Retour sur l'index des notices


Entrepreneur, agent de sociétés commerciales et mélomane compositeur et interprète à Buenos Aires et son fils Amaro Detry, financier, propriétaire à Buenos Aires et en Patagonie

Florimond Detry

Florimond DETRY, d'abord mortaiseur en divers lieux, notamment à Couillet et Montigny-sur-Sambre puis, après son installation en Argentine en 1886, entrepreneur en matière ferroviaire et en bateaux à vapeur, agent de diverses sociétés commerciales en lien depuis l'Argentine avec le port d'Anvers et la ville de Gand, propriétaire à Buenos Aires (Argentine), membre du Cercle des Belges de Buenos Aires, mélomane-musicien et compositeur né à Hingeon le 22 octobre 1853, décédé à Buenos Aires (Argentine) le 28 août 1924, épouse à Couillet le 5 janvier 1878 Robertine-Sophie BARRE, née à Florennes le 16 mars 1855, décédée à Buenos Aires le 14 décembre 1908, fille de Joseph et d'Eloïse Delvaux.

Self-made man après une enfance difficile

Sixième des quatorze enfants nés de deux lits de Charles Detry (1816-1887), instituteur et secrétaire communal à Hingeon, Florimond a cinq ans lorsque sa mère décède. Son père épouse trois ans plus tard sa belle-sœur qui devient pour les enfants du premier lit dans lesquels se trouvent Florimond mais aussi pour ceux, au nombre de cinq, qu’elle donne ensuite à son père, une véritable marâtre. L’ambiance à la maison est difficile et sa sœur ainée Mathilde Detry, qui lui sert de mère de substitution a évoqué cela. Il a pour frère Adolphe Detry (1873-1953), éternel révolté, et Nestor, père et grand-père de Jules et Edmond Detry, musiciens et critique musicaux et théâtraux. Intelligent mais peu scolaire bien que fils d'instituteur et de secrétaire communal et petit-neveu de Jean-Gaspard Bodart, président du Tribunal de Huy, Florimond Detry, à défaut d'études, se spécialise dans le travail du bois et notamment dans la fabrication de mortaises indispensables à l'assemblage de pièces en ce matériau. C'est un être sensible, musicien, qui a terriblement souffert de l'enfer familial causé par sa belle-mère, et un père impuissant devant l'enfer conjugal qui est le sien. Ambitieux, né pour le commerce, Florimond, jeune marié et père de deux enfants de neuf et six ans, prend son destin en mains et décide, avec le courage qu'il faut pour quitter son pays, de s'aventurer et embarquer pour l'Argentine vers 1887 avec deux jeunes fils dont un seul survivra.

Les migrations pour construire le pays

L'histoire de l'immigration dans ce pays d'Amérique du Sud nous aide à comprendre pourquoi ce choix : « Officiellement indépendante depuis le 9 juillet 1816, la République argentine a véritablement pris son essor dans la seconde moitié du XIXe siècle. Les dirigeants du pays ont très tôt compris que pour assurer le développement d’une nouvelle nation au vaste territoire faiblement peuplé, ils devaient encourager l’immigration. Cet objectif se retrouve donc écrit noir sur blanc dans la Constitution Nationale de 1853 dont l’article 67 spécifie que le Congrès « doit pourvoir à la prospérité du pays par la promotion de l’immigration » . La loi Avellaneda fut mise au point pour stimuler la colonisation du territoire par des petits et moyens propriétaires agraires. Celle-ci prévoyait notamment la création, en Europe, de bureaux appartenant au Département Central de l’Immigration argentin, des accords furent signés pour baisser le prix des voyages et les migrants arrivant en Argentine étaient logés gratuitement durant cinq jours. Très vite, des immigrés venus de Suisse, d’Allemagne, d’Italie, d’Espagne, de France ou encore de Russie prirent la direction de l'Argentine. Certaines provinces se peuplèrent rapidement tandis que d’autres furent plus rétives à l’installation de ces nouveaux arrivants.

En 1890, cette politique de colonisation fut ralentie avant d’être définitivement arrêtée. En effet, la déception dominait par rapport aux effets attendus du peuplement par l’arrivée d’immigrés. Si les dirigeants argentins avaient rêvé de moderniser le pays en attirant les Européens, ils constatèrent qu’une grande partie de nouveaux arrivants étaient surtout des travailleurs ruraux, au niveau d’éducation plus bas qu’espéré, provenant du Sud de l’Europe. De plus, les immigrants qui n’étaient pas agriculteurs se dirigèrent plutôt vers les grandes villes en pleine expansion comme Buenos Aires et Rosario en apportant avec eux une culture politique, marquée par le socialisme et l’anarchisme, qui déplut au pouvoir en place. Des courants « anti-immigration » , considérant que celle-ci était pourvoyeuse d’idées étrangères à la tradition hispanique du pays, se développèrent à cette époque et des lois réprimant les mouvements sociaux et les syndicats furent adoptées. Le mouvement d’immigration continua cependant jusqu’à l’ouverture de la Première Guerre mondiale dont le déclenchement occasionna des retours au pays. Dans les années 20, le mouvement reprit avec une moindre intensité avant de connaître un vrai coup d’arrêt suite à la crise financière de 1929 qui vit l’Argentine, comme de nombreux autres pays, adopter des mesures pour protéger la main-d’œuvre nationale » .

