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Régente de l’Ecole normale de Bruxelles, directrice d’Ecoles Moyennes pour jeunes filles à Charleroi et à Schaerbeek

Olga Detry, Congrès de l'ULB, La Gazette de Charleroi, 8 novembre 1937
Olga Detry, Congrès de l'ULB, La Gazette de Charleroi, 8 novembre 1937

Olga DETRY, régente de l'École Normale de Bruxelles [1], agrégée de l'Enseignement inférieur, professeur à l'École Moyenne de Jumet, directrice d'Ecoles Moyennes pour jeunes filles à Charleroi et à Schaerbeek, membre de l'Union des anciens de l'ULB, membre du Comité de Patronage de l'Académie des Beaux-Arts de Charleroi, membre de la Section locale de Charleroi des Ecoles Moyennes, officier de l’Ordre de la Couronne, chevalier de l’Ordre de Léopold, médaille civique de 1ère classe, membre effectif de la Société Royale d’Archéologie et de Paléontologie de l’arrondissement judiciaire de Charleroi (1931), née à Saint-Amand-lez-Fleurus le 7 septembre 1882, décédée à Schaerbeek le 25 octobre 1966, épouse à Saint-Amand-les-Fleurus le 5 septembre 1908 Gaston BILLE, journaliste, rédacteur, correcteur pour le journal « La Gazette de Charleroi », né à Merbes-le-Château le 22 décembre 1879, décédé à Schaerbeek le 30 novembre 1966, fils d'Émile, instituteur, directeur d'école communale à Fleurus [2], et de Lucie Leclercq.

L’enseignement passionnément : une main de fer dans un gant de velours

Nièce et soeur d'enseignantes, Olga Detry, septième de dix enfants, a bénéficié de l'éducation d'un milieu érudit et ouvert, et se consacre à l'enseignement comme à un sacerdoce. Son père, Jean-Baptiste Detry, ingénieur des Arts et Manufactures de l’Université de Liège, brasseur, propriétaire, conseiller provincial libéral du Hainaut, a tenu à favoriser aussi la formation intellectuelle de ses filles. Intelligente et volontaire, Olga, son diplôme et son agrégation en mains, enseigne avec compétence et conviction notamment à l'École Moyenne de Jumet [3]. Ses talents reconnus, elle est désignée en 1923 pour diriger l'École Moyenne pour jeunes filles de Charleroi, et à cette occasion un quiproquo désagréable est relaté dans la presse. En effet, une petite ville des Ardennes vient de nommer une nouvelle directrice pour son Ecole Moyenne pour jeunes filles et cette désignation ne fait pas l'unanimité car l'heureuse élue a la réputation d'avoir flirté un peu trop avec l'occupant lors de la Grande guerre... S'ensuit une large campagne d'affichage qui ne cite ni le nom ni le lieu de la nomination et qui peut faire croire qu'il s'agit d'une action contre la nouvelle directrice de l'École Moyenne pour Jeunes filles de Charleroi, qui n'est autre qu'Olga Detry.

Aussi, la presse s'émeut de l'amalgame et publie en ces colonnes un long article, sous le titre « Une infamie », qui rectifie les choses : « (...) ces affiches n'auraient pas retenu notre attention outre-mesure, car ce procédé de s'ériger par la voie de la publicité murale en accusateur public est d'une moralité et d'un courage trop suspects, si l'opinion publique, particulièrement à Charleroi, ne s'était vivement émue. Notre École Moyenne pour jeunes filles vient, en effet, ainsi que nous l'avons annoncé, d'être pourvue d'une nouvelle directrice, Mme Bille-Detry, en remplacement de Mme Cariat qui a pris sa retraite. Beaucoup de lecteurs des affiches accusatrices se sont imaginés, par un rapprochement que justifiait la coïncidence, que la personne livrée par le groupement syndical en question à la réprobation publique n'est autre que Madame Bille-Detry. Il est inutile de dire que Mme Bille-Detry, d'une honorabilité entière, qui a consacré toute une carrière déjà longue à l'enseignement et qui a vu par sa promotion ses brillantes qualités justement récompensées, ne peut être mise un instant en cause. Les lecteurs avertis auront compris aisément certaines distinctions subtiles, notamment à propos des écoles où « l'accusée » a exercé ses fonctions, qui lèvent tous les doutes à cet égard (...) ». [4]

