« Toutes les bonnes choses qui existent sont les fruits de l'originalité. »
– John Stuart Mill
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Émile DETRY, élève à l'école d'équitation d'Ypres, sous-lieutenant au régiment des lanciers puis industriel, photographe amateur, né à Namur le 23 mars 1858, y décédé le 26 août 1914, épouse à Jambes le 7 novembre 1883 Mathilde PROVIS olim de PROUVY, née à Bois-de-Villers le 25 juillet 1851, décédée à Namur le 2 mars 1905, fille de Jean-Joseph, propriétaire, industriel puis rentier à Jambes, et de Félicité Stiernart(d).
C'est à Salzinnes que naît Émile Detry lors d'un accouchement particulièrement difficile, le cordon ombilical étant dangereusement enroulé autour du cou du bébé. Toutefois, la dextérité de la sage-femme l'emporte et c'est avec apaisement que la jeune maman prend dans ses bras ce second fils que le couple désire ardemment. Deux jours plus tard, en présence de François Chasseur, chef de bureau, et de Victor Bodart, négociant, Denis Detry, son père, déclare la naissance à François Dufer, bourgmestre faisant fonction d'officier de l’État civil de la ville de Namur. Léon-Octave, son frère est impatient de serrer dans ses bras ce petit frère sur lequel il compte bien à l'avenir pour programmer ses jeux ; quant à sa sœur Sidonie, heureuse de cette naissance, elle aurait toutefois préféré une petite sœur qui, quatorze mois plus tard, sous le prénom d'Alice, lui est donnée. Frères et sœurs ont une profonde affection les uns pour les autres, même si les caractères diffèrent. Si tous ont leur personnalité, nul doute que celle d’Émile dénote par son originalité, son plaisir de la facétie, du non-conformisme qui marque toute son existence.
Ses études secondaires terminées, il s'engage dans une voie qu'il n'a pas vraiment choisie mais qui sourit tant à son père : les armes. Émile a certes, comme son père et son frère Léon-Octave, un sens profond de l'honneur et du devoir, et se mettre au service de son pays n'est pas pour lui déplaire, mais se conformer à la discipline militaire est pour lui une tout autre aventure. C'est que la rigidité militaire ne cadre guère avec le personnage qui est, par ailleurs un séducteur dont on ne compte plus les conquêtes… Plutôt grand, élancé, pourvu d'un visage aux traits fins et réguliers, il est doté d'une chevelure bouclée, noire et épaisse et d'yeux de braises. Elégant en élève de l'école d'équitation d'Ypres, dans un pantalon de flanelle blanc enfoui dans de longues bottes de cuir éclatantes, la taille cintrée dans une veste sombre à col anglais où chaîne d'or et pochette de soie rivalisent, cravache à la main, tel se présente-t-il en 1880 lorsqu'il pose dans les studios du photographe Gilles installé à Namur près des quatre coins. Mais cette année-là n'est hélas pas que celle des plaisirs. Le père d’Émile, dont la santé parait à tous robuste, est emporté inopinément, rassuré toutefois pour ses deux fils engagés dans la profession militaire comme il le souhaitait. Deux ans plus tôt, il adresse à Émile, le moins docile de ses enfants une lettre de recommandations remplie d'affection :
Mon cher Émile, vous voici maintenant âgé de vingt ans, l’âge de tous les projets. Je suis heureux que vous vous soyez engagé dans la voie militaire, la seule qui convienne vraiment à votre caractère fantasque. D’ici peu d’années je fêterai mes soixante ans, âge avancé pour un homme. Aussi je veux vous donner par écrit quelques conseils pour guider votre existence au cas où la vie m’empêcherait d’être à vos côtés au moment voulu. Avant tout, mon cher fils, profitez de vos vingt ans, des joies de l’esprit et du corps bien qu’en ce domaine vous n’ayez pas attendu mes conseils. Votre liberté actuelle vous y autorise. La naissance vous a doté d’un physique agréable et il n’est pas incongru d’en jouir mais il vous faudra vous fixer et choisir non plus une femme mais une épouse.