Un entrepreneur d'affaires commerciales prospères et un compositeur

Si une tradition orale évoque l'intention de Florimond de mettre son expérience familiale agricole au service du pays, ce sont très vite les affaires commerciales en lien avec le port d'Anvers et avec la ville de Gand qui lui permettent, à Buenos Aires même, de construire petit à petit une renommée qui ne se démentit pas. Des cartes postales adressées au « Senor Florimond Detry, Calle Cucha Cucha 78 à Buenos Aires-Argentine »  par Charles de Kerckhove dit van der Varent envoyées d'Anvers et Gand de 1906 à 1908 attestent de ces relations d'affaires. En 1920 encore, un sieur Dermine, de Bruxelles, le remercie de lui avoir envoyé le journal Le Courrier de la Plata. Contrairement à son frère Adolphe en rupture avec son milieu et qui verse dans l’anarchisme, il est soucieux de préserver l'éducation chrétienne qu'il a reçue et s'y emploie avec conviction et bonheur. Entrepreneur en matière ferroviaire et en bateaux à vapeur dans la capitale argentine, il y acquiert une notoriété et une aisance financière que renforce encore plus tard son fils unique, Amaro, jouissant de la considération de l'establishment local. Impliqué à Buenos Aires dans le Cercle des Belges, il sert de relais à ceux qui arrivent et crée entre cette communauté d'un pays d'origine qu'il aime profondément, un sentiment d'appartenance commune. Les relations avec sa famille belge ne cessent d'ailleurs jamais, et tant ses neveux Théophile Dieudonné, fils de Mathilde Detry, qui demeure à Hingeon, qu'Arsène Detry, fils d'Adolphe, alors âgé de 11 ans, lui écrivent en 1907 et 1908. Comme beaucoup de membres de la famille Detry et notamment son neveu Jules fils de Nestor, Florimond est mélomane et musicien. Il compose aussi mais il reste peu de traces de ce qu’il a écrit et interprété. Tout au plus une « polca mazurca » , « Suzana »  dont une trace subsiste dans la revue « Atlanta »  de 1914. Il transmet son amour et son don de la musique à plusieurs de ses descendants.

Son fils comme unique héritier

La fin de l'année 1908 est marquée pour Florimond, qui a déjà perdu en bas âge un enfant, par la mort de son épouse âgée de cinquante-trois ans. Si le commerçant prospère qu'il est devenu, est soucieux de ses affaires, c'est avant tout son fils unique et sa bru qui sont au centre de ses affections et de ses attentions. Bien que parti de Belgique depuis plus de vingt ans, Florimond tient encore, à l'occasion du décès de celle qui lui a permis d'être père, à faire célébrer une messe à Couillet où ils ont vécu. Malgré les profondes divergences de vue philosophiques entre Florimond et son frère Adolphe, les relations demeurent y compris lors de la Grande guerre où le courrier parvient bien difficilement. C'est ce qu'évoque Adolphe Detry, le 23 novembre 1918, alors qu'il est toujours prisonnier de guerre interné en Suisse. De Genève, il lui envoie une carte postale avec ces mots : « Je t'ai écrit tant de fois, sans jamais recevoir de réponse. Et avant de quitter la Suisse où j'ai passé 14 mois d'internement dans ces montagnes vivifiantes après avoir subi 26 mois de captivité en Allemagne, je voulais t'adresser mes embrassements. Vive la Belgique et ses alliés. Ton frère Adolphe Detry »  [1]. Cet attachement à son pays de naissance ne faillit jamais et il le transmet à son fils Aimé qui devient Amaro en Argentine, objet de toutes ses attentions, et à sa descendance. Ni Florimond ni Amaro ne demandent la nationalité argentine et ce c'est que la troisième génération, née sur le sol argentin, qui la reçoit. Certains ont toutefois depuis lors, la double nationalité.

