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En religion Sœur Vincent de Paul de la Congrégation des Sœurs de Notre-Dame de Namur, Première supérieure de la Communauté à Anvers et Sœur-fondatrice puis Première supérieure de la Communauté à Braine-le-Comte

Marie-Charlotte Detry

Lorsque j'ai réalisé en 2015 l'histoire sur cinq siècles de la famille Detry, j'ai tenté de rassembler un maximum de données, de sources le plus souvent variées. Dans cette optique, je m'étais adressé au couvent des Sœurs de Notre-Dame à Jumet en vue de retracer la vie religieuse de Sœur Vincent, dans le monde Marie-Charlotte Detry, dont on savait en famille qu'elle y avait séjourné. Les renseignements obtenus alors étaient maigres et les archives familiales quasi muettes à son sujet. L'institut des Sœurs de Notre-Dame à Namur, maison-mère de la Congrégation n'avait alors pas donné davantage de résultat m'ayant été communiqué que presque toutes les archives de cette époque avaient disparu dans le bombardement des bâtiments lors de la Seconde guerre Mondiale.

Mais un généalogiste ne reste que rarement sur sa faim... Aussi, récemment, je me résolus à reprendre contact avec le service des archives générales de l'institut des Sœurs de Notre-Dame. Quelle ne fut pas ma joie lorsque l'archiviste me communiqua avoir retrouvé d'assez nombreux documents au sujet de ma parente. Et quelle ne fut pas ma surprise teintée d'intérêt d'apprendre alors que Sœur Vincent fut il y a un siècle et demi au cœur d'une intrigue que Balzac n'aurait point dédaigné. Je vous en livre ici la trame digne d'un film socio-historico-religieux de province, dans une Belgique encore toute balbutiante de sa jeune indépendance :


Marie-Charlotte DETRY, en religion Sœur Vincent de Paul de la Congrégation des Sœurs de Notre-Dame de Namur, Première supérieure de la Communauté à Anvers, puis Sœur-fondatrice et Première supérieure de la Communauté à Braine-le-Comte, propriétaire à Saint-Amand-lez-Fleurus [1], entrée en religion le 30 août 1824, prononce ses vœux le 13 septembre 1827 [2], née à Saint-Amand-lez-Fleurus le 13 février 1808, morte à Ixelles le 8 novembre 1881.

Une pieuse lignée bousculée par les guerres françaises

Troisième des quatre enfants que comptent Jean-François de Try (1751-1830) et Marie-Josèphe Tirifahy (1774-1812), deux fils et deux filles, Marie-Charlotte voit le jour dans un environnement champêtre au milieu des campagnes de Saint-Amand-lez-Fleurus couvrant un millier d’hectares, que son père, et son grand-père avant lui, exploite en partie en tant que censier de la ferme de l’abbaye de Malonne puis propriétaire de ces lieux. Jean-François de Try, confirmé le 12 juin 1761 par Mgr Paul-Godefroi de Berlo de Franc-Douaire, 13e évêque du diocèse de Namur, est très pratiquant et maire de Saint-Amand pendant plus de quarante ans. Il vit avec intensité les affres de la Révolution française et les pillages qui les accompagnent. Déjà en 1690, Louis XIV établit à Saint-Amand son quartier général alors que des combats violents règnent partout et que Namur est prise deux ans plus tard. Les églises avoisinantes sont pillées et un acte de réparation est demandé au Roi. Il subsiste encore de nos jours un calice, parfois décrit comme ciboire, au monogramme de Louis XIV offert à la région pillée pour remplacer les biens volés. [3]

Proche de l’abbaye, Jean-François de Try lui sert d’intermédiaire lors des troubles révolutionnaires de la fin du XVIIIe siècle afin de sauver la cense de l’au-delà de l’Eau à Mehaigne qui appartient aux religieux et est exploitée par sa sœur Marie-Antoinette de Try, veuve en 1783 de Lambert Lauvaux, inhumé dans l’église de Mehaigne comme le veulent alors, pour un notable, les usages. [4] En 1798, Jean-François de Try acquiert la ferme de l’abbaye de Malonne qu’il exploite à Saint-Amand où naît Marie-Charlotte, et sauve la cure de « mains impies » en l’achetant, lui qui est ensuite bienfaiteur, par la création d’une rente annuelle, du bureau de bienfaisance du lieu. Sa dalle funéraire subsiste de nos jours encore adossée au mur de l’église et précise « qu’il a été premier magistrat de cette commune pendant plus de quarante ans, qu’il a été administré des secours de la religion et a emporté par ses hauts désintéressement et justice les regrets les plus vifs de tous ses administrés. Que Dieu procure à son âme une paix éternelle ». Celle, commune, de ses propres parents et de son frère Thomas mort en 1773 à vingt-trois ans, désignés comme « de Try de Saint-Amand » orne, elle, le chœur de l’édifice religieux.

Nièce de Jean-Nicolas dit Robert de Try (Detry) (1737-1792), chanoine prémontré de l’abbaye de Bonne-Espérance, elle est parente de Jean-François de Try (Detry) (1742-1816), chanoine prémontré de l’Abbaye d’Heylissem [5], prêtre réfractaire déporté à l’île de Ré pour avoir refusé de prêter le serment de haine à la royauté, de Nicolas Detry (1751-1815), bachelier en théologie de l’Université de Louvain, curé d’Emines puis de Boninne, lui aussi prêtre réfractaire, constructeur à ses frais du presbytère du lieu et auteur d’une fondation à son nom dans le but de « faire bâtir une école pour enseigner gratis les plus pauvres de la paroisse d’après l’avis du curé ». Mais encore se trouvent au rang des siens, Marie-Catherine de Try (1749-1817) épouse de Pierre Bouché, dont le fils François (1794-1874), président du Tribunal de Première instance de Namur, conseiller provincial, fondateur du Cercle catholique [6], président de la Société de Saint-Vincent-de-Paul de Namur, est un des membres-fondateurs de l’Institut Saint-Louis en cette ville, et Marie-Agnès Detry, qui épouse à Balâtre-Sainte-Aldegonde le 22 septembre 1763 Paul-François Close, notaire à Namur de 1761 à 1780 puis à Bouvignes-sur-Meuse, procureur et échevin de ce lieu où on lui doit l’inventaire du cartulaire. [7]

Si l’on ajoute à cette parentèle que Marie-Charlotte Detry compte par son arrière-grand-mère, Rose-Dieudonnée de Noville, descendante de Charlemagne [8], non moins de cinq chanoines liégeois et des abbés de Saint-Laurent-lez-Liège et d’Aulne, on ne peut nier qu’elle baigne dans un environnement qui peut-être influe sur sa vocation précoce.

Marie sera mon visage

Certes les archives familiales conservent le souvenir pieux de Marie-Charlotte Detry, en religion Sœur Vincent de Paul, connue ensuite sous le nom de « Sœur Vincent », mais curieusement aucun portrait, aucune photographie la représentant n’a franchi les décennies qui nous séparent d’elle. Un peu comme si cette adolescente de seize ans, engagée alors dans la voie religieuse, l’âge de tous les rêves et des amours naissants, avait voulu qu’on ne retienne d’elle que les traits que l’on donne à Marie dont elle porte le prénom, et à laquelle elle a tenté de se conformer au mieux, même si comme on le verra, sa vie ne fut pas exempte de repentir.