Celle-là même qui vous donnera des enfants, qui veillera à votre maison, qui sera à votre écoute permanente, freinant vos désirs, calmant votre faim par une table garnie et soulevant le voile de vos tracas par la douceur d’un esprit forgé pour satisfaire son mari. Votre mère fut de celle-là et je ne puis que vous engager à en trouver semblable. Choisissez-là d’ici, de préférence terrienne à citadine, elles sont moins dépensières et plus au fait d’un art de la table que vos revenus vous permettront de faire exécuter mais qu’une maîtresse de maison doit connaître.
Ne laissez pas celle qui vous ravira le cœur, s’occuper de vos intérêts, ce ne sont pas là affaires de femme, mais ne l’épousez pas non plus ni sur sa simple beauté ou sur ses rentes. Voyez toujours en elle non seulement la mère de vos enfants, celle qui doit être bonne et tendre, douce et aimante, sage et économe, suffisamment instruite mais point trop. Enfin ne vivez jamais entouré de fortunes supérieures à la vôtre. C’est la perte des ménages et le gouffre des familles. Vivez en bourgeois que vous êtes, ni plus ni moins, en honnête homme guidé par le cœur et l’esprit. Alors seulement vous serez heureux et ferez le bonheur des vôtres. Votre père affectionné.
À la mort de son père, Émile a vingt-deux ans, est orphelin de mère depuis l'âge de quatorze et prend son destin en main. Deux années s'écoulent au cours desquelles il souffre de plus en plus des contraintes militaires, du manque de liberté qu'elles lui imposent, de ses menus plaisirs qui sont le sel de la vie selon son expression favorite, dont il est privé. Ses conquêtes féminines sont nombreuses et lui demandent du temps qu'il doit, trop souvent, trouver sur ses prestations militaires. Les réprimandes de ses supérieurs tombent régulièrement et ne semblent avoir aucun effet. Aussi, lorsque son colonel le rencontre dans Namur, au bras d'une charmante jeune femme, alors qu'il le croit à la caserne, son sang ne fait qu'un tour. Le fait qu'Émile, qui se prélasse au bras de sa belle dans une calèche, salue ironiquement l'officier supérieur à son passage, n'arrange évidemment pas les choses... Appelé peu après à s'expliquer, le colonel le met au pied d'une alternative : l'armée ou... les compagnies galantes. Émile n'hésite pas un instant, il choisit... la deuxième proposition ! Il démissionne donc sans regret et se met à couler des heures heureuses, vivant des rentes laissées par son père. Il a vingt-quatre ans et n'est pas prêt à se lier, à moins que le coup de foudre ne vienne l'ébranler.
Et c'est bien ce qui se passe lorsque, disposé à assister à un concert de charité, il voit entrer, escortée de ses parents, une jolie jeune femme brune aux grands yeux expressifs, au nez et à la bouche joliment dessinés et au maintien qui atteste de l'éducation. Celle qui lui fait battre le cœur et qu'il n'a plus rencontrée depuis plusieurs mois n'est autre que la sœur de son beau-frère Henri Provis époux de Sidonie Detry, et se prénomme Mathilde. Bien qu'elle compte trente-et-un ans, soit sept de plus que lui, elle est bien jolie et paraît si jeune encore. Malgré les protestations de ses amis, qui lui remémorent les joies du célibat, et de sa famille, qui trouve la différence d'âge trop prononcée, Émile s'applique dès les jours qui suivent à lui assurer une cour assidue. Mathilde, qui est de nature réservée, presque timide, est charmée de l'enthousiasme qu'elle suscite si soudainement, mais est quelque peu effrayée par la réputation de son prétendant. Les avis sont donc partagés et si Monsieur et Madame Provis s'accordent sur le fait qu’Émile est sympathique, ils le trouvent trop fantasque à leur goût.