Lors du décès de Florimond Detry, sa bru, Evelina, écrit à sa cousine, Madame Jules Detry ces mots, qui révèlent l'affection familiale transmise par un père qui en a cruellement manqué dans son enfance : « vous ne pouvez-vous imaginer la souffrance que nous ressentons de sa perte, et je voudrais vous demander de bien vouloir nous excuser du télégramme envoyé avec retard, car nous étions vraiment perdus. Nul ne peut se faire une idée de ce qu'est la perte d'un être que nous adorions pleinement. Votre cousin Aimé vous écrira dans quelques jours, car il est très affecté de la perte de son père » . Le Courrier de la Plata évoque son décès de même que Het Handelsblad qui signale en octobre de cette année-là dans sa page consacrée à l'Argentine « que leur correspondant leur apprend la mort de M. Florimond Detry, qui retiré des affaires, a pendant plus de trente ans eu des activités commerciales qui lui ont permis d'occuper une place enviable » . Par ces deux extraits de presse, hommage est rendu aux deux pays qui ont forgé la personnalité du défunt : sa patrie de naissance à laquelle son coeur est resté fidèle jusqu'au dernier jour, et celle d'adoption qui lui a permis d'assurer à sa descendance confort et rang social.

Inhumé au cimetière de la Recoleta

Témoignage éclairant de sa réussite sociale, Florimond Detry est inhumé sous un beau monument funéraire en marbre au cimetière de la Recoleta, le plus renommé de la ville voire du pays. Ouvert en 1822 et comparé au Père Lachaise avec davantage d'éclat encore, ce cimetière qui couvre près de six hectares et comporte 4800 monuments funéraires a fait l'objet dans la revue Leaders d'un bel article précisant qu'en ce lieu « reposent les membres des plus grandes familles de la ville. Le magnifique portique en style grec de l'entrée de cet ancien jardin de couvent de moines Récollets qui ont donné leur nom au quartier, annonce sobrement le prestige des lieux. Ainsi sur pas moins de 55.000 mètres carrés, les dernières demeures des « rich et famous »  de Buenos Aires illustrent les splendides styles architecturaux en vogue depuis la fin du XIXe siècle. (...) » C'est là que repose parmi tant de personnalités, Eva Peron. Et dans l'article cité, l'auteur de conclure : « Il paraît même que mener une vie extravagante reviendrait toujours moins cher que de reposer à la Recoleta »  ... Sa descendance en Argentine est brillante et il la doit à son seul fils, Amaro Detry. En 2019 l’installation de la famille dans ce pays est évoquée par le journaliste Yves Vander Cruysen dans son ouvrage « Le monde est belge »  dans lequel sont rappelées également les missions effectuées au Tibet par le Chanoine Jules Detry.


Archives de la famille Detry ; Atlanta, magazine mensual, 1914 (verbo Florimond Detry) ; Le Courrier de la Plata, 28 août 1924 ; Het Handelsblad, 20 octobre 1924 ; F. De Gendt, « L'attitude de l'Argentine face aux migrations, un exemple à suivre ? »  in Analyses et Études, Migrations, 2014/12. J. Stengers, « Les mouvements migratoires en Belgique aux XIXe et XXe siècles » in Revue belge de philologie et d'histoire, vol. 82, 2004, pp. 311-348. Voir aussi sur ce sujet mais pour une époque légèrement plus tardive, I. Vanhoutte, Belgische emigranten naar Argentinië tussen 1896-1914, Universiteit Gent, academiejaar 2008-2009 ; N. Warny, « Le cimetière Recoleta, la cité des immortels de Buenos Aires » in Leaders, revue du Cercle de Lorraine, 2014, pp. 16-25 ; Y. Vander Cruysen, Le monde est belge, Anvers, 2019, pp.28-29 ; Le Soir Mag, 20 juin 2020, pp. 52-53.


Amaro Detry

Aimé dit Amaro DETRY BARRE, agent financier de diverses entreprises ferroviaires, membre de centres bancaires et commerciaux, membre de la Coopérative des propriétaires de titres et actions de Buenos Aires, propriétaire du « Palais des Lions »  dans le quartier de Belgrano, propriétaire, né à Couillet le 23 novembre 1877, décédé à Buenos Aires le 17 septembre 1930, y épouse le 4 mai 1904 Evelina ORSOLINI GROSSI, née à Gênes (Italie) le 31 janvier 1879, décédée à Buenos Aires le 26 février 1973, fille de Miguel, administrateur de sociétés d'import-export représentant le marquis de Palaviccini, et d'Eugenia Grossi

Le sens du contact avec la Belgique

Aimé est le fils de Florimond Detry qui vers 1887 décide de quitter ses racines, le Namurois, pour s’expatrier en Argentine, et de Sophie Barré. Il a alors une dizaine d’années et outre ce dépaysement, il perd peu après son arrivée sous ces cieux nouveaux son unique frère, Georges, trois ans plus jeune que lui. Les autorités argentines transforment aussi son prénom, « Aimé »  en « Amaro »  et jamais prénom ne fut sans doute plus approprié à celui qui voue une véritable vénération à son père et qui lui-même ne cesse sa vie durant de prodiguer amour et attention à sa nombreuse famille. Inscrit dans la lignée de son père, ce « self made man »  épouse en 1904 celle qui lui donnera neuf enfants et qui durant sa longue existence, elle meurt nonagénaire, constitue un véritable pilier familial.