Une directrice à la poigne de fer et au coeur de patriote

Cet incident, certes désagréable, passé, Olga Detry, organise une fête pour la commémoration de l'Armistice. La nouvelle directrice « (...) tant dévouée à la tâche, encadrée de deux élèves portant le fanion de l'École Moyenne et l'autre notre fier drapeau national si souvent meurtri, rappela aux assistants l'anniversaire de l'armistice ; elle évoqua en termes douloureux les péripéties de l'odieuse occupation de notre malheureux pays par les hordes teutonnes, et les ravages incessants qu'y opérèrent ces barbares ; elle exalta l'héroïsme surhumain déployé par nos petits soldats dans les combats sanglants de Liège, Namur, et plus tard dans les boues infectes de l'Yser, et nous montra enfin, en sublime délivrance, la rentrée de notre vaillant Roi dans un pays que son courage et sa ténacité lui avaient permis de revoir. Par des mots touchants, elle sut faire comprendre à sa petite troupe que le sentiment de reconnaissance que l'on doit éprouver envers ceux qui donnèrent leur vie pour notre liberté doit toujours rester vivace en tout coeur véritablement belge. Puis eut lieu un appel aux morts suivi du recueillement de la salle entière et, dans un grand élan de patriotisme, toutes ces jeunes poitrines, après un merci à nos héros, entonnèrent une vibrante Brabançonne. [5]

À la direction d'un établissement scolaire réputé

On le constate, Olga s'installe pleinement dans une fonction qu'elle exerce avec la plus grande autorité et qui lui vaut d'année en année les louanges les plus vives. Les distributions de Prix sont l'occasion pour la presse de rappeler ce rôle qu'elle remplit avec talent : « C'était comme l'apparition fugitive d'un rayon de soleil que toutes ces toilettes claires qui, hier matin, envahissaient la salle de la Bourse à l'occasion de la remise des Prix de l'École Moyenne des filles de notre ville. Spectacle du plus charmant effet qui était comme une fête de la jeunesse et qui avait attiré une foule nombreuse de parents et de spectateurs. Notre premier établissement d'instruction pour jeunes filles, que dirige avec la plus grande distinction Mme Bille-Detry, jouit d'une réputation pédagogique qui justifie le nombre sans cesse grandissant d'élèves qui chaque année, s'inscrivent aux cours de l'établissement et, c'est aussi une attestation éloquente de la valeur de l'enseignement qui y est donné. De nombreuses personnalités avaient tenu à rehausser la cérémonie de leur présence (...). Les élèves de l'établissement prennent place sur la scène et sous la direction de Mademoiselle Lechanteur, professeur de chant, interprètent différents choeurs à deux voix : « Aux enfants », de César Franck, « Premières fleurs », de Dell Aqua, « Sicilienne », de Lacôme. L'exécution qui fut d'une homogénéité parfaite sans aucune dissonance fait honneur au talent patient et sagace de Mademoiselle Lechanteur qui en avait entrepris la mise au point. Une Brabançonne chantée par toutes les élèves de l'école termina ce prélude artistique à la cérémonie officielle que le public souligna d'applaudissements chaleureux. Puis lecture du palmarès ci-après fut donné par Mme Bille-Detry, directrice de l'École (...). [6]