À force de persuasion, d'attentions tant pour la jeune fille que pour ses parents, Émile conquiert le cœur de celle qu'il aime sincèrement et se fait accepter par ses parents. Le mariage est annoncé pour le mois de novembre et leurs conventions matrimoniales sont établies chez un ami des Provis, Emmanuel de Francquen, notaire à Jambes, le 6 dudit mois. Mariés sous le régime de la communauté réduite aux acquêts, la dot de Mathilde consiste en une somme de trente-cinq mille francs or. La situation militaire du fiancé n'est pas encore définitivement close, et il doit obtenir l'autorisation de se marier, ce qui lui est accordé le 18 octobre.
Ces arrangements pris, le mariage civil suivi du mariage religieux peut être célébré en la maison communale de Jambes, où réside Mathilde : « par-devant moi, Jean-Baptiste Degives, Echevin faisant les fonctions d'officier de l’État civil de la commune de Jambe sont comparus, en séance publique, en la maison communale, Émile-Denis-Joseph Detry, âgé de vingt-cinq ans sept mois, né à Jambe lisez Namur, sans profession, domicilié à Namur, fils majeur de feu Denis-Joseph Detry et de feue Joséphine Baily, et Mathilde-Marie-Julienne Provis, célibataire, âgée de trente-deux ans trois mois, née à Bois-de-Villers, sans profession, domiciliée à Jambe, fille majeure de Jean-Joseph Provis et de Félicité Stiernart, rentiers, domiciliés à Jambe. Le tout en présence de Michel Toisoul, cousin de l'épouse, âgé de quarante-trois ans, rentier, demeurant à Bois-de-Villers et d'Ernest Provis, frère de l'épouse, âgé de trente-six ans, sans profession, demeurant à Jambe (...) ».
Après un voyage de noces qui l'emmène à Paris où Émile prend des photographies des principaux monuments [1], puis à Venise, le jeune couple s'installe dans la maison natale d’Émile à Salzinnes, restée en indivision entre frères et sœurs. Sur l'insistance de ses beaux-parents, le jeune marié se met en quête d'une profession. Il veut, dans le choix d'une activité éventuelle, une totale indépendance, et décide, sans aucune connaissance du sujet, de fonder rue des Fossés 27 à Namur, face au théâtre, une fabrique de tabac et cigares connue sous le nom de « Au planteur ». C'est là que vit alors le couple assisté de Pauline, la jeune bonne alors à leur service. Le 23 juillet 1885, la naissance de Marthe apporte la joie que l'on devine aux jeunes mariés. Hélas, elle ne survit que trois semaines. Moins d'un an plus tard, c'est Edgar qui, le 10 juin 1886, agrandit la famille, suivi le 28 mai 1888 par Clotilde. Les années s'écoulent et Émile se porte acquéreur, en vente publique, « d'une maison avec dépendances et cour située à Namur rue du Pont, côté du numéro huit, joignant Fischer, Woitrin et la rue des Brasseurs ». La demeure est grevée de diverses hypothèques dues à Lucien Richard, avoué à Namur, qu’Émile s'engage, le 8 décembre 1893, à régler dès l'expiration de la durée des prêts.
Le carnet de chasse conservé dans les archives familiales nous apprend que lors de l'ouverture du 1er septembre 1898, Émile en est à son sixième port d'armes. Au travers des quelques feuillets transmis, l'on sait qu'il chasse en compagnie d'Ernest Maisin, Jean Denis, Charles Genart, Ernest Douxchamps, MM. Saintraint père et fils et Dohet. La battue du lundi 20 novembre 1899 lui permet de tirer 18 lièvres et on apprend encore que le bilan des gibiers abattus au cours de cette année-là est : 50 lièvres, 55 perdreaux, 9 cailles, 18 lapins, 7 grives, 7 vanneaux, 1 râle et 264 alouettes soit un tableau de chasse de 411 pièces. Il chasse également avec le comte Théodore de Villers de Waroux d'Awans de Bouilhet et de Bovenistier, dont la mère est une Woelmont, de Lives-sur-Meuse, et l'auteur possède encore un étui à fusil, en cuir, marqué « Cte T. de V » sommé d'une couronne comtale, demeuré dans les souvenirs de la famille Detry.
