« Universellement vôtre. »
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Alice DETRY, collaboratrice du Commissaire général de l'Exposition Universelle et Internationale de Milan (Italie) en 1906 puis de Bordeaux l'année suivante, directrice des services administratifs du Comité exécutif de l'Exposition Universelle de Bruxelles en 1910, professeur du cours d'organisation moderne du travail de bureau à l'École professionnelle Funck de la Ville de Bruxelles, 2e Prix du Championnat National de Sténographie organisé à l'ULB en 1923, officier d'Académie de la République française, née à Dour le 17 novembre 1872, décédée à Bruxelles le 25 avril 1943, sans alliance.
Personnalité surprenante que celle d'Alice, aînée de dix enfants. Fille d’Adolphe Detry, ingénieur des mines de l’Université de Liège, directeur de divers charbonnages et membre de l’Association libérale du canton de Gosselies, elle est la petite-fille de Maximilien Detry, bourgmestre à Saint-Amand et conseiller provincial libéral du Hainaut mais aussi fervent progressiste en matière d’enseignement public et, par sa mère, de François Lefèvre, notaire à Charleroi. Les parents d’Alice sont cousins germains. On ignore quel est son cursus mais probablement celui des jeunes filles de la bourgeoisie de cette époque, bien que le milieu libéral progressiste dans lequel elle évolue, ne néglige nullement de « nourrir » intellectuellement ses filles. Sa soeur Blanche, forte personnalité, devient directrice d'école et présidente de la Section féminine de l'Association libérale de Saint-Gilles-lez-Bruxelles, et c'est donc dans un milieu où l'esprit règne en maître qu'elle évolue.
Est-ce par les relations industrielles de son père, par celles de ses oncles Jules Detry, ingénieur des Arts et Manufactures de l’Université de Liège et administrateur-directeur des Glaceries d'Auvelais, et Jean-Baptiste Detry, lui aussi ingénieur des Arts et Manufactures de la même université, brasseur et conseiller provincial du Hainaut, tous deux présents aux Expositions universelles, nous l'ignorons, mais Alice collabore activement à l'administration, pour la Belgique, des Expositions internationales et universelles. En 1906, elle est aux côtés du commissaire général belge à l'Exposition Universelle et Internationale de Milan. Se déroulant du 28 avril au 11 novembre 1906 sur le site du château de Sforza, elle s'étend sur 840.000 mètres carrés, accueille 35.000 exposants de 40 pays, et attire 5 millions de visiteurs. Inaugurée par le Roi et la Reine d'Italie, son thème est dédié aux transports, ce qui est d'actualité compte tenu de la percée du tunnel du Simplon rendant possible la liaison ferroviaire directe entre Milan et Paris. Elle apporte ensuite son soutien à celle de Bordeaux en 1907, et déjà on lui demande de préparer la suivante, à Bruxelles cette fois-ci. L'article flatteur qui lui est alors consacré dans le journal de l'Exposition nous éclaire sur le rôle qu'elle joue : « Les services administratifs du comité exécutif de l'Exposition de Bruxelles sont, depuis les premiers jours, dirigé par une femme. Parfaitement, Mademoiselle Alice De Try [1], dont les traits pleins d'une douce gravité animent cette page, est à la tête des 14 dactylographes, des 15 archivistes et de tout le personnel des bureaux. Fille d'un industriel, Mademoiselle De Try est une « self-made woman » dans toute l'acception du terme.
Avec une énergie rare pour une femme, elle décida de conquérir, par son seul travail, une place dans la société. Son esprit d'ordre et d'organisation, son activité incessante, en ont fait depuis plusieurs années le meilleur auxiliaire des organisations de nos expositions. A l'exposition de Milan, elle fut la collaboratrice la plus active du Commissaire général, le comte Adrien van der Burch. Elle était dans le bureau du Commissaire général belge à Bordeaux quand commença l'organisation de l'Exposition de Bruxelles. Elle fut aussitôt appelée à donner son concours au comité exécutif. Et les membres de celui-ci, les directeurs-généraux spécialement, ne savent assez dire combien son travail intelligent, son ordre parfait, sa diligence auront été précieux à l'Exposition. Nous saluons en elle un des meilleurs protagonistes de notre « World's fair » et aussi un merveilleux exemple de féminisme agissant ».