En novembre 1925, la Ligue des Amis des Ecoles Moyennes officielles de la région de Charleroi évoque dans « Le Journal de Charleroi » qu'elle est heureuse d'annoncer la création d'un cours de langues anciennes en première année de l'École Moyenne pour filles de Charleroi (...). Notre ville sera ainsi le siège d'un Athénée pour jeunes gens, d'un Lycée pour jeunes filles, et d'un établissement technique unique en Europe, l'Université du Travail. La Ligue applaudit à cette innovation, adresse à MM. les administrateurs communaux de Charleroi et à Madame Bille-Detry, la distinguée directrice de notre futur Lycée, l'expression de sa vive reconnaissance ». [7] Très attachée à des valeurs artistiques, Olga qui est musicienne, est assez naturellement, au vu de ses intérêts et de ses fonctions, désignée comme membre du Comité de patronage de l'Académie des Beaux-Arts de Charleroi. Elle y côtoie des directeurs de journaux, Georges Bufquin des Essarts [8] qui dirige « Le Journal de Charleroi » et assume les fonctions d'échevin de l'Instruction publique, Henri Gobbe [9], directeur du Pays Wallon, cousin de Mme Edgar Detry et avec lequel Georges Detry a eu maille à partir, le notaire Clercx, Jules Hiernaux, directeur de l'Université du Travail, le commissaire d'arrondissement Laurent etc. [10]

En 1927, la directrice donne une fête pour marquer sa reconnaissance envers deux professeurs qui quittent l'établissement, Mesdemoiselles Francaux et de Walckiers. Cette année là encore Olga rappelle combien les cours supérieurs ouverts depuis quelques années aux jeunes filles sont un succès. Il est rappelé « que le cours supérieur, adversaire de tout pédantisme, leur donnera une éducation extrêmement solide ». [11] Immuablement, chaque année, les Distributions de Prix sont l'occasion pour Olga Detry de mettre en valeur le corps professoral, les élèves, et de rappeler son attachement à la Belgique et à l'enseignement. La presse se veut toujours très élogieuse à son sujet, tant sur les mérites de l'enseignement, de la qualité du spectacle musical proposé, que sur la valeur personnelle de la directrice qui « dirige notre premier établissement d'instruction pour jeunes filles avec un tact, une distinction et une compétence pédagogique remarquable ». Elle a en outre été désignée en juin 1928 pour siéger au sein de la section locale de Charleroi des Ecoles Moyennes, et fin de l'année, reçoit la médaille civique de 1ère classe pour vingt-cinq années de bons et loyaux services. [12]

Trois cents voix pour un choeur

Ses succès se poursuivent et en 1929, il est signalé « que c'est une foule considérable qui se pressait dans la salle de la Bourse » pour la Distribution des Prix où, après la Brabançonne, trois cents jeunes filles massées sur la scène attaquèrent immédiatement un choeur à deux voix qui, suivi par d'autres partitions, font « que tout ce programme musical est exécuté avec un réel souci des nuances tant dans les tonalités douces que dans l'aigu, et l'ensemble de ces jeunes voix qui se forment est homogène et vigoureux ». Après ce programme, Olga donne lecture du palmarès « montrant, par les brillants résultats, toute la valeur de l'enseignement donné ». [13] Son ambition pour son institution scolaire porte ses fruits et la presse se réjouit en 1931 d'annoncer que « l'École Moyenne des Filles de Charleroi est en voie de devenir un Lycée de l'État pour Jeunes filles ». Il est en effet précisé que grâce à plus de 1500 membres protecteurs de l'École Moyenne, « plus de vingt mille francs annuellement sont versés à Mme Bille-Detry, directrice de cet important établissement, pour le dévouement et la haute compétence qu'elle met au service de notre enseignement moyen officiel ». Au vu des nécessités logistiques, « l'administration communale de Charleroi va doter en septembre 1931 notre premier établissement d'enseignement secondaire féminin de locaux en rapport avec ses besoins ». Il est encore précisé « qu'à la fin de la 6e année des humanités anciennes, les élèves peuvent se diriger vers la section gréco-latine ou la division latine-mathématique. Les élèves de la gréco-latine pourront faire à l'établissement même toutes leurs classes jusque et y compris la rhétorique et entrer ensuite à l'Université pour y faire la médecine, la pharmacie, le droit, le doctorat en philologie romane, en philologie classique, en philosophie et lettres ». [14]