Émile, qui est depuis sa jeunesse passionné de photographie, installe dans cette maison de la rue du Pont son laboratoire, car il aime vivre la ville au travers de ses événements, fêtes, transformations. Il partage depuis longtemps déjà avec certains amis ce goût d'une bourgeoisie disposant de loisirs pour cet art novateur du XIXe siècle qu'est la photographie. Il est en relations amicales avec Adolphe Dupont, fondateur en 1892 de la Société photographique de Sambre-et-Meuse, avec Jean Chalon, botaniste réputé et photographe amateur de talent, et avec Armand Dandoy, photographe professionnel et ami de Rops. Sa veuve, Charlotte De Coster (1831-1912), sœur de l'écrivain Charles De Coster, présente à Émile ses condoléances lors du décès de Mathilde. Il reçoit à cette occasion de très nombreuses lettres ou cartes de condoléances et l'on constate que les cousinages sont à cette époque encore nombreux, notamment avec les familles Bouvier, Debouche, Petit, Capelle, etc., tous descendants des Detry.
Il connaît bien, de surcroît, François Gilles, photographe professionnel à Namur à partir de 1863, dont l'épouse est une Salzinnoise comme lui. A l'occasion d'un voyage qu'il réalise, et qui le marque, aux États-Unis, où il est possible qu'il ait fait des clichés, il ramène un Portfolio de Photographies des Villes, Paysages et Peintures Célèbres publié par The Werner Company de Chicago, toujours conservé dans sa descendance. Émile prend des clichés mais conserve aussi des tirages de photographes qui ont pris des vues de Namur, et il a une grande collection de plans, cartes et gravures de Namur des XVIIe au XVIIIe, car Namur a toutes ses faveurs de cœur.
En cette fin de siècle, Mathilde souffre chaque jour davantage de rhumatismes qu'aucun remède ne soulage. Peu désireuse dans ces conditions de recevoir souvent, elle freine régulièrement dans ses invitations Émile, qui est amateur de bonne chair et de bon vin, qu'il aime à partager entre amis. L’inventaire de sa cave fait état de Nuits St-Georges et Pommard 1894, St-Julien 1898 (75 bouteilles) et Château Giscours, même année (75 bouteilles), Pauillac 1898 (75 bouteilles), Cheval Blanc 1900 (1 feuillette), Musigny 1900 (75 bouteilles), Mouton Rothschild 1904 (10 bouteilles), Château Lafitte 1904 (6 bouteilles), Chambertin, Volney, Nuits St-Georges, Margaux 1904, ainsi que des vins du Rhin, de Tours, du champagne et des liqueurs. Aussi, afin de satisfaire l'un et l'autre, est-il décidé qu'ils donnent un dîner par mois dont les archives familiales conservent les traces imprimées. Ainsi, le 23 janvier 1898, les invités d’Émile et Mathilde se voient-ils servir les plats suivants qui ont de quoi réjouir les appétits les plus avertis :
Huîtres royales
Potage printanier
Croquettes à la Villeroy
Saumon à la Hollandaise
Filet de bœuf Béarnaise
Poulets Marengo
Foie gras en Bellevue
Chevreuil sauce poivrade
Langoustes sauce Vincent
Ananas à la Créole
Glaces
Fruits
Dessert.
Ou encore, le 12 octobre 1899 :
Huîtres de Zélande
Potage Tomates
Truite saumonée, sauce hollandaise
Pommes natures
Filet de bœuf jardinière
Poulardes de Bruxelles rôties
Cresson
Grives à la Liégeoise
Compote
Gâteaux
Fruits.