Elle aussi est la fille d’un immigré, Italien celui-là, et cette branche de la famille Detry cumule dans les générations suivantes le brassage de nationalités ou du moins d’origines. Les affaires d’Amaro sont très importantes et il est devenu par la mort de son jeune frère, le seul héritier de ses parents. Homme d'affaires brillant même si le 11 juin 1908 le Ministère de l’Intérieur lui refuse la qualité de « balanceador publico »  soit expert en matière de société commerciale avant la liquidation, Amaro Detry s'investit dans diverses sociétés bancaires et commerciales après avoir été très actif, et apprécié, dans le domaine ferroviaire. Toujours soucieux, malgré les distances, de garder des relations avec la Belgique, Amaro et Evelina Detry, éduquent leurs enfants avec ce sens de la famille et des origines. Par une carte postale qui met deux mois et demi à parvenir à leurs cousins belges, le 23 mai 1919, et alors qu'il y a près de quarante ans que la famille a quitté le sol natal, leurs jeunes enfants, Susana, quatorze ans, Georgina, douze ans, et Dora, sept ans, écrivent en français à Julienne alors âgée de dix ans, fille de Jules Detry, cousin germain d’Amaro : « Notre Julienne bien aimée, c'est avec grand plaisir que nous avons reçu ta gentille lettre et nous sommes très heureuses de vous savoir libres des Allemands. Nous avons souffert avec vous des horreurs de cette guerre si affreuse. Nous t'envoyons les photographies de notre Première Communion qui eut lieu l'année dernière, et un petit cadeau pour que tu te souviennes de nous. Quand viendra le jour où nous pourrons t'embrasser... Tes cousines de l'Argentine qui t'aiment beaucoup » .

Du « Palais des Lions »  au quartier portant le nom de « Villa Detry » 

Consécration de sa réussite professionnelle et sociale, Amaro en 1923, un an avant la mort de son père, acquiert dans le très prisé quartier de Belgrano, une très grande demeure sise au milieu d’un vaste parc, et construite en 1892 sur les plans de l’architecte Alejandro Christophersen (1866-1946), né à Cadix où son père est consul de Norvège en Espagne. Constructeur de nombreux bâtiments importants de la ville de Buenos Aires dont le célèbre palais Anchorena, il est considéré comme l’une des figures marquantes de l’architecture éclectique en Argentine. Il est associé pour ce projet à l’architecte Carl August Kihlberg (1839-1908), d’origine suédoise et ses occupants ne sont pas des moindres entre … le président Manuel Quintana, avocat qui assure la présidence du pays de 1904 à sa mort deux ans plus tard et auquel on doit notamment la promotion de l’immigration, l’extension des voies ferrées et l’augmentation générale de l’économie du pays, et le magnat du transport maritime Nicolas Mihanovich (1846-1929), d’origine croate et gloire locale.

Non sans pompe et de parfait style éclectique comme nombre de pays en raffolent alors, on la qualifierait en Belgique, à la mode bourgeoise, de « château » , et en Argentine, de « palais » , « Palais des Lions »  en hommage au majestueux escalier de marbre extérieur gardé par deux impressionnants rois de la jungle juchés sur leur colonne. Le jardin est merveilleux, clos de murs, plantés de palmiers, cyprès, néfliers, dotés de corbeilles regorgeant de pensées, rosiers et jasmins. Certains chemins parsemés de cailloux de couleurs, convergent vers une rotonde aux bancs de céramique qui, en son centre, est pourvue d’une fontaine chantante où poissons et plantes aquatiques rivalisent de bien-être. À proximité, une gloriette enfouie sous des magnolias, dispose en son centre d’un hamac du Paraguay qui constitue pour ceux qui s’y installent une fenêtre sur le ciel, et un lieu de choix, propice à la méditation et à la lecture. La maison, imposante, est, bien avant la préoccupation écologique, une architecture végétale vivante, tant elle est recouverte de plantes grimpantes. Des salons d’apparat à la salle-à-manger immense, en passant par l’impressionnant bureau du chef de famille ou du jardin d’hiver doté de glycines odorantes, la villa offre au rez-de-chaussée, tout le panache d’un luxe éclatant : marbre, cheminées monumentales, boiseries et damas, vitraux des fenêtres en ogive ; les chambres, nombreuses, ouvrent de toute part par leur balcon sur le jardin clos, alors que le second étage est, outre les chambres des domestiques, dévolu à une immense salle de jeux où s’entassent les jouets et qui, par le miracle du cinéma Pathé Baby, invite à demeure Charlie Chaplin, Buster Keaton ou Laurel et Hardy...