Un jubilé réussi

On le constate, ce ne sont pas que des mots qui font dire qu'Olga Detry a porté haut et fort les couleurs de son institution, et l’avenir des jeunes filles. Ce sont des faits et d'une École Moyenne pour jeunes filles dont l'essentiel était de les « éduquer » à devenir des maîtresses de maison dociles, elle leur ouvre la porte de l'Université et de l'émancipation. A peine donc en fonction depuis quelques années, elle arrive non seulement à doter son établissement scolaire de nouveaux bâtiments qui créent l'envie mais encore lui permet de franchir un cap capital dans la hiérarchie de l'enseignement ; c'est avec l'énergie et l'entregent qui la caractérisent qu'elle met en place en 1932 le jubilé de son nouvel établissement. Le pari est manifestement réussi et la presse titre « une fête très réussie » et s'étend sur l'événement :

« C'est dans l'immense salle des Variétés qu'eut lieu hier matin, à 10 heures et demie, la cérémonie du jubilé de l'École moyenne. En dépit de ses vastes proportions, la salle était encore trop petite pour contenir la foule qui l'emplissait du parterre aux dernières galeries. Il y avait là, coup d'oeil charmant, toutes les élèves de l'école en robes claires et chatoyantes (...). Dans les loges avaient pris place toutes les personnalités qui avaient déjà assisté à la cérémonie des nouveaux locaux de l'École Moyenne. D'autres étaient encore venues s'adjoindre et il serait trop long d'en vouloir énumérer les noms. Lorsque M. le Ministre des Sciences et des Arts, M. Petitjean, entouré de fonctionnaires supérieurs de son département, fait son entrée dans la salle, l'orchestre qui comprend un effectif restreint de l'excellent Groupe symphonique des A. C. E. C joue une vibrante Brabançonne, écoutée debout par l'assistance. Mme Bille-Detry, directrice de l'École moyenne, et M. Drion, échevin de l'Instruction publique, prennent place sur la scène d'où ils vont procéder à la partie officielle de cette cérémonie jubilaire (...).

Mme Bille-Detry commence tout d'abord par remercier Monsieur le Ministre et les nombreuses personnalités présentes qui rehaussent de leur présence la célébration du cinquantenaire de la reprise par l'État de l'École moyenne communale. Elle continue par un long historique soigneusement établi et très fouillé qui ne manquera pas d'intéresser nos lecteurs et particulièrement tous ceux qui s'intéressent au passé, à la vie de notre cité et des grands établissements d'instruction qui en font a joie et son orgueil. Elle rend ensuite hommage à ses dévoués collaborateurs et collaboratrices de l'aide efficace qu'ils lui apportent et des soins qu'ils prodiguent à l'instruction et l'éducation des enfants qui leur sont confiés (...). En termes délicats et d'une grande élévation de pensée, Mme Bille évoque les inappréciables services rendus à l'École moyenne par Mmes Vigneron et Carita-Cajot, qui la précédèrent à la direction de son établissement (...). Aussi, pour mener à bien la tâche qui m'a été confiée, il me suffirait de suivre les inestimables enseignements des deux premières directrices ; mais je ne puis cacher que je possède encore un autre talisman... C'est le souvenir très vivace des années qu'il m'a été donné de passer à Jumet sous la direction éclairée de Mademoiselle de Guffroy dont l'exemple édifiant, l'heureuse influence ainsi que les profondes connaissances pédagogiques et la fine psychologie m'avaient préparée au rôle que j'ai à remplir dans ce vaste établissement (...). Je souhaite de tout coeur que les diverses manifestations de cette belle journée fassent une profonde impression dans le coeur de nos jeunes élèves. Qu'elles aient l'ardent désir de se montrer toujours dignes de leurs aînées et qu'elles conservent intacte la bonne réputation de leur école, et indéfectible, leur attachement à notre chère Patrie (...) »