L'état de santé de Mathilde empire et nécessite des cures régulières qui la soulagent temporairement. Sa descendance conserve plusieurs verres de cure gradués dont elle fait un usage régulier. Edgar aime alors à la rejoindre quand toutefois sa scolarité le permet. À Aix, où il est en 1900, il reçoit de Clotilde, alors âgée de douze ans, ces quelques mots formés d'une écriture malhabile : mon cher Edgar, comme je le remarque dans les lettres de papa, je vois que tu t'amuses bien et cela me fait grand plaisir. Je souhaite que tu passes bien ton examen et je suppose que ce sera ainsi car tu travailles avec ardeur. Au revoir mon cher Edgar, un gros baiser et mille amitiés à tous de ta sœur dévouée, Clotilde. Malgré les soins toujours plus larges qui lui sont administrés, la santé de Mathilde se dégrade et les années qui suivent sont pour elle un calvaire car si l'esprit est jeune encore, le corps est fatigué, usé et c'est véritablement épuisée et percluse par les rhumatismes qu'elle s'éteint à Namur en 1905, âgée de cinquante-trois ans.
Le chagrin d’Émile est profond. Peu disposé pour les affaires, il se désintéresse alors très vite de la fabrique prise en mains par les employés, puis donnée en gérance. Il se retire dans sa maison de campagne, achetée quelques années plus tôt, avenue de Salzinnes et où il dispose d'un parc de près d'un hectare. Cette maison, définie comme Propriété des Trieux, appartenant à la famille Wérotte, contient quatre-vingt-trois ares douze centiares et est acquise pour quarante mille francs or par Émile Detry le 14 octobre 1895 devant Maître Théodule Jeanmart, notaire à Namur. Cédée devant Maître de Francquen, notaire à Namur, le 24 octobre 1919 par Edgar Detry à sa sœur Clotilde, cette dernière la revend le 27 décembre de la même année devant le même notaire. La propriété est alors morcelée et abrite notamment à front de rue l'hôtel particulier d’Étienne Misonne et ultérieurement à ses côtés, un immeuble à appartements.
Émile vit là librement, s'affairant à ses plantations et entouré de ses amis les plus chers : trois bergers allemands, deux St-Bernard, un singe, un perroquet et une multitude d'oiseaux précieusement logés dans une immense volière. Son jardin regorge de fleurs et de fruits dont un excellent raisin cultivé en serre, et il trouve là le mode de vie auquel il aspire. Son esprit où la dérision domine, temporisé durant son mariage par sa douce et conventionnelle épouse, se réveille et le conforte dans sa position d'original sympathique. Imaginez donc cette maison où dès le pas de la porte, un perroquet vous apostrophe gaiement alors qu'un singe monte le garde-à-vous à votre passage... Mais son goût de l'extravagance est plus prononcé encore : ne fait-il pas servir à des invités une gibelotte joliment assaisonnée et parfumée, qu'il révèle être, une fois engloutie par ses convives, du chat de gouttière... Ne pousse-t-il pas la plaisanterie jusqu'à, lors d'un très sérieux congrès ornithologique se déroulant à Namur, proposer aux savants venus exposer leurs récentes découvertes, de voir chez lui des volatiles exotiques tout à fait exceptionnels. Curieux et répondant à cette aimable invitation, lesdits scientifiques se trouvent alors confrontés à d'étranges oiseaux, de couleurs variées, et sur lesquels ils se penchent perplexes. Le maître de maison a soigneusement peint des couleurs les plus fantaisistes ses malheureux canaris, qui bien involontairement ont pris part à ce canular qui fait grand bruit. Si la plupart de ses victimes ne se formalisent pas trop, certains le maudissent.
Dès 1903, Émile figure parmi les souscripteurs qui se sont réunis afin de contribuer à la construction de la passerelle de la Sambre qui permet de relier la rue de l’Indépendance, qui devient ensuite rue Henri Lemaître, au cœur de la ville. Les courriers échangés avec le bourgmestre et les membres du conseil communal évoquent notamment que : malgré les bienveillantes dispositions de M.M. les membres du Conseil communal, le quartier de l’Arsenal par sa situation, n’a pu jouir jusqu’à ce jour, des faveurs attribuées aux autres quartiers de la ville plus avantageusement situés. L’exécution de ce projet favorisant les intérêts des habitants donneraient en outre de l’animation à notre quartier déshérité. En 1906 la passerelle, en béton et d’architecture hardie, est inaugurée. L’instigateur du projet est un professeur du Collège Notre-Dame de la Paix à Namur, Léopold Divoy (1862-1922), un ami d’Émile, et le comité des fêtes est présidé par Alexandre Gérard, avocat à Namur, alors greffier au Tribunal, parent de celle qui deviendra la bru d’Émile, Gabrielle Henrard épouse d’Edgar. Quelques années plus tard, la guerre la détruit mais elle sera reconstruite.