Namur : le berceau des Sœurs de Notre-Dame

C’est en 1809 à Namur, ville d’origine de la famille Detry autrefois de Try, que se réfugient deux Françaises, celle qui n’est pas encore « Sainte » Julie Billiart [9] (1751-1816), religieuse canonisée en 1969, et Françoise Blin de Bourdon [10] (1756-1838), présentée à la Cour de Versailles, qui échappe à la Terreur, et est formée par la première à une vie intérieure profonde et tournée vers Dieu. Elles quittent Amiens à la suite d’un différend avec leur évêque qui a voulu restreindre leur champ d’action éducatif. Elles ont en effet créé une fondation le 2 février 1804 « pour le salut des enfants pauvres », institut portant le nom de « Sœurs de Notre-Dame », et prononcé, la même année, leurs vœux. Les règles de la Congrégation sont inspirées de celles de la Compagnie de Jésus.

L’Hôtel de Quarré et le refuge de l’Abbaye de Boneffe

La distinction, très significative sous l’Ancien Régime, de sœurs de chœur, pour l’enseignement, et sœurs converses, pour les travaux domestiques, n’y est pas d’application. Françoise Blin de Bourdon devient Soeur Saint-Joseph et, dès 1806, des fondations sont créées en France mais aussi en Belgique, notamment Namur en 1807 dans une demeure toujours subsistante de la rue du Séminaire. Mais en 1809, l’abbé Louis de Sambucy de Saint-Estève, ancien prêtre réfractaire, confesseur de la Communauté et fort marqué par l’esprit post-révolutionnaire de « restauration », convainc l’évêque d’imposer aux religieuses les anciens ordres monastiques. Refusant ces changements, Mère Julie Billiart et Soeur Saint-Joseph n’ont d’autre choix que de partir et cette dernière prend la direction de la fondation de Namur qui est entre-temps locataire de l’ancien hôtel particulier des comtes de Quarré dans la rue des Fossés. La Congrégation représentée par Soeur Saint-Joseph en fait alors l’acquisition à Antoinette de Quarré, ancienne chanoinesse du chapitre noble d’Andenne, épouse du comte Philippe Christyn de Ribaucourt. [11] Namur devient et est toujours la maison-mère de la Congrégation des Sœurs de Notre-Dame. C’est que Mgr Pisani de la Gaude, évêque de Namur, est en effet parfaitement disposé à les accueillir, très satisfait qu’il est dans son diocèse, des offices de la Fondation. Le Prélat approuve ensuite, le 8 septembre 1818, la création de l’institut. La Congrégation devient de droit pontifical le 28 juin 1844 par décret du Pape Grégoire XVI. Elle essaime en peu d’années en Belgique et à l’étranger.

L’hôtel de Quarré est imposant, doté d’une porte cochère et de cinquante portes et fenêtres et agrémenté d’un parc en pleine ville. Deux corps de logis enserrent une cour d’honneur et on accède au lieu sous un porche sculpté figurant Saint-Bernard, par un tronçon de la rue des Fossés, rebaptisé depuis 1932 du nom de Julie Billiart. [12] Les Sœurs agrandissent encore les lieux par la suite à force d’achats successifs de terrains et immeubles dont l’ancien refuge de l’abbaye de Boneffe, qui était devenu propriété des comtes de Quarré à la fin du XVIIIe siècle. En 1813, le dénombrement de population de la ville de Namur renseigne comme occupants Mère Julie Billiart, trente-cinq religieuses et vingt-sept pensionnaires. Le couvent et une grande partie des archives de la Congrégation sont anéantis dans les bombardements de Namur en mai 1940 et en août 1944, à la fois meurtriers et terriblement dommageables pour le patrimoine historique de la ville, après celui d’août 1914 qui avait ravagé la Grand-Place et l’hôtel de ville, et fait de nombreuses victimes dont Emile Detry. L’Institut des Sœurs de Notre-Dame est reconstruit, dans sa forme actuelle, dans les années cinquante, dans un mixte architectural Louis XV et Louis XVI. [13]

Le trésor d’Hugo d’Oignies

Grâce à un bienfaiteur, Jacques de Vitry, évêque de Saint-Jean-d’Acre, et cardinal de Tusculum en 1228, le Frère Hugo d’Oignies réalise d’exceptionnelles pièces d’orfèvrerie, véritable trésor qui en 1794, alors que les guerres révolutionnaires battent leur plein, est confié par le dernier prieur à un couple de fermiers qui leur est proche, à Falisolle. Il y reste jusqu’en ...1817 et la quasi-totalité de cet ensemble unique est alors mis sous la protection des Sœurs de Notre-Dame. Déplacé en 1939 à quelques pas du couvent de Namur, à l’Institut Saint-Louis, il échappe miraculeusement au bombardement du quartier, et du couvent des Sœurs lors des hostilités. Installé ensuite par les Soeurs dans leurs nouveaux locaux, il est cédé à la Fondation Roi Baudouin en 2010 et mis en dépôt à la Société archéologique. On doit donc à la ferveur de fermiers attachés à l’Ancien Régime et à l’attention pendant deux siècles des Sœurs de Notre-Dame, d’avoir conservé cet ensemble unique d’orfèvrerie médiévale. [14]

Une visite à Fleurus de Mère Julie, quelques mois avant la bataille de Waterloo

En 1812, Marie-Charlotte Detry a quatre ans, et son frère Thomas deux, à la mort de leur mère, et bien que, ou peut-être parce que..., leur père se remarie l’année suivante avec sa belle-sœur, la jeune enfant est mise en pension à Fleurus en 1814, ville où son parent Sébastien Detry (1743-1833), ancien maire-adjoint, conseiller municipal, greffier, est bienfaiteur des pauvres. [15] Elle est confiée à l’éducation des Sœurs de Notre-Dame, alors qu’un an plus tard, son village natal est un des épicentres de la bataille de Ligny le 16 juin 1815, dernière victoire de Napoléon avant la bataille de Waterloo deux jours plus tard.... Si la Fondation est ouverte aux enfants démunis, ce sont les revenus générés par l’éduction des enfants de la société, comme Marie-Charlotte, qui génèrent les fonds utiles. Cette dernière n’a pas connu, ou très peu de temps, la maison initiale et modeste des Sœurs de Notre-Dame à Fleurus établie sur la place de la ville. Les Sœurs déménagent en effet l’année de son entrée, en 1814, dans une belle maison patricienne qu’elles occupent jusqu’en 1825 avant de s’établir rue du couvent, demeure dont le propriétaire est Paul Hanolet [16] dont la famille donne un seigneur de Liernu, et qui compte plusieurs branches alliées aux Detry et aux Gailly. [17] A l’époque l’Institut est dirigé par huit sœurs.