Parmi les manifestations organisées, un dîner est donné à l'Université du travail « dont une grande salle a été décorée de tentures et de drapeaux tricolores pour deux cents anciennes élèves qui après s'être connues sur les bancs de l'école avec les cheveux longs, se retrouvaient hier avec les cheveux coupés à la mode du jour...» [15]. En mai, Olga est invitée à se rendre à la séance d'installation de la Ligue des Amis des Ecoles officielles de la région de Trazegnies, mais doit se faire excuser in extremis. Quelques jours plus tard deux cérémonies ont lieu pour fêter « la récente promotion de Mme Bille-Detry dans l'Ordre de Léopold, qui congratulée en termes charmants, remercia en termes non moins heureux. Toutes les élèves de toutes les sections, préparatoire, moyenne et supérieure étaient réunies pour lui présenter leurs félicitations ». [16]

Toujours prête à répondre à toute initiative qui lui paraît éducative, elle accepte d'ouvrir son établissement scolaire à un comité de propagande instruit par les ministères de l'Agriculture, de l'Industrie et du Travail, de la Marine et de l'Instruction publique, afin de sensibiliser le plus grand nombre aux vertus… du poisson de mer « en vue de vulgariser cet art et surtout de mettre en valeur la force nutritive de vulgaires poissons de mer ». Après une causerie, les mets exquis furent préparés dans des conditions économiques exceptionnelles et savourés dans une salle dressée avec goût ». [17] Les objectifs de qualité poursuivis par Olga Detry restent d'application et lors de la Distribution des Prix de l'année scolaire 1932-1933, les journalistes présents relatent « nous avons rarement assisté à une cérémonie de Distribution des Prix aussi bien organisée que celle qui s'est déroulée hier matin au Théâtre des Variétés où l'année s'est terminée en véritable apothéose et nous nous faisons un devoir et un plaisir de féliciter Mme Bille-Detry pour la façon impeccable dont s'est déroulée la cérémonie ».

Impliquée dans la vie culturelle et sociale de Charleroi

En mai 1934, c'est à l'inauguration du gros oeuvre du nouvel hôtel de ville de Charleroi qu'Olga assiste parmi de nombreuses personnalités qui ont le privilège, en primeur, de découvrir les lieux. Cette année-là est toutefois endeuillée, le 17 février 1934, par la mort du Roi Albert 1er. Olga, dont on connaît la fibre patriotique et monarchique, se doit, lors de la Distribution des Prix en juillet, de le souligner. Si la Brabançonne est jouée avec force par un orchestre, « Marche-les-Dames », poème de Cammaerts est écouté dans un silence impressionnant, alors que plus tard, « une élève d'une voix grave dit un poème de Verhaeren, « Le Roi et La Reine à La Panne », alors qu'enfin une Brabançonne, à deux voix, termine l'audition ». En novembre de cette année-là, Olga assiste aux côtés du bourgmestre Tirou et du procureur du Roi Mahaux à la fancy-fair de l'athénée de Charleroi qui a un but purement philanthropique : aider les enfants nécessiteux dans l'achat de livres scolaires. Lors de la Distribution des Prix de 1935, elle rappelle le souvenir d'une ancienne directrice de l'établissement, décédée depuis peu, Mme Vigneron-Geerinckx qui active dès 1875 dans une école alors connue sous son seul nom, donne naissance en 1881 à l'École Moyenne de l'État. [18]