Clotilde est entre-temps devenue une jeune fille ravissante et mondaine. Elle a vingt-trois ans lorsqu'elle rencontre celui qui la séduit. Il s'appelle Armand Dequinze, a six ans de plus qu'elle, est ingénieur et, à cette époque, en activité chez Tournay à Liège. Le mariage, célébré à Namur le 1er octobre 1912, donne à Émile l'occasion d'organiser chez lui un grand déjeuner qui compte quatre-vingts convives. En voyage de noces en Italie puis en France, Clotilde annonce le 11 octobre, à son père et à son frère, son retour : Bien chers Papa et Edgar, Nous quittons Paris aujourd'hui vendredi à 4h pour Maubeuge où nous logeons. Demain nous sommes à Bruxelles à midi pour faire visite à tante Alice et à tante Sidonie puis nous retournons à Namur où nous arriverons vers 7h40 du soir. Nous sommes impatients de vous revoir et en attendant, vous embrassons tous deux. Neuf mois plus tard, Émile est grand-père d'un petit garçon que Clotilde a la délicatesse d'appeler Léon, en souvenir de son oncle, colonel commandant le 12e régiment de Ligne, décédé un an auparavant. C'est aussi à cette époque qu'ont lieu les fiançailles d'Edgar avec Gabrielle Henrard avec laquelle il joue au tennis, de même que Clotilde au Club de Salzinnes.
Août 1914. La Belgique est en émoi. La terrifiante nouvelle de la déclaration de guerre tombe. Le 23 août, la ville de Namur est bombardée. Fernand Golenvaux, bourgmestre, et cousin de Mathilde avec laquelle il partage la même ancêtre, Marie Binamé, épouse en premières noces de Philippe Massaux et en secondes noces de Louis de Prouvy, évoque plus tard dans ses souvenirs cette sinistre journée : vers 6h30, tandis que la foule de curieux se rendait vers la Place d'Armes, où les trottoirs se garnissaient de plus en plus de gens avides de contempler pour la première fois les troupes allemandes bivouaquant, un bombardement subit et inattendu, reprit tout à coup effrayant et sinistre. Il fut court, un quart d'heure à peine, et dirigé exclusivement sur le quartier de la Grand’ Place où cinq bombes s'abattirent successivement. Le résultat fut terrible. La multitude de Namurois affolés se dispersa en un clin d’œil, fuyant à travers les rues avoisinantes, se ruant dans les maisons aussitôt envahies ; les soldats ennemis désemparés, rompaient les rangs et couraient çà et là en désordre. Quand les détonations cessèrent, de nombreux cadavres jonchaient le sol et quantité de blessés gémissaient et râlaient. Les obus de fort calibre étant tombés successivement : un d'abord à l'extrémité de la rue du Pont vers la place qui tua cinq civils, dont notre concitoyen bien connu, M. Detry-Provis (...).