Cette description en est faite dans son livre Del Tiempo aquel par Nelly Detry, une des filles d’Amaro et de Evelina, qui avec beaucoup de sensibilité, de pudeur, de réserve et d’introspection évoque ses jeunes années dans la maison, axe familial central à cette époque. Elle aime à rappeler d’ailleurs qu’en ce qui la concerne, l’écriture ne peut jaillir qu’au travers des sentiments ressentis. Evoquer cette enfance heureuse, est pour elle, comme rouvrir les portes d’une salle de jeux d’autrefois où se côtoient une poupée qui dit maman, une boutique pour enfants sortant de chez Harrod’s, un lapin chargé de chocolats ou une bicyclette apportée fort à propos la nuit des rois mages. Une enfance délicieuse donc, privilégiée, où cependant les peines ont marqué, elles aussi, le destin de la famille. Cadette après neuf enfants, Nelly est quasi laissée pour morte à sa naissance, en 1922, et sa mère est elle-même, en grand danger après l’accouchement. Le miracle de la nature s’accomplit toutefois, et mère et enfant survivent. Très proche de cette dernière, l’enfant parcourt avec bonheur les grands espaces de la villa familiale.

Grand propriétaire

Grand propriétaire, Amaro acquiert en 1925 des terrains à Ensenada, près du port de La Plata à une cinquantaine de kilomètres de Buenos Aires, quartier de l'ampleur d'une petite ville comptant environ 5000 habitants, qui porte aujourd'hui son nom « Villa Detry » , et est victime de graves inondations. Mais cinq ans plus tard, le drame survient et l’homme d’affaires infatigable qu’il est, est emporté inopinément. Sa mort plonge les siens dans le désarroi, comme en témoigne la lettre adressée par son épouse à Jules Detry le 1er décembre 1930 : « (...) Aimé eut un malaise en sortant du bureau ; il fut conduit au sanatorium où des soins lui furent donnés, mais rien n'y fit, et il s'éteint le lendemain. Inutile de vous dire, cher cousin, l'immense douleur qui m'accable. Perdre si prématurément un si bon époux et un père de famille aussi exemplaire est une vraie injustice du sort. Après s'être sacrifié durant de si nombreuses années pour nous procurer le bien-être matériel, il était arrivé à l'époque où il pouvait jouir de la vie. Nous pensions faire l'année prochaine un voyage à travers toute l'Europe. Il se réjouissait déjà à l'idée de revoir ses parents et son pays natal, car malgré ses nombreuses années en Amérique, Amaro était resté Belge de cœur, et à chaque fête nationale, à côté du drapeau argentin, le drapeau de son pays flottait au-dessus de notre maison (…). Amaro nous a laissés dans une bonne situation. Il vous avait encore écrit, mais d'après ce que vous me dites, je crains que la lettre ne vous soit pas parvenue, car à cette époque nous avons eu un domestique qui ne mettait pas la correspondance à la poste et en gardait l'affranchissement ! (...) ». Amaro Detry avait cinquante-deux ans.

Des regrets unanimes

Le jour des obsèques, un discours est prononcé à l'église, éloge traduit à l'époque en français : « c'est le cœur endolori que je viens dire adieu aux restes mortels du grand ami que fut Aimé Detry. La voix tremblante assourdit ma parole et plonge mes sentiments dans la plus profonde douleur. La vie de ce grand ami peut se définir en traits de grande vertu. Pour Detry, tout fut bonté, honnêteté et travail. Son passage dans la vie fut court, mais de sillage profond. Les traces qu'il a laissées seront des modèles ineffaçables pour nous. À son esprit de bonté s'unissaient les grandes qualités de l'homme d'affaires mis à l'épreuve avec la clairvoyance de sa capacité et le cachet d'honnêteté qui lui permirent de cueillir tant de succès parmi ceux qui eurent le grand plaisir de traiter avec lui. Peu de paroles suffiront pour former l'auréole de ce grand ami que nous venons pleurer. Arrivé depuis sa plus tendre enfance en cette terre, sans plus de capital que son intelligence privilégiée et sa ferme volonté au travail, il a su se placer bien vite au seuil qui plus tard le conduisit au succès. Et c'est ainsi que les grandes entreprises le comptèrent au sein de leurs industries, et du maniement si difficile des finances, se distinguant dans toutes ses collaborations comme le plus habile des propulseurs de la richesse nationale. Il y a peu de jours, notre pauvre ami nous communiquait son intention de faire un voyage en son pays natal, en compagnie de son honorable famille, mais le destin inexorable n'a pas voulu que se réalise ce projet si tendrement caressé. La mort l'a surpris au moment où il avait le plus de droits de vivre, puisque toute son énergie s'était consacrée jusqu'alors à des œuvres saines, avec sa volonté d'infatigable travailleur. Comme homme de foyer, il fut le plus vertueux étant un époux et un père qui consacre le plus tendre amour à sa famille ; veuille Dieu que sa vie si prématurément brisée soit une religion pour les siens et serve d'exemple pour les autres. Detry ! en quittant cette terre, ta seconde patrie que tu as tant aimée, sois bien convaincu que tu laisses des amis inconsolables et qui garderont ton souvenir dans le plus profond de leur cœur. Que les tiens, ton épouse et tes enfants sachent que nous saurons pleurer ta perte irréparable » . Un an avant son décès, Amaro dépose encore un mémoire au Ministère des Finances concernant un « Emprunt interne à la conversion de la Province de Buenos Aires »  dont il est propriétaire de titres qu'il donne en garantie pour des investissements qu'il compte faire.