Nous ignorons la relation exacte, difficile ou aimante que Marie-Charlotte a avec sa belle-mère qui est avant tout sa tante, sœur de sa mère défunte. Paradoxalement c’est d’elle seule, qui ne compte pas de descendance bien que mariée à trente ans, dont on dispose dans la famille d’une représentation. Aucun portrait des parents de Marie-Charlotte ne nous est parvenu. Mais bien une miniature sur ivoire au dos de laquelle le nom de sa belle-mère est calligraphié, représentant une jolie jeune femme aux grands yeux clairs romantiques et aux boucles noires. Elle est pleine de charme dans sa robe blanche légère « à la romaine », mode du moment, au col montant et dont la taille haute est soulignée par une ceinture rose corail. Le teint du visage est mat, la pose est délicate et si le seul bijou porté est modeste dans sa valeur marchande, il est riche de signification et constitué de perles de corail qui soutiennent une Croix de la même matière. La jeune femme a indiscutablement une distinction naturelle qu’elle tient sans doute de ses ancêtres maternels, elle qui descend du bailli de Saint-Amand et de son épouse, Marie de Becquevort. [18]

Dans une correspondance écrite un an avant son décès [19], Sœur Vincent rappelle ses premières impressions de jeune pensionnaire : « mon premier souvenir date de 1814, j’avais six ans. Je vis nos vénérées Mères Julie et Saint-Joseph au pensionnat des Sœurs de Notre-Dame à Fleurus. La Maison était en fête, les Sœurs exprimaient la plus grande joie. Au départ, Sœur Bernardine était tout en pleurs. L’image des deux Mères s’est imprimée profondément dans mon âme : ma Mère Julie, taille moyenne, visage rayonnant, souriant, manière caressante ; ma Mère Saint-Joseph, grande, plus sérieuse, mais douce et noble. Elles étaient en costume de voyage, robe brune, grand mouchoir, bonnet blanc et voile de crêpe (...).

En 1816, Mère Julie Billiart meurt alors que Marie-Charlotte, toujours pensionnaire à Fleurus, n’a encore que huit ans. La mort est familière à cette époque et la consolation que la religion apporte, permet de surmonter tant bien que mal les affres et les manques de la vie terrestre. Dans son récit, Sœur Vincent évoque son arrivée en 1822 au couvent de Namur, une forme de retour aux sources des origines familiales : « huit ans plus tard, étant au pensionnat de Namur, Maison-mère, je reconnus parfaitement ma Mère Julie dans son portrait et ma Mère Saint-Joseph en personne, Supérieure générale depuis 1816 ; ses grandes qualités restées dans l’ombre tant que vécut Mère Julie, nous la montrèrent toujours à la hauteur de sa charge ».

« La religion est le sens et le goût de l’infini »

« La religion est le sens et le goût de l’infini » a écrit Friedrich Schleiermacher, théologien polonais mort en Allemagne en 1834. Sans doute Marie-Charlotte a-t-elle trouvé dans cette pensée un sens à sa vie, elle qui dès 1824, à l’âge de seize ans accomplis, décide de se consacrer à Dieu au sein même de la Congrégation qui l’a spirituellement éduquée. C’est en effet le 30 août 1824 qu’elle entre en religion, elle effectue son noviciat le 25 décembre de la même année et prononce ses vœux le 13 septembre 1827. Lors de sa vêture, elle reçoit le nom de Sœur Vincent de Paul, en référence à cet apôtre de la charité, fils, comme elle, d’un exploitant agricole. Forte encore de la pensée de saint Ignace de Loyola, elle aime à dire « ce n’est pas assez que je serve le Seigneur, il faut, autant qu’il sera en moi, que tous les cœurs et que toutes les langues le bénissent ». [20] Dans le courrier déjà évoqué [21], Sœur Vincent rappelle l’ambiance qui régnait à Namur lors de ses années de novice et celles qui suivirent, sous la conduite de Mère Saint-Joseph, Supérieure générale reconduite à l’unanimité des voix : « comment dirais-je le respect, la vénération profonde qu’inspiraient la vertu et la sagesse de notre Mère Générale. Admise au nombre des heureuses novices de l’Institution en 1824, j’eus le bonheur de vivre sous ses yeux l’espace de onze années consécutives. De ses exemples comme de ses leçons jaillissait l’esprit religieux et tel absolument que la Sainte fondatrice l’avait reçu de Dieu et communiqué à ses premières filles. (...) Oh comme elle savait nous initier à l’esprit de l’Eglise : dans les dévotions, dans les fêtes de la Sainte Liturgie (...). Au récit d’une profanation de la Sainte Hostie, je l’ai vue se jeter à genoux, tremblante et verser des larmes abondantes. (...) La fête de Noël lui était particulièrement chère. Je l’ai souvent vue apporter Elle-même, à minuit, un petit Jésus qu’Elle vénérait, faisait faire la neuvaine au Saint Enfant (en souvenir d’Amiens) et nous inspirait à toutes cette sainte pratique dans laquelle Elle puisait les vertus religieuses au plus sublime degré ».

Et de poursuivre : (...) « qui dira le sacrifice de la vicomtesse Blin de Bourdon faisant non seulement profession de s’assujettir à la vie religieuse mais renonçant aux jouissances les plus légitimes en échangeant la société choisie qui l’avait entourée jusque-là, avec celle de personnes qui pour la plupart avaient reçu une éducation bien différente de la sienne. Dieu seul a pu apprécier l’immolation de cette âme noble et délicate en qui on ne remarqua jamais ni impatience ni froissement, ni même l’étonnement dans son nouveau genre de vie, si contraire à ses habitudes. (...) « Je termine ce document en regrettant bien fort de rester si en-dessous d’un sujet qui ne renferme rien moins que la perfection de la vie religieuse dans l’Institut des Sœurs de Notre-Dame ». Et pourtant malgré cette hagiographie posthume de Mère Saint-Joseph, survient en 1834, contre toute attente, « La Grande Epreuve » ...

« La Grande Epreuve » ou la « trahison » de Sœur Vincent

Nous sommes en 1834, et Sœur Vincent a perdu depuis neuf ans sa belle-mère et depuis quatre ans son père, mort deux mois après l’indépendance de la Belgique. Probablement est-elle encore à cette époque imprégnée, à l’image de ses cousins le chanoine Jean-François de Try et l’abbé Nicolas Detry, prêtres réfractaires, des concepts de la structure sociale de l’Ancien Régime, auquel son père était par ailleurs attaché. Et donc éloignée des idées libérales progressistes de son frère Maximilien Detry qui n’a cependant pas encore trente ans, et dont les traits sérieux sont compensés par une coupe de cheveux romantique et une cravate nouée « à la Byron », dandy notoire au XIXe siècle. Mais encore Sœur Vincent est-elle certainement influençable et suiveuse. La relation des événements, par elle, notamment, nous éclaire sur les circonstances qui ne sont pas dénuées de mysticisme. Une chose est évidente, alors qu’elle est éduquée dans l’esprit des fondatrices de l’institut des Sœurs de Notre-Dame, elle trahit celle qui fut pourtant un modèle pour elle, Mère Julie, et celle qui fut une mère, et alors encore Mère supérieure, Mère Saint-Joseph, dans le monde Françoise Blin de Bourdon.

Entre emprise, mysticisme et orgueil

En effet, Sœur Vincent tente avec d’autres religieuses de mettre à exécution en 1834 la création de deux « classes » de sœurs, les converses pour les tâches domestiques et les sœurs de chœur, parmi lesquelles elle se situe, pour l’enseignement. Le projet de la nouvelle organisation, qui serait la volonté transmise par Dieu à l’une des Soeurs œuvrant à ce plan, est d’éduquer au pensionnat, des jeunes filles « des hautes classes de la société », et cela « sans tolérer de mélange. Le but étant d’avoir la jeunesse noble de la Belgique, en conséquence de quoi des changements doivent survenir quant au mobilier, la nourriture, la tenue du pensionnat. Les Maisons secondaires qui n’auraient point accédé à la nouvelle forme de l’institut restaient libres de se constituer indépendantes, et libres aux sujets médiocres pour l’enseignement de se réunir à elles ». Ce « coup d’Etat » similaire à ce qui s’était déroulé un quart de siècle plus tôt, avait conduit les deux fondatrices, on l’a vu, à quitter la France. Cette réorganisation vise donc directement deux des trois points fondamentaux de l’institut : l'égalité entre les sœurs et le dévouement à l’instruction des pauvres.