Soucieuse de ce que deviennent ses élèves, Olga Detry entretient des relations étroites avec elles, et organise régulièrement des rencontres. C'est le cas en juin 1937 où elle réunit quatre-vingts élèves. La presse se plaît à souligner alors : « il en est qui osent prétendre que les dirigeants d'établissements d'instruction n'ont plus cure de leurs élèves dès que ceux-ci ont quitté l'établissement... Quelle erreur. À ceux-là, nous aurions volontiers conseillé de se rendre dimanche à la réunion en l'honneur des anciennes élèves qui s'étaient réunies dans les majestueux locaux de leur ancien établissement, dirigé avec la science et l'art pédagogique que l'on sait par Mme Bille-Detry ». C'est alors aussi l'occasion de rendre un hommage à la Reine Astrid, récemment disparue, et de faire visiter les locaux qui « rivalisent de coquetterie, de beauté et surtout d'hygiène ». [19]

Un féminisme de bon aloi

Membre assimilé de l'Union des Anciens de l'ULB, Olga Detry est la seule femme présente sur la photo qui réunit sur les marches de l'hôtel de ville de Charleroi les membres de cette association universitaire qui accueille en cette ville le recteur de l'Université de Bruxelles à l'occasion du 25e anniversaire de la fondation de cette société. La presse évoque le fait que « de très nombreux anciens formaient un excellent auditoire parmi lequel nous avons remarqué MM. l'avocat Chaudron, l'avocat Paternoster, l'avocat Hanquinet, vice-président de la section, Courtois, professeur à l'Athénée Royal de Charleroi, le docteur Rasquin, le docteur Marcel Soeur, l'avocat Goffin, le baron Carlo Henin, industriel [20], Mme Bille-Detry, directrice de l'École Moyenne de Charleroi conduisant une délégation de l'École, etc. ». Le président, l'avocat Chaudron, remercie vivement le Recteur de l'ULB, le docteur Albert Dustin [21], d'avoir répondu à son invitation précisant « que présenter un tel savant est superflu, chacun le connaît et apprécie comme il convient ses incessantes recherches. Monsieur le docteur Dustin honore la science belge ». On comprend d'autant mieux l'intérêt que doit porter Olga Detry, femme intelligente, progressiste et féministe, au sujet du jour quand le conférencier annonce « La science et la femme », ajoutant « le rôle que doit jouer la femme dans le progrès scientifique », et que « des chiffres écrasants attestent l'engouement dont jouit l'instruction supérieure féminine. Dans tous les domaines, la femme maintenant égale l'homme et c'est en somme, son droit ». Et de conclure après avoir montré le chemin parcouru par la soif d'instruction du sexe dit faible, « l'humanité a besoin de femmes cultivées et indépendantes. L'Université montre aux femmes beauté et ampleur de la science ; on lui doit et on lui devra la formation d'une élite féminine qui conférera au pays un regain de faveur et d'intellectualité ». [22] Nous sommes en 1937, il y a près d’un siècle, et ces propos semblent bien novateurs quand on sait que de nos jours encore les discriminations sexistes demeurent une triste réalité dans la vie professionnelle.