Les articles de presse parus à son décès évoquent la perte d'un « homme travailleur, probe » , d'un « gentleman dont les caractéristiques étaient la rectitude dans les procédures et le constant désir d'amélioration ; il était un homme de grand cœur et un exemple d'honnêteté » . Il est encore rappelé « que Monsieur Detry s'était consacré aux affaires obtenant de nombreux succès grâce à ses qualités exceptionnelles. La confiance que méritaient ses actes lui valut de nombreuses nominations importantes dans les sphères commerciales, nominations auxquelles il sut faire honneur » . Il rejoint son père Florimond dans le très beau caveau familial du cimetière de la Recoleta, lieu emblématique où le président Quintana qui vécut lui aussi au « Palais des Lions »  repose également. Dans la chapelle du caveau une très belle et grande plaque en bronze offerte par ses amis lui rend hommage avec trois mots : « Bonté, loyauté, équité » .

Une famille nombreuse

La succession d’Amaro est une bataille juridique entre sa veuve et le fisc argentin et l'arrêté fait jurisprudence sous le nom « d'arrêt Orsolini de Detry » . Evelina a la charge de neuf enfants et le devoir de gérer une imposante fortune qui les met à l’abri du besoin. La tristesse de tous est immense mais la jeune veuve a le caractère de ceux qui ploient peut-être mais ne rompent point. Elle prend son destin en main et celui des siens en même temps. Ses fils aînés sont immédiatement intéressés aux affaires, et dès l’année suivante, elle accomplit, ce qu’Amaro comptait faire : un voyage en Europe. Le couple compte quatre filles et cinq fils dont l’âge varie entre vingt-quatre ans et presque huit ans. Aucun n’est encore marié. Evelina, les neuf enfants et une bonne, Aurélia, s’embarquent donc pour le vieux continent. Arrivés sur la terre ferme, la mère de famille énergique et organisée réserve deux voitures avec chauffeur. L’une pour les « grands »  et une pour les « petits »  accompagnés de la bonne. Pour une petite fille de huit ans comme Nelly, qui vient de perdre son père, ce sont évidemment des moments inoubliables, elle qui depuis l’âge de cinq ans est envoyée au jardin d’enfants du vieux château de Loreley, tenu par des religieuses, où l’expérience est rude mais salutaire : une après-midi par semaine, les jeunes filles doivent exprimer leurs défauts afin de les corriger.

À la découverte du monde et sur les pas des ancêtres

Leur périple les mène en Espagne, du Nord au Sud, en France, Allemagne, Suisse et sur le pas des ancêtres maternels, en Italie, et paternels, en Belgique. On sait, par La saison d'Ostende et du Littoral qu'en juillet, ils séjournent au « Memlinc Palace Hôtel » , du Zoute « en compagnie de M. et Mme Solvay, du vicomte de Jonghe, de M. et Mme Ganshof van der Meersch, de Bruxelles, du Captain et Mme Hutton, de M. et Mrs Wallace et de Mme Russel, de Londres, de Mme Sterne, de Prague, du lieutenant de Chizelle, d'Alençon, du capitaine Radiguet de la Bastaie, de Fontainebleau, de Mrs et Miss Barnes Compton, de New York, de M. Camera, du Caire, ou de Mme André, de Paris » . Le plus souvent aux côtés de son frère Carlitos, Nelly est marquée par les régions qu’elle traverse : la Castille, l'Andalousie, la Catalogne, les Asturies, la beauté des rias en Galice, San Sebastian où tous assistent à une corrida et à un feu d’artifices spectaculaire, mais encore la beauté de la nature dans les montagnes ou de la Forêt noire, en Allemagne. Paris reste aussi un souvenir magique. Du haut de la Tour Eiffel, les voitures paraissent des coccinelles...