Sœur Vincent : l’une des chefs de la rébellion

Si la Sœur Borgia, dans le monde Antoinette Morel (1803-1879), originaire de Dixmude, fille de Pierre-François Morel dit Morel Danheel, membre du Congrès national en 1830 et député, et sœur de deux prêtres, semble sans conteste la meneuse, elle qui vient encore de donner à l’institut 600.000 francs, et devrait devenir la Supérieure générale de cette nouvelle structure avec « un quartier à part dans le pensionnat où elle serait servie jusqu’à sa mort », Sœur Vincent contribue largement à cette cause. Elle a en effet « formé » à ce dessein » les novices dont elle est la maîtresse. Elle est promise à remplacer Sœur Marie-Thérèse, la Supérieure assistante en fonction, gravement malade et devant mourir dans six mois précis selon les dires de Sœur François-Xavier, qui qualifiée de « visionnaire » « reçoit des instructions en ce sens du Seigneur ».

Quant à la Supérieure générale alors en titre, la fondatrice, Mère Saint-Joseph, elle est alitée car souffrante, et on n’hésite pas à la faire passer pour folle, même auprès des Supérieures des Maisons secondaires. Nous sommes en pleine intrigue et il sera plus tard révélé que « Sœur Borgia et Sœur Vincent n’étaient alors presque jamais à la méditation et à la Sainte messe ; qu’elles ne communiaient presque jamais, qu’on ne les voyait à confesse qu’au bout de trois à quatre semaines, jamais plus à la visite du Saint-Sacrement et qu’en général, elles n’étaient point aux repas. Qu’en outre, lorsqu’elles y venaient, elles ne mangeaient pas, et puis que retournées à la chambre de la « visionnaire », une des sœurs chargées leur préparait des choses achetées bien cher en ville ».

A partir de mai 1835, le plan d’action concret s’élabore : « il convenait de quitter la Maison-mère pour huit mois, d’emmener les maîtresses et toutes les sœurs professes afin de paralyser tout désir de continuer la direction de l’institut d’après les règles et son esprit primitif. Prendre ensuite les trousseaux de toutes les sœurs désignées, elles étaient au nombre de dix-huit, de louer des voitures en secret et de partir la nuit pour aller loger chez Monsieur Le Lièvre, père de Sœur Marie de la Croix [22] où les voitures seraient venues les chercher pour les conduire à Dixmude chez Monsieur Morel [23] d’où Notre Seigneur avait assuré que ma Mère Saint-Joseph les rappellerait pour établir l’Institut d’après le plan tracé ; que l’intervalle serait employé à faire des Règles qui seraient envoyées à ma Mère avec demande de les accepter par écrit ».

Soeur Ignace Goethals à la rescousse

De cette fuite imaginée, et « guidée par la main de Dieu », le tout digne d’un mauvais mélodrame, rien ne se déroule comme prévu. Mère Saint-Joseph, bien qu’affaiblie, sentant grandir le danger, appelle à la rescousse son assistante générale, Soeur Ignace Goethals, Supérieure locale de la communauté de Namur, afin d’assumer le rôle que son état de santé ne lui permet pas de remplir. Thérèse-Joséphine Goethals (1800-1842) est une forte personnalité, appartenant à cette importante famille courtraisienne par son père, et disposant d’une jolie ascendance par sa mère née Marie-Rose de Béthune. Les frères aînés de Soeur Ignace, Ferdinand et Jean (-François) sont membres du Congrès national en 1830, et ce dernier encore commissaire d’arrondissement, député, puis conseiller provincial de Flandre orientale, alors qu’Antoine Goethals est bourgmestre de Courtrai.

Soeur Ignace n’est donc pas du genre à s’en laisser imposer et à son arrivée, « la Sœur Borgia et la Sœur Vincent furent frappées comme d’un coup de foudre » relatent les écrits du moment. Des péripéties suivent car la Sœur Borgia, dévoilée dans ses plans, est néanmoins toujours prête à les assouvir. Aussi Mère Ignace réunit-elle en catastrophe toutes les Sœurs pour leur exposer la situation. Les trois « conspiratrices » parmi lesquelles Sœur Vincent, n’y assistent pas mais il ne faut pas des trésors de persuasion à la Supérieure dépêchée pour faire comprendre que ce projet est insensé et déloyal.

Il est encore précisé que « Sœur Vincent très ébranlée demanda à parler au Père Méganck [24], Supérieur et Recteur du Collège Notre-Dame de la Paix qui donne des retraites aux pensionnaires, et peu de temps après à Sœur Ignace. Après de violents combats, elle se rendit et acquiesça à ne point suivre la Sœur Borgia qui persistait et était inébranlable ». Le Père Méganck, qui en 1834 a été confesseur extraordinaire des Sœurs, tente de raisonner la Sœur Borgia mais rien n’y fait et elle finit enfermée pour la journée dans un parloir, et quitte le couvent le lendemain. [25] Sœur Ignace a sauvé l’institut... et Mère Saint-Joseph sort triomphante de la lutte désignée en interne sous le nom de « La Grande Epreuve », mais au prix de grandes souffrances. Trois sœurs quittent l’institut, les autres reconnaissent leurs fautes, dont Sœur Vincent, et, après une réparation publique, sont réadmises. Ces événements entraînent une précision dans les règles sur l’élection et le mandat de la Mère Générale : celle-ci doit garder l’esprit de la Congrégation et pourrait être déposée ou démissionnée si ce n’est pas le cas.

En pénitence

Les Sœurs qui avaient adhéré au projet sont alors séparées quinze jours de la Communauté et lors des repas, sont astreintes, comme évoqué plus haut, à faire en public « acte de réparation ». Sœur Vincent, tenaillée par l’orgueil, met trois jours à le faire... Elle est alors envoyée dans une Maison secondaire à Dinant, où les Sœurs présentes depuis 1816, s’installent l’année suivante dans ce qui fut dans la rue Grande, et avant la Révolution française, le couvent des Ursulines. [26] Les Annales des Sœurs de Notre-Dame [27] évoquent cette douloureuse époque alors que l’on y retrace le parcours de Sœur Vincent : « élève du pensionnat de Namur, confiée toute petite à notre vénérée Mère Julie, nommée maîtresse des novices par notre Révérende Mère Saint-Joseph, puis en 1834 et 1835, l'un des chefs de la rébellion ourdie contre cette digne Mère. Ce fut un moment de vertige. Dominée par les qualités éclatantes de la Sœur Borgia [28], la Sœur Vincent se laissa entraîner par elle et fit entrer dans le complot en vue de bouleverser et de réformer l'Institut, les novices qu'elle sut gagner, ainsi que plusieurs jeunes professes, ses élèves.