Quand on sait que l'Exposition Universelle et Internationale de Bruxelles dont le Commissaire général du Gouvernement est le duc d'Ursel, organisée du 23 avril au 1er novembre 1910 à la fois sur le site du Solbosch avec un village pittoresque, et à Tervuren avec une exposition coloniale, attire treize millions de visiteurs, on se doute du « sens de l'organisation » dont l'administration de l'Exposition doit faire preuve... C'est à l'occasion de cet événement que l'hôtel Astoria est construit et que le Mont des Arts est transformé. Hélas, en août, un dramatique incendie ravage le coeur de l'exposition et notamment « Bruxelles-kermesse », le village pittoresque qui y est établi. En 1912, Alice Detry est nommée officier d'Académie par la République française, ce qui ne manque pas de panache pour une jeune femme à l'époque. Elle est distinguée au titre d'étrangère, « pour sa contribution à l'expansion de la culture française dans le monde », et des arrêtés sont pris à cet effet par le ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts en date des 17 janvier, 1er février et 30 mars 1912. Elle l'est en même temps que Madeleine de Foestraets, rapporteur de jury pour l'Exposition Universelle de Bruxelles.
La vie peu banale d'Alice Detry, jeune fille de la bourgeoisie, restée célibataire car sans doute trop féministe pour son temps, se poursuit alors comme professeur du cours « d'organisation moderne des bureaux » à l'École professionnelle Funck de la Ville de Bruxelles. Attachée dès 1912 à cet établissement commercial pour jeunes filles, situé rue du Poinçon, dans la capitale, elle est nommée à titre définitif par arrêté royal du 28 juin 1919. Elle donne toutefois sa démission et demande sa pension en 1922, rappelant au président du Conseil d'administration de l'établissement scolaire « qu'elle le remercie vivement de la confiance que vous avez bien voulu jadis me témoigner en m'attribuant ce poste, que des raisons de santé m'obligent à abandonner ». Elle fournit en effet un certificat médical précisant « que Mademoiselle Detry est atteinte d'une paralysie des cordes vocales et qu'elle est inapte à remplir ses fonctions pendant un temps impossible à déterminer » mais dès 1922, elle a cinquante ans, elle y met un terme pour raison de santé. Toutefois, elle est encore lauréate, avec un second Prix, l'année qui suit, du Championnat National de Sténographie organisé dans les locaux de l'Université libre de Bruxelles.
En 1930, elle est encore en relation avec le comte van der Burch dont elle fut la collaboratrice, et est invitée à un grand dîner à l’occasion de la Saint Louis de Gonzague mais aussi en vue de la préparation de l’Exposition Universelle de 1935, dont le menu conservé dans les archives familiales est rédigé dans l’esprit du vieux français et ne manque pas de sel. Il mentionne que les hôtes auront « à leur table une fournée d’amys leur assurant bons moments, gualants proupos et aultres bons passe-tems comme se doict entre gens de qualitez en relations très affectueuses ». L’ambassadeur d’Italie, le Prince de Merode, le Ministre plénipotentiaire de S.M. Le Roi d’Italie Riccardo Monzani et « d’autres Seigneurs et Dames de bonne roche, goguenards et tout plaisancts ». On y apprend que le diner ne laisse pas sur sa faim entre « les toasts de caviar, le saumon de Hollande grillé, le ris de veau braisé, le caneton glacé » le tout suivi de desserts, et invitant « à se mettre promptement et incontinent aul travail playsant et récréatif tant de bouche que d’esprit ».
Cultivée, curieuse de tout, imprégnée de foi catholique mais convaincue par la pensée libérale, elle offre à son neveu André Detry, le 26 août 1936, une réédition du « Voyage du Centurion » par Ernest Psichari (1883-1914) avec ses mots révélateurs de l'esprit de celle qui les écrit : « Souvenir affectueux à mon bien cher neveu André. Puissent ces pages l'intéresser et lui fournir matière à de sérieuses et salutaires réflexions. Tante Alice ». Bel exemple de lecture si l’on se souvient du parcours de l’auteur, licencié en philosophie, écrivain honoré d'un Prix de l'Académie française, petit-fils du philosophe Ernest Renan (1823-1897) dont le délicieux musée de la Vie romantique à Paris évoque la mémoire, qui fait un long chemin spirituel qui le mène à entrer dans l'ordre des Dominicains. Lieutenant lors de la Première guerre Mondiale, il meurt à Rossignol en Belgique, lieu tristement connu pour ses martyrs, et où une stèle lui est érigée. Alice Detry supporte avec courage les affres d'une Seconde guerre Mondiale qui n'en finit pas et s'éteint à Bruxelles sans connaître la libération du pays. Elle est inhumée au cimetière de Saint-Gilles là-même où ses parents reposent également.