La porte ouverte à l’université pour les jeunes filles

Avec sa force de conviction et de caractère, et à l'échelle de son pouvoir local, il est certain qu'Olga Detry a contribué à former des jeunes femmes modernes et instruites, leur révélant leurs talents propres et les préparant à l'indépendance. Nul doute que la Distribution des Prix de 1938, est alors non seulement émouvante pour les élèves, mais aussi pour leur directrice. En effet dans un hôtel de ville de Charleroi comble à craquer « où la splendide salle des fêtes était, et de beaucoup, trop exiguë pour contenir l'énorme vague des parents réjouis accourus de tous les coins du pays pour chanter d'une joie intérieure et aussi verser quelques larmes devant les succès d'êtres chers. La Police du Centre s'employa à canaliser cette foule innombrable refusant impitoyablement l'entrée à quiconque n'était pas porteur d'une invitation officielle ». C'est qu'en effet la présente Distribution des Prix concerne les jeunes filles des sections moyennes, latine supérieure et commerciale. « Pour beaucoup d'entre elles, les rhétoriciennes, la porte se fermait sur de glorieuses humanités et une autre bientôt va s'ouvrir sur la gloire et la joie des études universitaires ». Mais chacun sait que cueillir un jour les lauriers du succès est le fruit d'une longue et patiente éducation et si Olga Detry souhaite, certes ardemment, un avenir brillant à ses rhétoriciennes, elle s'attache aussi à ce que, dès le plus jeune âge, les conditions soient réunies pour que cet espoir de succès se concrétise. Et c'est une de ses qualités qui n'échappe pas aux observateurs du moment, qui lors la Distribution des Prix de 1939 aiment à le rappeler : « on n'ignore pas qu'il est d'un usage constant à l'École Moyenne de Charleroi d'entourer les élèves les plus petites surtout du doux manteau de la sollicitude et de l'encouragement. Cette année, Mme Bille-Detry, la dévouée directrice et ses vaillantes collaboratrices ont peint cette belle et émouvante cérémonie d'un émail inaccoutumé, l'ont revêtue d'un manteau de luxe dont les chatoyantes couleurs laissèrent chez toutes et tous la plus sereine et délicieuse impression ». [23] En plaçant l'enfant au centre de ses préoccupations, elle qui à titre privé n'a pas eu de descendance, en croyant dans le potentiel de la jeunesse et la capacité des femmes à prendre leur destin en mains, Olga Detry a su contribuer à sa manière et avec ses moyens, à une certaine avancée des pensées et du regard sur la condition féminine. Qui s'en plaindra d'autant que la guerre est à nos portes et que bien des femmes, seules et avec des charges familiales, vont bientôt devoir prendre le relais d'un père ou d'un époux parti défendre sa patrie... Patriote et soucieuse d’entourer les soldats à la suite de la mobilisation, elle est donatrice en décembre 1939 suite à l’élan de solidarité lancé avec l’action « Des couvertures pour nos soldats ». [24]

Une femme à l'honneur

Nommée Officier de l'Ordre de la Couronne en 1946 [25], Olga termine sa carrière à la direction de l'École Moyenne de Schaerbeek et suit encore, retirée de la vie professionnelle, les troubles féministes et estudiantins des années soixante. Elle s'éteint en effet à Schaerbeek le 25 octobre 1966 à l'âge de 84 ans. Comme un ultime hommage au couple très soudé qu'elle forme avec son mari, lui dont la famille se souvient « qu'il était en admiration quotidienne devant elle... », il décède un mois plus tard, plus rien ne le rattachant à la vie.

Nommée Officier de l'Ordre de la Couronne en 1946, Olga termine sa carrière à la direction de l'École Moyenne de Schaerbeek et suit encore, retirée de la vie professionnelle, les troubles féministes et estudiantins des années soixante. Elle s'éteint en effet à Schaerbeek le 25 octobre 1966 à l'âge de 84 ans. Comme un ultime hommage au couple très soudé qu'elle forme avec son mari, lui dont la famille se souvient « qu'il était en admiration quotidienne devant elle... », il décède un mois plus tard, plus rien ne le rattachant à la vie.

Galerie de photos et de documents


[1] La Gazette de Charleroi, 10 août 1898.

[2] Ibidem, 5 août 1928.

[3] Ibidem, 18, 30 juillet 1923.

[4] Ibidem, 29 août 1923.

[5] Ibidem, 16 novembre 1923.

[6] Ibidem, 2 août 1925. Ibidem, 30 avril 1925.

[7] Le Journal de Charleroi, 19 novembre 1925.

[8] Personnage attachant que Marius-Georges Bufquin des Essarts (1896-1973), journaliste,rédacteur et propriétaire du Journal de Charleroi ; il appartient à une famille aristocratique française émigrée en Belgique sous Louis-Philippe et qui, de libérale progressiste, se tourne vers le socialisme notamment suite aux grèves de 1886 et à la manière forte dont le Gouvernement belge gère la situation, cause de victimes civiles à Roux notamment. H. De Kimpe et baron Ph. de Thysebaert, La Fédération de journaux belges, Beersel, 1997.