Quand la Providence déjoua ces projets insensés, plus heureuse que Sœur Borgia, Sœur Vincent su se soumettre et s'humilier. Elle donnait à toutes les égarées l’exemple de la manière dont une âme généreuse et sincère sait réparer ses fautes. Privée de sa charge, envoyée à Dinant pour y remplir un emploi bas et obscur, Sœur Vincent accepta de grand cœur la pénitence qu'elle méritait et jeta dans l'humiliation et l'oubli, les fondements d'une vie vraiment sainte. Elle ne songea plus dès lors qu'à réparer le passé envers Dieu comme envers l'Institut par un dévouement sans bornes, par l'obéissance la plus entière, par une vie toute de foi et d'abnégation (...) ». Les Annales des Sœurs de Notre-Dame [29] évoquent en août 1835 que " la pénitence de quelques jours, infligée par ma Mère aux Soeurs qui avaient pris part à la révolte de la Soeur Borgia, finit aujourd'hui. Toutes, sincèrement repentantes, vont rentrer dans leurs charges, à l'exception de la maîtresse des novices, plus coupable que les autres. Elle est allée faire sa pénitence à Dinant. Notre chère Mère les a toutes consolées et encouragées. Elle leur a dit que la charité couvrira tout le passé, et que jamais plus on ne leur reprochera une faute généreusement réparée ».

Une longue et édifiante correspondance

De sa retraite dinantaise forcée, Sœur Vincent, car c’est bien elle la « maîtresse des novices plus coupable que les autres » correspond avec Mère Saint-Joseph qu’elle a trahie, et les écrits révèlent le cheminement progressif qui est le sien, la prise de conscience qu’elle s’est fourvoyée et au-delà des actes posés, l’attachement réel qu’elle lui porte néanmoins malgré l’épreuve qu’elle lui a imposée. Ses courriers sont longs, empreints de remords, de lucidité sur l’orgueil et une certaine naïveté qui l’ont aveuglée. Tous sont signés de « Sœur Vincent, très indigne » ou « Votre très soumise mais indigne fille, Sœur Vincent » ou encore « Votre très indigne Sœur en Jésus-Christ, Sœur Vincent » « dont le désir est de vivre et de mourir dans la Congrégation des Sœurs de Notre-Dame. En tout et partout selon l’obéissance ». Les lettres s’étalent de juillet à décembre 1835 mais en fin de cette période, elle quitte Dinant pour le couvent de Jumet.

« J’ai détesté mon orgueil »

Un long récit daté du 14 juillet 1835 et intitulé « Deuxième récit provenant de la Sœur Vincent qui est restée dans l’Institut qu’elle a édifié par son repentir » révèle son état d’esprit et d’âme. Elle évoque auprès de Mère Saint-Joseph « qu’elle a pleuré son incrédulité et détesté son orgueil ». Elle dit encore que « l’obéissance aveugle rendue à Sœur Borgia lui a coûtée horriblement, et qu’elle ne croit pas qu’elle aura jamais à l’avenir de Supérieure à qui il lui coûtera tant de se soumettre ». Elle ajoute, évoquant le contexte de sa vie à Dinant : « mais l’abondance des mérites de notre divin Rédempteur, c’est le chemin de la Croix qui m’a fait faire cette consolante découverte.

J’ai le bonheur de le parcourir tous les jours et de temps en temps j’y reçois de petits traits de lumière qui me fortifient et relèvent mon courage. Mais aussi ils percent mon cœur au souvenir de mes péchés pour l’expiation desquels mon Dieu a tant souffert. Ah, ma très digne Mère, je sais encore pourquoi je vous appelle de ce doux nom. Vos bontés pour moi sont si grandes. Je ne saurais désespérer. Mille fois pardon, et à ma Chère Sœur Supérieure et à toute la Communauté. Si je ne craignais nuire aux novices par ma présence, je vous demanderais de recommencer mon noviciat. Faites tout ce que vous voudrez, j’espère que jamais, vous ne trouverez plus en moi de résistance ».

Dans un courrier du 10 août de la même année adressé lui encore à Mère Saint-Joseph, elle s’épanche en lui écrivant : « de nouveau prosternée, en esprit à vos pieds, je vous demande pardon des peines que je vous ai causées et des injures que je vous ai faites, en me laissant conduire dans tant de circonstances délicates, par des soupçons mal fondés, et qui vous étaient si désavantageux. Aujourd’hui pleinement désabusée, je déteste souverainement ma conduite passée et je suis disposée à tout faire avec le secours de la grâce de Dieu, pour la réparer. Je crains ou plutôt je suis persuadée que la réparation que j’ai faite avant mon départ devant la communauté est insuffisante pour effacer les impressions défavorables que ma conduite depuis plusieurs années a produite dans les Sœurs, surtout dans les jeunes. Je crois devoir, en conscience, vous demander la permission d’écrire et de m’adresser principalement à ces jeunes Sœurs et aux novices, si vous le trouvez à propos, pour leur faire à nouveau l’aveu de mes torts ».

La peur du Jugement suprême et le désir de réparation

Sœur Vincent en obtient l’autorisation et quatre jours plus tard, dans une longue épitre qu’elle commence par « Mes très chères Sœurs en Jésus-Christ », elle signale : « deux motifs me portent à vous écrire : la pensée du jugement de Dieu et le désir de réparer, au moins autant que je puis, le tort que j’ai fait à l’Institut, et à vos âmes ». En décembre, celle qui fut à Namur, maîtresse des novices, remplit un rôle de maitresse d’école à l’institut de Jumet qui lui a été autorisé par Sœur Caroline, la Supérieure dont elle dépend alors. Elle s’adresse toutefois à Mère Saint-Joseph en lui disant « quand il a été question de venir à Jumet, ma Sœur Caroline m’a dit que peut-être on changerait mon nom afin que ma famille ignore mon séjour. Que faut-il que je fasse, ma bonne Mère ? ». Nous ignorons ce qu’il est advenu de ce point...

Première Supérieure de la Communauté à Anvers

« Le temps guérit les douleurs et les querelles parce qu’on change, on n’est plus la même personne » nous enseigne Blaise Pascal. Le temps a fait son œuvre, et active au sein de ces différents lieux de la Congrégation, Sœur Vincent devient en effet irréprochable, entièrement dévouée à la cause première des Sœurs de Notre-Dame, dans ses fondements mêmes, loin des préjugés qu’elle a pu avoir sur le mélange des classes sociales. Du moins, il semble que cela soit le cas alors. Quelques mois après le décès de Mère Saint-Joseph, en 1838, à laquelle succède Mère Ignace, Sœur Vincent est envoyée comme Première Supérieure de la nouvelle Fondation à Anvers, le 15 octobre de cette année-là. Il est sans doute probable que ce soit là, outre les compétences que celle-ci a pour la fonction, l’acte de pardon total que Mère Saint-Joseph accorde à celle qu’elle a connu enfant, novice, religieuse et pour qui elle fut le confesseur de ses fautes avouées et repenties. Les Sœurs ouvrent d’abord à Anvers une école pour enfants pauvres dans la rue de l’Amman. Il s’agit initialement d’un jardin d’enfants.