Près de quinze années après sa mort et alors que se prépare avec fastes « L’Expo 58 », Pierre Novelier, journaliste pour « Le Soir » [2] ressuscite son nom alors qu’il traite du sujet en comparant l’Exposition de 1910 à celle qui s’annonce, en épinglant l’évolution du monde depuis lors. Sous le titre "Du Solbosch au Heysel", on sent chez l’auteur à la fois une admiration de ce qui a changé mais aussi et surtout aurais-je envie de dire, une certaine nostalgie. Il évoque ainsi : « Il est des : "exhibits" de 1910 que nous ne verrons pas sur le plateau d'Osseghem, les carrosseries de landaus, de victorias, de coupés par exemple (...). La section de l'Urbanisme remplacera celle de l'habitation ouvrière qu'on pouvait acquérir en 1910 moyennant une mensualité de 28 francs 20 centimes y compris l'assurance-vie !
1910, il n’y alors pas une seule trace d'art abstrait ou non figuratif au Solbosch (...). Mais quand un tableau s'appelait "Rafale", on voyait au moins que c'était bien cela qu'il représentait... (…) En 1910, il y eut un congrès modeste de la " cinématographie et de ses applications" et en 1958 d'importants festivals et toutes les radios et télévisions du monde seront au Heysel. Des photos montrent en 1910 " la fin d'une grande chose" : le déménagement des pavillons démontés, des onze mille conifères des jardins. Des centaines de chevaux traînant des véhicules de toutes espèces participent à ces opérations auxquelles collaborent même des charrettes à chiens. En 1958, il y aura peut-être, parmi les centaines de camions, quelques rares voitures hippomobiles mais certainement pas de chiens attelés, la chose est désormais défendue dans le Brabant !
1958 : des « fair-hostess » polyglottes ayant subi un "training" sévère aideront tous les visiteurs en détresse. On ne les avait pas "inventées" en 1910 mais les services administratifs du Comité exécutif du show du Solbosch étaient dirigés par une femme, ce qui provoquait la stupéfaction des visiteurs. Cette femme était Mademoiselle Alice de Try sous les ordres de qui travaillaient 14 dactylos, 15 archivistes et tout le personnel de bureau ! ». Et si l'évolution s'est évidemment poursuivie par la suite, on ne peut passer sous silence ce qui semble prouver que tout est un éternel recommencement au regard du monde. En 1910 nous dit le journaliste, « on avait prévu à quelques mètres de l'entrée principale de l'Exposition un grand "garage pour vélocipédistes". Pensera-t-on à eux en 1958 ? Sera-ce bien nécessaire car quel "veloceman" moderne osera-t-il se risquer dans les flots d'autos convergent vers le Heysel ?". Il est probable que demain si pareil événement s’organise, le vélo retrouvera sans doute la place qui fut la sienne il y a plus d’un siècle…
[1] L'orthographe du nom, tant dans la branche de Saint-Amand que dans celle de Namur et encore au XIXe siècle est tantôt « Detry, De Try, de Try ou de Try de Saint-Amand ».
[2] Le Soir, 19 décembre 1957.
Bruxelles-Exposition. Organe officiel de l'Exposition de 1910, p. 442 ; Livre d'or de l'Exposition Universelle et Internationale de Bruxelles, Bruxelles, 1910, p. 197 ; Journal officiel de la République française, 24 avril 1912, p. 3966 ; Bibliothèque Royale Albert Ier, Archives de la Ville de Bruxelles, dossier personnel d'Alice Detry. Bulletin communal de Bruxelles, 1912, II, p. 170, 1913, II, p. 1342 ; La Dernière Heure, 10 décembre 1913, 16 juillet 1919 ; L'Indépendance belge, 10 décembre 1913 ; Le Carillon, 21 mars 1923 ; Bruxelles 1910. De l’exposition universelle à l’Université, sous la direction de Serge Jaumain et Wanda Balcers, Tielt, 2010, p. 78 (avec photo de groupe de tous les collaborateurs sur laquelle figure au premier rang Alice Detry) ; P.-E. Detry, La famille namuroise Detry autrefois de Try, op. cit., pp. 106-108.