Soucieux en effet de voir si sa maison de la rue du Pont qui abrite son cher laboratoire photographique, est touchée par le bombardement, Émile se trouve sur le pont de Sambre lorsqu'il est atteint d'un éclat d'obus en plein ventre. Gabrielle, la fiancée d'Edgar, alors secouriste ambulancière, s'affaire non loin de là, et le fait ramener, inconscient, à Salzinnes. Aucun médecin disponible n'est disposé à braver d'éventuels nouveaux bombardements, et Émile ne peut être soigné. Il s'éteint trois jours plus tard dans la souffrance mais alors lucide. Ses dernières paroles sont pour ses enfants qu'il assure de toute son affection et il s'endort sans savoir que cette maison de Namur qui lui a coûté la vie est complètement détruite. Son cher laboratoire photographique est en cendres et des centaines de plaques émiettées. Dans les décombres de la maison, son fils Edgar retrouve un coffret en fer contenant une soixantaine de plaques photographiques en verre au format 13x18 et 9x13 représentant Namur et les environs et emballées dans le journal namurois L'Ami de l'Ordre du vendredi 7 août 1914, soit trois semaines plus tôt... Sans doute Émile a-t-il voulu alors en protéger certaines. C'est tout ce que la maison éventrée révèle ; quelques tirages et albums conservés à la campagne complètent sa production, qui est grande, et emportée comme lui dans la tourmente de la Grande guerre. Inhumé auprès de son épouse dans le caveau de la famille Provis au cimetière de Jambes, sa mort comme sa vie n'a pas été banale. Le nom d’Émile Detry figure sur la dalle commémorative des Victimes de la Guerre apposée à la façade de l'église Sainte Julienne à Salzinnes, sa paroisse. Elle subsiste toujours.
La fabrique de tabac d’Émile Detry à Salzinnes subsiste et la gérance donnée du vivant de ce dernier se poursuit par ses enfants Edgar et Clotilde puis le mari de celle-ci, Armand Dequinze qui meurt toutefois en 1918. Les 22 et 23 avril 1915, il paraît dans L’Echo de Sambre et Meuse une annonce pour rappeler la variété des marchandises qu'elle peut proposer et il est précisé : on porte à domicile dans l'agglomération namuroise. Dans une correspondance portant la censure allemande sur une enveloppe marquée Manufacture de Tabacs et Cigares. Spécialité d’articles pour fumeurs. Gros et détail. Maison Detry-Provis, successeur A. Dequinze-Detry, rue du Pont, dépôt et fabrique avenue de Salzinnes 70, on sait que la famille est en contact avec la Havana Compagnie à Anvers. Vers l'Avenir signale le 26 juin 1919, alors que Clotilde est veuve : qu'un vol de cigarettes s'est effectué chez Madame veuve Dequinze-Detry, avenue de Salzinnes 70 où trois colis contenant 50 paquets de cigarettes anglaises ont été volés. On cherche le voleur.
Quant à la maison de la rue du Pont sinistrée par le bombardement de la ville, elle est constituée de deux maisons : une façade dans cette rue, et une autre dans la rue des Brasseurs où elle est reconstruite à la demande d'Edgar Detry par les architectes Ledoux et Diercksen en 1921. Les cousins d'Émile Detry, les Woitrin et les Dutoy sont également concernés par ces reconstructions.
Émile Detry alors à l'Ecole d'Ypres en vue de s'engager au régiment des Lanciers où il fera un passage éclair
La destruction du coeur de Namur en août 1914 qui emporte la maison d'Émile DETRY rue du pont, lui même décédant des suites du bombardement
Le nom d'Émile Detry figure depuis lors sur une plaque commémorative sur la façade de l'église de Salzinnes
[1] Émile Detry apprécie beaucoup Paris où il se rend assez régulièrement. Il n'est pas impossible, mais non prouvé, que ce soit lui qui soit membre de la Société des amateurs photographes de Paris qui compte un Émile Detry dans ses membres. L'Echo photographique, mai 1897, p. 59.
