pierre-Paul Mouzelard à Namur.

[3] L’Ami de l’Ordre, 9, 13 juin 1914 ; Vers l’Avenir, 14 septembre 1932, 13 février, 16 septembre, 22 novembre 1933, 16 mars 1946.

[4] Vers l’Avenir, 27, 28 octobre 1932.

[5] Jacques Godenne (1851-1909), imprimeur-éditeur de nombreux journaux et revues et très investi dans la vie culturelle namuroise, épouse à Montzen le 23 juin 1883 Victoire (de) Wasseige (1856-1930), fille du notaire et conseiller provincial Charles-Alexandre (de) Wasseige appartenant à la famille namuroise bien connue (F. de Cacamp et F.-L. de Wasseige, La famille namuroise de Wasseige, Bruxelles, 1970, p. 103). Jacques Godenne a pour sœur Julie Godenne (1864-1924) qui épouse à Namur le 15 avril 1882 Charles Balant, ingénieur civil, industriel administrateur de la société anonyme » Ateliers Balant » fondés en 1889, agent des firmes Impéria et Excelsior, officier de la Garde civique de Mons, dont le fils, Auguste (1883-1970), industriel à Mons, épouse à Mons le 24 septembre 1902 Hélène Provis (1882-1956), fille de Henri et de Sidonie Detry, et petite-fille de Denis Detry.

[6] Vers l’Avenir, 27 février 1937.

[7] L’Ami de l’Ordre, 13 juillet, 11 août, 21 septembre 1915.

[8] Vers l’Avenir, 9,12 août 1933,18 août 1934, 27 février, 18 mars 1937.


P.-E. Detry, La famille namuroise Detry autrefois de Try, op. cit., pp. 785-789. Sur la famille Gailly et ses alliés, très actifs dans le négoce des champagnes et vins, et qui donnent un membre de la Commission administrative du Comité de commerce institué le 30 janvier 1878 par la Chambre d’Industrie, d’Agriculture et de Commerce de Charleroi, elle-même constituée le 10 août 1877, et un membre effectif des firmes faisant partie de l’Union professionnelle Belge des négociants en vins et spiritueux dont le siège social est à Bruxelles 10 rue Plattesteen (Bourse), on verra notamment : Bulletin sur la Chambre d’Industrie, d’Agriculture et de Commerce de Charleroi, Charleroi, 1882 ; Zeuchs adressbuch fur Industie, Handel und Gerwerbe, Belgien, 1882, p. 915 ; Unione Italiana Vini, Annuario vinicolo, Milano, 1930-1931, p. 529.


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