Un nouveau drame : la mort de Jorge Detry, jeune ingénieur plein d'espoir

Jeune enfant, Nelly parcourt donc pendant plusieurs mois l’Europe, dans les meilleures conditions possibles, et ce n’est plus la même petite fille qui rentre en Argentine après une expérience culturelle de ce type. Revenus au bercail, tous doivent affronter en 1932 un second drame. À cause de l’imprudence d’un ami, Jorge, fils aîné de la famille, brillant jeune ingénieur et successeur aux affaires de son père, décède tragiquement à vingt-trois ans. Evelina, déjà touchée par la mort d’Amaro, perd maintenant un de ses plus précieux soutien. Quant à Nelly, c’est un père de substitution, brillant, affectueux, réconfortant, qui disparaît. La tristesse de tous est incommensurable. Comprenant qu’elle ne peut, pour sa nombreuse famille, se laisser abattre, Evelina, puise à nouveau dans ses ressources personnelles, pour surmonter cette terrible épreuve. Elle décide de prendre en location pour les trois mois d’été une grande villa à la Mar del Plata, cité balnéaire à la mode. La maison est idéalement située, mais délabrée ; elle l’a fait alors entièrement redécorer et cela devient un écrin de rêve. Malles, valises, cartons à chapeaux sont acheminés par les services de l’entreprise Villalonga et quant à la famille, elle embarque en train couchette vers une destination qui marque à tout jamais la mémoire des uns et des autres. Souvenirs de la plage, de maître-nageur affrontant les vagues, de soirées mondaines et musicales, de matinées de cinéma au Splendide et au Palace lors de journées pluvieuses, ou de gourmandises en tout genre, restent dans le souvenir de Nelly.

Une éducation soignée

De retour à Buenos Aires, la vie reprend son cours. De l’âge de treize ans jusqu’à son mariage dix ans plus tard, Nelly a une préceptrice à demeure. Miss Mary Anne Mac Cormick devient non seulement un professeur privilégié mais une confidente, une amie. Grâce à elle, à Susana, la sœur de Nelly, celle-ci mûrit considérablement et devient une jeune fille cultivée, artiste, sensible à l’art, à la musique. Ces années de jeunesse sont ponctuées pour elle d’événements divers comme le passage en Argentine du Zeppelin marqué d’une croix gammée, la célébration fastueuse et tellement émouvante du 32e congrès eucharistique, la tragédie du fils de l’aviateur Linberg ou la mort de Carlos Gardel, maître du tango argentin. Et puis ce sont les influences des uns et des autres. D’une amie de cœur d’abord, Chela Repetto, dont le père, président de la Cour suprême de Justice, respire la bonté, le tact, l’intelligence. Il lui conseille des lectures, lui ouvre grandes les portes de sa maison. La musique, aussi, et le cinéma, le mythe d’Hollywood constituent des moments clés de cette construction de la jeune fille. C’est l’époque de Greta Garbo, d’Olivia de Havilland, Vivian Leigh, Henry Fonda, Clark Gable et de tant d’autres qui proposent des films où la beauté des sentiments et des actes priment, loin de la vulgarité qui marque aujourd’hui tant de productions. « Il est alors cornélien de résister à une sortie cinématographique alors que dans bien des cas aujourd’hui, il est difficile d’en choisir une » , écrit Nelly dans ses souvenirs...

Une vie mondaine et la fin d'une époque

Et puis vient le temps des bals, des fêtes dont le « Palais des Lions »  n’est guère avare se transformant alors en palais des mille et une nuits. La maison d’Evelina est une open house et elle aime faire profiter ceux qu’elle aime ou qu’elle apprécie, des dîners, rencontres, bals qu’elle organise. « Elle gère avec son cœur et non avec la tête »  écrit sa fille, et personne, quelle que soit sa condition, ne fait appel en vain à sa générosité. Les souvenirs de ces fêtes à Belgrano étaient encore jusqu’il y a peu, dans bien des mémoires. Et puis avant 1940 Amaro junior et Ernesto se marient et des onze membres de la famille initialement réunis en ces lieux, il en reste quatre. Quatre personnes avec onze domestiques… Evelina prend alors une décision difficile, mais raisonnable… La vente du « Palais des Lions » . Cette maison d’un autre temps, où seule une armée de domestiques permet de vivre, ne trouve pas acquéreur et c’est avec la nostalgie d’une époque révolue que ceux qui y ont vécu la voient morcelée, vidée de son contenu, désossée de sa substance. Nelly quitte les lieux à dix-huit ans, avec sans doute, dit-elle, l'insouciance de cet âge. Ce qui aurait pu être un déchirement est une page qu’elle tourne, presque insensible, de cette indifférence de la jeunesse qui vit dans le présent mais attend surtout le futur.