Puis, en 1840, elles s’installent rue de l’Empereur au sein de deux belles et grandes demeures disposant d’un parc assez considérable à l’arrière. Elles y fondent une école primaire et une école secondaire. Dès l’année suivante, elles s’impliquent aussi dans un orphelinat. De cette époque date, conservée dans les archives familiales, une jolie « carte porcelaine » vierge de nom, et dont la mode est alors répandue, intitulée « Billet d’honneur en témoignage de sa bonne conduite ». Joliment enluminée, elle est l’œuvre du lithographe van den Nest, rue des aveugles, illustrateur alors réputé dans la cité portuaire ; il représente notamment en 1842 une vue de la Bourse d’Anvers. [30] Dès le 26 octobre 1838 soit dès les débuts de la charge de Sœur Vincent comme Supérieure, commence une longue correspondance avec Mère Ignace, échange qui se termine le 2 décembre 1841. [31] Les Lettres conservées sont celles envoyées par cette dernière, dont on comprend dans la première qu’il y en a eu d’autres avant mais qui ne sont pas parvenues jusqu’à nous. Celles reçues de Sœur Vincent ont toutes hélas disparu dans les bombardements du couvent de Namur où ne subsistent que les échanges antérieurs avec Mère Saint-Joseph.

« Vive Jésus et sa Croix »

Telle est la formule par laquelle débutent les premières lettres de Mère Ignace à Sœur Vincent. Sans doute faut-il y voir le chemin à parcourir par elle. La Supérieure générale lui écrit dans la première lettre qui nous est parvenue : « je suis heureuse que vous vivez joyeuse à l’ombre de la Croix ; vous voyez que notre bon Sauveur l’a déjà adoucie de moitié, reposez toujours entièrement sur son secours et vous verrez que le bon Maître défendra votre cause qui est la sienne ». Il est plus que probable au vu des circonstances qui ont amené Sœur Vincent là où elle se trouve, qu’il y ait une forme d’expiation à lui confier la mission d’ouvrir une « classe des pauvres en même temps que les autres ». Mère Ignace y voit pour elle « comme une vraie consolation », pauvres pour lesquelles sa recommandation est « accueillez bien ces chères enfants qui doivent être la bénédiction du Seigneur sur cette Maison car « quiconque reçoit un de ces petits qui croient en moi, c’est moi-même qu’il reçoit. Quel bon hôte. Il ne tardera pas de venir habiter au milieu de vous en personne si vous faites bon accueil à ces membres souffrants. J’espère que vous continuez à inscrire chaque jour quelques enfants sur vos listes, ne soyez pas trop scrupuleuse à les recevoir, entendez-vous ? ». Le message ne peut être plus clair...

Des pauvres, certes, mais néanmoins...

Sœur Vincent poursuit donc la mission qui lui est assignée et Mère Ignace veille de près au grain, créant certainement chez la première des questionnements profonds et des tergiversations compréhensibles. Certes dès le 8 novembre, elle la félicite du recrutement de cinq jeunes enfants pauvres, lui disant « vous avez déjà gagné cinq cœurs à Jésus-Christ », et lui souhaite du courage « en attendant que vous puissiez exercer plus amplement votre zèle au dehors, exercez-le surtout à votre propre sanctification ». Mais elle ajoute encore : « j’approuve beaucoup la précaution que vous avez prise de demander des renseignements sur la famille de la pensionnaire orpheline que l’on vous présente ; si ce sont des personnes d’une condition trop médiocre, vous feriez bien de les engager à placer cet enfant chez nos Sœurs à Zele plutôt que de la prendre chez vous où ce mélange pourrait nuire à un établissement naissant ; si au contraire ces renseignements sont tels que vous les désirez, acceptez-la à 300 francs ». Au début du mois février 1839, le jour n’est pas précisé, Mère Ignace « se dit contente de vous voir en paix ». Elle ajoute : « jetez tous vos soucis dans le Seigneur et il vous nourrira, dit le prophète ». Elle précise encore qu’elle a remis de l’argent pour elle, notamment « 800 et des francs, de la part de vos frères [32] ».

Le flamand, rude épreuve pour Sœur Vincent

Si Sœur Vincent a pris comme un hommage d’être désignée Supérieure à Anvers, ville magnifique où l’art est partout et où l’aristocratie et la bourgeoisie parlent français, elle a sous-estimé le fait que le peuple parle flamand et qu’elle va être confrontée à cette langue qu’elle ignore totalement. Elle s’en ouvre à Mère Ignace qui le 11 février 1839, lui répond : » je ne sais, ma bonne Sœur Vincent si je fais un jugement bien téméraire en pensant que vous êtes un peu noire... Vous ne répondez mot à mes deux dernières lettres tandis qu’il vous restait une belle page blanche à remplir, et vous me paraissez tracassée pour ce qui n’en vaut guère la peine, je veux dire, parce que la cérémonie de la Première Communion doit se faire en flamand... Avez-vous donc oublié, ma chère amie, que la règle dit : elles s’accommoderont doucement aux circonstances locales etc. (...) Et de rajouter : « j’en viens à présent au but principal de votre lettre : non, non, ma bonne Sœur Vincent, il ne faut point renvoyer vos petites pauvres à leur paroisse à cause de leurs habillements, la bonne providence viendra à notre secours ».

La gestion des « Ressources humaines »

Le 22 février, Mère Ignace se conforte à nouveau dans l’idée que Sœur Vincent « a des idées noires et que son âme est en proie à la tentation ». Le 12 juin, elle lui demande de bien tout lui dire et lui écrire « car une mère apprend avec intérêt tout ce qui concerne ses enfants ». Elle poursuit par « la description que vous me faites de la visite de notre excellent Cardinal nous a fait beaucoup de plaisir et nous a touchées en voyant l’intérêt qu’il vous a montré ». Le 6 novembre, elle précise : (...) A la première occasion, je vous enverrai deux crucifix indulgenciés de Rome pour le chemin de la Croix ; toutes les personnes qui le font avec ceux-là peuvent gagner les indulgences, c’est par permission spéciale que feu Monsieur de Cuvelier [33] a obtenu cette faveur ». La gestion d’une Communauté n’est pas toujours de tout repos. Il faut veiller aux lieux, aux organisations charitables, aux cours dispensés, aux intendances diverses, aux fonds mais comme en toute « entreprise », religieuse ou civile, la gestion du « personnel » n’est pas chose aisée. Et une institution religieuse n’y échappe pas, malgré les règles d’or établies ». Sœur Vincent s’en ouvre à Mère Ignace qui lui répond aussitôt, le 21 février 1840 : « un mot de ma Sœur... [34] qui paraît être votre Croix, elle m’a paru n’avoir rien de caché pour vous, excepté qu’elle n’ose guère vous dire les pensées noires lorsqu’elles vous concernent. Elle s’avoue coupable de faute de soumission, paroles inconvenantes etc. et me dit qu’après s’être déchargée ainsi, elle n’ose plus vous approcher. Je vois bien que c’est un pauvre esprit qu’il faut ménager un peu parce qu’il manque de vertu mais ma Chère Sœur Vincent, usez de patience et de support charitable à son égard, rappelez-vous cette parole de l’Evangile : « je n’achèverai pas de briser le roseau à moitié rompu ». La Supérieure est plus pour la miséricorde pour les misérables que pour les autres ».

Les élèves affluent

Les classes se remplissent à Anvers et Mère Ignace s’en épanche, le 6 juillet 1840 auprès de Sœur Vincent en lui confiant « je suis vivement touchée quand je vois que ce divin Sauveur vous donne une si grande masse d’enfants à cultiver. Oh répondez bien à ses desseins, et ne négligez rien pour faire de bonnes chrétiennes, des enfants solidement vertueuses, de toutes ces jeunes plantes dont l’éducation vous est confiée ; ayez surtout bien soin des pauvres, les enfants privilégiés de Notre Seigneur ». A cela vient se joindre un beau et grand projet de la Congrégation : l’envoi de missionnaires en Amérique.