P.-E. Detry, La famille namuroise Detry, autrefois de Try. Cinq siècles d’histoire, Namur, 2015, pp. 637-648 ; Archives de la famille Detry ; Liste des électeurs généraux, provinciaux et communaux, Namur, 1905, p. 16, 1908, p. 15, 1911, p. 1 ; Almanach de Namur et de la Province, 1908, p. 15, 1912, p. 51, 1913, p. 15, 1914, p. 15 ; L'Écho de Sambre-et-Meuse, 22 et 23 avril 1915 ; Liste des maisons incendiées au mois d'août 1914, avec leurs propriétaires in London Standard, 11 août 1915 ; Vers l’Avenir, 26 juin 1919, 22 août 1924, 20 novembre 1934 ; Chanoine J. Schmitz et Dom N. Nieuwland, Documents pour servir à l'histoire de l'invasion allemande dans la province de Namur et de Luxembourg, 2e partie, Bruxelles et Paris, 1920, p. 330 ; Bulletin des commissions royales d'art et d'archéologie, Bruxelles, 1921, p. 156 ; Les premiers jours de la Guerre à Namur. Août 1914. Souvenirs de Fernand Golenvaux, sénateur et bourgmestre de Namur, Namur, 1935, p. 15 ; Ph. Jacquet et F. Jacquet-Ladrier, La vie à Namur au temps du Roi Albert, Namur, 1984, p. 208 ; Monuments et autres éléments de patrimoine à la mémoire des Belges décédés lors de conflits armés, www.bel-memorial.org. Sur l'activité photographique d’Émile Detry, voir Écrivains de Lumière, photographes à Namur au temps de Félicien Rops, Namur, 2002, pp. 23, 28, 31-32, 37, 42, 78-79, 90 ; P-.E. Detry, C. Gourdin-Decock et D. Franquien, Départ vers la Citadelle à la Belle Époque, 2008, pp. 9, 11, 29, 41, 74-75, 84, 89-90, 93, 109, 113, 115, 119 ; « La Citadelle à la Belle Epoque » in Confluent, Namur, novembre 2008, pp. 24-25 ; Vers l'Avenir, 19 novembre, 9 décembre 2013. Une photo d'Émile Detry, Vue depuis le pont de Meuse, antérieure à 1894, est reproduite sur le site de La Batellerie à Namur entre 1893 et 1973 ; V. Bruch et J. Marchal, Namur Belle époque, Studio Real Print, pp. 13-15, 50, 54-55, 65, 74,90, 92, 95, 97, 98, 101 ; V. Bruch, Namur, Le Grognon, 1830-1972, Studio Real Print, pp.10, 14, 29 ; T. Cortembos, Patrimoine et scénographie urbaine. Namur mise en lumière (1918-2018), Namur, 2018, p. 36 ; A. Rozez, Almanach général du Commerce, de l’Industrie, de la Magistrature et de l’Administration, 1887, p. 1774 ; Annuaire du commerce, 1896, p. 521 ; « Quincaillerie fine, pipes et articles de Paris » in Almanach du Commerce, 1919, p. 188. Représentant en 1920 des cigarettes « Boule nationale » in Vers l’Avenir, 3 novembre 1920 ; M. Belvaux, Les Fallon. Une famille d'orfèvres namurois, Bruxelles, 2019, p. 409 ; U. Arquin, L’étonnante odyssée industrielle namuroise des XIXe et XXe siècles, Bastogne, 2025, pp. 22, 24, 48. En ce qui concerne la famille Provis dans laquelle entre Émile Detry, outre les références parues dans la publication familiale parue sur la famille Detry, il peut encore être signalé que le frère de Mme Émile Detry, Julien Provis-Rossomme, négociant prospère est régulièrement soumissionnaire pour des marchés publics et obtient notamment l’adjudication des nourritures et des produits relatifs à l’entretien des détenus pendant l’année 1888 pour la « Maison spéciale de réforme de Namur » (Moniteur belge, 21-22 novembre 1887, p. 3592). Quant à son oncle Henri Provis-Legros qui figure parmi les pétitionnaires contre le Projet de loi sur l’Enseignement moyen en 1850, est aussi un négociant prospère et actionnaire de la Compagnie belge d’assurances contre l’incendie « Le Phénix » au capital social de deux millions de francs (Recueil des pièces officielles relatives à la loi de 1850 dont l’enseignement moyen en Belgique à la Chambre des Représentants, séance du 14 février 1850 ; Le Moniteur belge, 26 janvier 1860 ; H Tarlier, Almanach du Commerce et de l’Industrie, 1873, p. 346).