La force de résister

Huit ans plus tard, en 1948, Evelina doit affronter la mort en couche de sa fille Dora épouse de José-Luis Pereyra Lucena e Hidalgo Torres, avocat à Buenos Aires, mère de famille nombreuse emportée à trente-six ans. Quant à Nelly, sa vie se poursuit mais la vente de la maison met un terme à sa narration ; à maintes reprises, la demeure revient à elle dans ses songes, comme si l’abandon s’était fait sans adieux. L’écriture et ce livre de souvenirs lui permettent de tourner cette jolie page et de transmettre à ceux qui prennent le temps de les lire un témoignage vrai et sincère d’une époque révolue. En 1958 Evelina visite l'exposition universelle à Bruxelles et les archives familiales conservent des photos d'elle au pied de l'Atomium. Elle y rencontre Arsène Detry qui y expose, et séjourne alors chez Mme Jules Detry. Malgré les épreuves mais aussi portée par les joies et satisfactions familiales nombreuses, elle s'éteint nonagénaire en 1973, près d'un demi-siècle après celui qui l'a séduite et a permis à la famille Detry d'être aujourd'hui largement représentée en Argentine.

La descendance d’Amaro et Evelina Detry Orsolini est très nombreuse : Eduardo Detry Orsolini (1914-1995) est procureur à Buenos Aires, Amaro junior Detry Orsolini (1915-1994), y est notaire et développe avec d’autres dans les années 30 et avec le concours de son beau-frère Carlos Facio (1909-1983), lui aussi notaire dans la même ville et époux de Georgina Detry (1907-2005), un country club avec golf en Patagonie (Villa La Angostura). Les descendants porteurs du nom donnent des notaires, avocats, hommes d’affaires et financiers, artistes divers. Nelly Detry (1922-2021), musicienne, poète, écrivain, épouse quant à elle à Buenos Aires le 23 novembre 1945 Alejandro Gancedo Padilla (1919-1983), docteur en droit et en sciences politiques de l’Université de Buenos Aires, secrétaire général de la présidence de la République pendant le Gouvernement du Général Aramburu, et écrivain. Leur descendance donne des avocats, chevalier de l’Ordre de Malte, le ténor Ivan Gancedo, alors que les descendants Pereyra Lucena e Hidalgo Torres issus de Dora Detry sont aussi nombreux et donnent notamment un célèbre guitariste, Agustin (1948-2019). La plupart des descendant d’Amaro et Evelina Detry Orsolini se sont alliés à des familles prépondérantes d’Argentine.

Galerie de photos et de documents


[1] Archives de Martha Detry à Buenos Aires.


P.-E. Detry, La famille namuroise Detry, autrefois de Try. Cinq siècles d’Histoire, Namur, 2015, pp. 446-467 ; Archives de la famille Detry ; Archives de Mme Julien Desmecht née Monique Delmez à Tournai ; Registro oficial de la provincia de Buenos Aires, 1908, pp. 541, 556 ; Tribunales nacionales Suprema corte de Justicia nacional, 1922, pp. 256-257 (Amaro-Nestor, fils de Amaro Detry) ; https://www.arkiplus.com/villa-mihanovich (sur la villa Detry à Buenos Aires) ; https://www.lanacion.com.ar/lifestyle/cumelen-country-club-la-historia-del-paraiso-en-la-patagonia-que-fue-creado-para-resistir-una-nid11012023/ (sur le country club en Patagonie) ; El Diaz, La Razon, La Prensa, 17 septembre 1930 ; La saison d'Ostende et du Littoral, 26 juillet 1931, p. 3 ; Jurisprudence C. S. N, 23 novembre 1936, « Orsolini de Detry /Fisco naciona, Fallos, 176-242 ; Fallos de la Corte Suprema de Justicia de la Nacion, volume 176, Buenos Aires, 1937, p. 402 ; La Prensa, 28 février 1973, 11 avril 2013 ; Nelly Detry de Gancedo, Del Tiempo aquel, Buenos Aires, 1976 ; La Nacion, 27 octobre 2002, 11 janvier 2023 ; Facultad de ciencias economicas y juridicas. Universidad Nacional de La Pampa, Impuestos, 2013, p. 26 ; Mariela Canali, Industria y urbanizacion en el partido de Moron (Evelina morcèle des terres en 1939 qui gardent là aussi le souvenir de leurs propriétaires) ; VII Congreso de Historia del conurbano bonaerense y i congreso de Patrimonio historico cultural del conurbano bonaerense, Moron, 7 et 8 octobre 2005 ; Hilda Noemi Agostino, Actas de Las Terceras Jornadas de Historia Regional de La Matanza, 2010, p. 99.


Retour sur l'index des notices