Quand les Sœurs de Notre-Dame s’exportent en Amérique

Dès 1839, Jean-Baptiste Purcell, évêque de Cincinnati (Ohio) visite l'Europe à la recherche de Sœurs qui pourraient instruire les âmes dans son diocèse. Par l’évêque de Namur, la demande parvient à Mère Ignace au couvent de cette ville. Elle y est sensible, elle qui a toujours désiré personnellement être missionnaire en Amérique. Les correspondances entre Mère Ignace et Sœur Vincent évoquent ce grand projet, car c’est évidemment d’Anvers que huit Sœurs finiront par s’engager pour ce long et hasardeux périple. Le 22 août 1840, Mère Ignace écrit à Sœur Vincent : « par la lettre que je vous ai adressée hier pour Monsieur le Vicaire général, je lui ai fait part des appréhensions que j’avais de laisser partir nos Sœurs par ce navire, ajoutant cependant que si, après avoir pris de nouveaux renseignements sur les lieux, il trouvait que cette voie n’offrait aucun inconvénient, je me soumettrais à sa décision. Aujourd’hui que mes inquiétudes se renouvellent et s’augmentent, tant par le contenu du billet ci-inclus de Mademoiselle Elise le Candèle de Gyseghem [35] que par ce que me dit Sœur Augustine, je désire que vous priiez Monsieur le Vicaire général de renoncer au premier projet de départ afin que nous puissions être assurées que nos Sœurs sont bien et en bonne compagnie. Ils pourront peut-être, les bons Pères Jésuites, nous indiquer une Communauté à Londres, ou du moins quelques personnes charitables qui logeraient nos Sœurs s’il fallait attendre quelques jours le départ du paquebot pour New York. Quand il faudrait payer quelque chose, patience, je n’aimerais pas qu’elles soient à l’hôtel. D’après ce que dit le Père Meysels, les Missionnaires s’embarqueraient dans les premiers jours de septembre, on m’assure que les paquebots vont bien plus lestement que les navires, donc, en partant quelques jours plus tard, nous arriverons encore plus tôt à notre destination. Monsieur Borée me dit qu’il comptait de 30 à 45 jours pour faire la traversée. Demandez à Monsieur le Vicaire général s’il faut emporter un piano de ce pays ou s’il s’en trouvera à bon compte à Cincinnati ».

Les Missionnaires quittent finalement Anvers pour Cincinnati le 9 septembre 1840 et Sœur Vincent est présente à l’embarquement. La première école s’ouvre le 18 janvier 1841, et la Congrégation y est toujours représentée de nos jours. Les Annales des Sœurs de Notre-Dame de l’année 1840 rappellent « qu’après avoir entendu la Messe, communié et imploré la protection de la Très Sainte Vierge par la récitation d’un chapelet, les huit Sœurs missionnaires quittèrent notre Maison d’Anvers dans trois vigilantes [36] accompagnées par la Supérieure, Sœur Vincent. Elles trouvent à bord un dominicain et six jésuites qui se rendaient au Noviciat de Fleurissant dans le Missouri. Le vicaire général Brassacq passa cette journée avec les Sœurs sur le navire les aidant à faire l’arrangement de leurs cabines, de leur Chapelle improvisée. (...) Nous avons fait tout ce qui dépendait de nous pour assurer à ces chères enfants toutes les ressources et sécurités ». Dans les courriers qui continuent à s’échanger entre Mère Ignace et Sœur Vincent, il est toujours question de l’une et l’autre Sœur peu disciplinées qui « doivent être formées à un style simple, humble et religieux ». Elle s’inquiète surtout de ne pas recevoir de nouvelles des Missionnaires et s’en ouvre à Sœur Vincent le 23 novembre : « Point de nouvelles de nos chères Missionnaires ; je ne veux rien craindre, rien appréhender et malgré moi un sentiment pénible pénètre la surface de mon âme : les Pères d’Anvers ont-ils des nouvelles de leurs jeunes gens embarqués sur le même bord ?

Des nouvelles qui se font attendre

D’abord j’ai cru que nos chères Sœurs avaient manqué le départ du premier paquebot pour nous écrire, et comme ils ne partent que de huit en huit jours de New York, j’attendais fermement de leurs nouvelles huit jours plus tard ; que les négociants de votre ville n’ont eu avis de l’arrivée du navire ? ; mon espérance est frustrée mais je pense que le Bon Dieu permet ce contretemps pour nous faire faire des actes de soumission, résignation, abandon etc. Eh bien qu’il en soit ainsi, disons avec Job : « quand vous nous tueriez, Seigneur, j’espèrerais encore en vous ». Je soutiens la confiance des Sœurs et garde pour vous seule les sentiments qui commencent à s’emparer de ma pauvre âme. Priez un peu afin que ma foi et ma confiance ne défaillent pas, et ne tardez pas à me dire si les Pères n’ont point de nouvelles, et en ce cas, s’ils sont inquiets. (...) Je vous bénis affectueusement ». Le 5 décembre, toujours aucune nouvelle comme l’évoque le courrier échangé à cette date.

Enfin, le 11 décembre 1840, une lettre nous apprend : « Enfin, ma chère Sœur Vincent, voilà ces bienheureuses nouvelles d’Outre-mer arrivées. La lettre est de New York datée du 21 octobre et adressée par l’Angleterre ; à quoi peut-il tenir qu’elle soit restée sept semaines en route. L’essentiel est que toutes ces bonnes enfants soient arrivées en bonne santé ; elles me témoignent toujours leur joie d’avoir été choisies des premières pour cette bienheureuse mission. C’est ma Sœur Louise et ma Sœur Pauline qui ont été le moins indisposées. Il paraît qu’elles ont fait bonne contenance tout le temps et n’ont rien perdu de leur gaieté. (...) Il paraît que les Pères Jésuites viennent de s’installer à Cincinnati, la chose est certaine. La traversée a été heureuse, elles n’ont mis que trente-trois jours à la faire ».

Mère Ignace en fin de vie

Un peu plus tard dans l’année, mais la lettre n’est pas datée, il est toujours question des difficultés qu’il y a à gérer un établissement comme celui d’Anvers, et Mère Ignace ajoute à ses divers conseils : « quant au flamand, il ne serait pas mal que vous l’appreniez un peu si surtout vous y avez une certaine facilité ». Dans sa correspondance du 30 avril 1841, elle lui envoie « des lettres de ma vieille main tremblante que je vous prie de faire expédier le plus tôt possible pour New York. Je pense qu’il y a tous les dimanches un bateau à vapeur qui part pour Londres. (...) Je suis encore souffrante, mon genou me permet d’aller jusqu’à Notre Seigneur depuis trois jours, mais pas sans peine. Il y est aussi rappelé avec insistance la nécessité de fonds à trouver car l’argent fait défaut. « Ne connaissez-vous personne qui veuille faire un don ou présent ou prêter de l’argent à petit intérêt, avec des intérêts et garanties en Amérique ? (...) « A Dieu, ma chère Sœur. Mon cœur est encore tout plein de choses à vous dire mais ma tremblante main refuse de les tracer ici ».

Vos grosses jérémiades...