[9] GOBBE : Henri Gobbe (1864-1939) partage par son père avec Mme Edgar Detry les mêmes ancêtres. Journaliste, directeur-propriétaire du journal catholique « Le Pays Wallon » fondé à Charleroi en 1890, propriétaire d’une librairie catholique et d’une imprimerie eut de son épouse Léontine Van de Mergel douze enfants dont Arthur Gobbe (1903-1999) qui reprit le journal qu’il refusa de faire paraître lors de la Seconde guerre Mondiale, ce qui engendra sa suppression définitive. Cette famille a honoré le journalisme, la politique, le droit et la verrerie. P.-E. Detry, La famille Detry, autrefois de Try, Namur, 2015, p. 661.

[10] La Gazette de Charleroi, 15, 21 mai 1926 ; Le Journal de Charleroi, 25 mai 1926.

[11] La Gazette de Charleroi, 17 juillet 1927.

[12] Ibidem, 23 juin, 15 juillet, 11 décembre 1928 ; Le Journal de Charleroi, 10 septembre 1927.

[13] La Gazette de Charleroi, 14 juillet 1929.

[14] Ibidem, 11, 12 juillet 1931 ; Le Journal de Charleroi, 26 juillet 1931.

[15] La Gazette de Charleroi, 11 avril 1932. Le Journal de Charleroi, 13 avril 1932.

[16] La Gazette de Charleroi, 27 mai, 3 juin 1932. Elle est nommée chevalier de l'Ordre de Léopold par Arrêté Royal du 8 avril 1932.

[17] Ibidem, 10 juin 1933.

[18] Ibidem, 15 juillet, 20 novembre 1934, 14 juillet 1935.

[19] Ibidem, 7 juin 1937.

[20] Le baron Carlo Henin (1879-1962), ingénieur civil des Mines, consul général d'Autriche en Belgique, administrateur-délégué des Charbonnages d'Aiseau-Presles où une rue porte son nom, vice-président du conseil d'administration de la SA Glaces et Verres (Glaver), constructeur sur les plans des architectes Blomme d'une villa art déco qui porte son nom rue Ferrer à Farciennes (EPN, Bruxelles, 1963, p. 289), connaît plusieurs membres de la famille Detry dont le père d’Olga et son oncle Jules Detry, ingénieur-directeur des Glaceries d'Auvelais. Il est un généreux mécène de l'exposition de verres antiques qu'organise à Mariemont en 1954 sa conservatrice, Mme Paul Faider née Germaine Feytmans, fille d'Elvire Detry. Catalogue des verres antiques, Musée de Mariemont, 1954. Le baron Henin est inhumé à Farciennes sous un beau monument orné par Jef Lambeau.

[21] Albert Dustin (1884-1942), docteur en Sciences, professeur et Recteur à l'Université de Bruxelles, neurologue à l'ambulance de l'Océan à La Panne, auteur de publications etc, qui est témoin de mariage de la nièce d’Olga Detry, Marcelle Rubay, fille du Recteur Pierre Rubay et de Julia Detry. Revue de l'ULB, Bruxelles, 1936, p. 4.

[22] La Gazette de Charleroi, 8 novembre 1937.

[23] Ibidem, 17 juillet 1938, 15 juillet 1939 ; Le Journal de Charleroi, 18 juillet 1938.

[24] Ibidem, 24 décembre 1939.

[25] Elle est nommée par Arrêté Royal du 10 mars 1946 prenant rang le 8 avril 1943.


P.-E. Detry, La famille namuroise Detry, autrefois de Try, op. cit., pp. 138-144 ; Moniteur belge, 9-10 septembre 1946, p. 7463.


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