Dans une lettre du 22 novembre 1841, Sœur Vincent qui s’est plaint de malfaçons dans des travaux exécutés à Anvers est assez fraîchement rabrouée par Mère Ignace qui toute souffrante qu’elle est, n’en reste pas moins une Supérieure générale à la poigne de fer : « j’en reviens à vos lettres, ma chère Sœur Vincent, mais il m’est impossible de mettre la main sur celle qui contenait vos grosses jérémiades. Je n’en ai cependant pas perdu le souvenir et, si ma mémoire est bonne, elles avaient surtout pour objet toutes les gaucheries et bévues qu’on a faites dans la construction du bâtiment et dans la distribution des places. A cela, voici ma réponse. Patience. L’homme le plus clairvoyant se trompe en plusieurs choses, en voilà un exemple. Résignons-nous. Il y a toujours des défauts qu’on ne voit qu’après coup. Dieu le permet et laisse ces témoins pour nous apprendre que rien n’est parfait ici-bas ».

Et de rajouter, car décidément, elle garde la main : « Pour vous dire franchement ma pensée, je n’ai pas été fort contente de vous voir faire le voyage de Bruxelles de sitôt, et à moins que vous n’aviez des affaires plus importantes à traiter que les achats dont vous me parlez, je trouve que cette course n’était pas nécessaire. Quand il ne s’agit que d’objets de ce genre, contentez-vous d’expliquer vos commissions à Sœur Loyola. A l’avenir plus de voyages de ce genre sans une permission expresse, je vous prie. Avez-vous été toute seule à Bruxelles ? ». Dans une dernière lettre non datée, Mère Ignace se réjouit de la croissance du nombre d’élèves : « j’espère que vous aurez près de cent externes aux vacances. Ne croyez-vous pas qu’il serait bon de faire un petit changement aux prix des classes, aujourd’hui que vous établissez une troisième ? Je trouve qu’il y a trop de différence entre le prix de la première et de la seconde, c’est pourquoi un grand nombre d’enfants y demeurent, et d’un autre côté, je conviens que soixante francs c’est beaucoup pour des enfants de six ou sept ans. Voici mon idée, je mettrais cent francs, septante-deux et quarante-huit pour la petite classe, qu’en pensez-vous ? ». Le 16 mars 1842 s’éteint Mère Ignace, dans le monde Thérèse Goethals. Elle n’a pas 42 ans, elle qui se considérait comme « vieille » un an plus tôt, et n’a été Supérieure générale que quatre ans. Mais quelle personnalité intense. Non seulement elle évite le schisme de l’institut lors de « La Grande Epreuve » mais cette religieuse à la poigne de fer dans une main qui n’est pas toujours de velours, arrive à redresser la barque, à se faire aimer de Sœur Vincent, et à mener la première mission en Amérique. Mère Marie-Thérèse lui succède mais un an après, se retire pour raison de santé. C’est alors Mère Constantine, dans le monde Marie-Jeanne Collin, qui prend le relais pour non moins de trente-deux ans. Elle poursuit l’envoi de Sœurs en Amérique, et fonde une Mission en Angleterre en 1845 et au Guatemala en 1859.

Supérieure à Braine-le-Comte après Anvers

La vie religieuse est rarement un long fleuve tranquille et vous mène là où votre présence s’avère nécessaire. Dès novembre 1841, c’est comme Supérieure du couvent de Braine-le-Comte tout récemment fondé que se trouve alors Sœur Vincent. C’est en effet en 1840 qu’Antoinette Sussenaire [37], célibataire et rentière, appartenant à une famille notable de la localité, se rend à Namur auprès des Sœurs de Notre-Dame en vue d’offrir la maison paternelle sise rue Basse, afin d’y ouvrir un institut. Les choses sont rondement menées et dès la fin de l’année suivante, cinq religieuses sous la tutelle de Sœur Vincent établissent un couvent des Sœurs de Notre-Dame en ce lieu. C’est que l’abbé Mouton alors vicaire « dont le zèle prudent et la tendre piété s’alarmaient des dangers plus nombreux que faisait naître pour la jeunesse l’affluence d’une population flottante attirée chaque jour par les récentes facilités de communication et les promesses de l’industrie nouvellement établie », veille « à conserver à Braine son antique piété et son esprit de foi traditionnel ». [38]

Les Annales de Braine-le-Comte nous apprennent que « Mademoiselle Sussenaire, qui habitait un quartier en ville, avait préparé un dîner splendide pour la réception des religieuses tant désirées, mais la maison des Sœurs étant propre de manière à pouvoir prendre le repas en communauté, Mère Marie-Thérèse ne consentit pas aux désirs de la bienfaitrice. « Les Sœurs eurent le bonheur de posséder le Saint-Sacrement dès les premiers jours de leur arrivée. [39]

Les bienfaits de l’éducation chrétienne

L’historique du couvent de Braine-le-Comte [40] évoque pour nous ces premiers jours de la fondation : « Le mercredi 27 octobre à 9 heures, une messe solennelle du Saint-Esprit fut célébrée en l’église paroissiale [41], pour les Sœurs de Notre-Dame, les élèves déjà inscrites et la prospérité du nouvel établissement. Pendant la messe, le chanoine Eliart, alors doyen de Soignies, adressa à la foule quelques belles paroles sur les bienfaits de l’éducation chrétienne. Il félicita la population brainoise qui venait de recevoir dans son sein un précieux germe de prospérité spirituelle. Quand la messe fut finie, au chant des hymnes liturgiques auquel se mêlait le son des cloches sonnant à toute volée, le Saint-Sacrement fut porté en grande pompe au nouveau couvent et déposé dans la chapelle provisoire. Le cortège se composait d’un nombreux clergé, des Sœurs de Notre-Dame, de plusieurs groupes de jeunes filles en blanc, des confrères du Très Saint-Sacrement portant des flambeaux, et enfin derrière le Saint-Sacrement, venait en rangs pressés tout ce que Braine renfermait de personnes distinguées tant par leur piété que par leur position. La cérémonie fut terminée par le chant du « Te Deum » et la bénédiction du Saint-Sacrement. Les rares témoins aujourd’hui survivants de cette belle journée ne s’en rappellent jamais le souvenir sans émotion ».

Les Annales de Braine-le-Comte ajoutent à ceci : « Les enfants, ainsi que les filles du Dominical qui depuis longtemps recevaient l’instruction par les demoiselles Sussenaire, formaient le cortège, ainsi qu’un bon nombre de dames et habitants de la ville. L’ouverture des classes eut lieu immédiatement après la messe du Saint-Esprit, on vit de suite un bon nombre d’élèves, et l’année suivante on dut ouvrir deux nouvelles classes, pour les petites pauvres et externes. [42] Il faut dire que la Direction du nouvel institut ne recule devant rien pour attirer des jeunes filles, publiant notamment des annonces dans le « Journal de Bruxelles » dès avant l’ouverture, en octobre 1841. Sous le titre de « Pensionnat de demoiselles », établi chez les Sœurs de Notre-Dame à Braine-le-Comte », il est précisé « qu’il est agréablement situé, on y respire un air pur ; le jardin et la cour fournissent aux élèves un grand espace pour leurs récréations. La partie physique de l’éducation est très soignée. La nourriture est saine, abondante, et variée autant que possible. Le prix de la pension payable d’avance et par trimestre est de 300 francs. Celui de la demi-table est de 240 francs, sauf aux parents de fournir un demi kilog de beurre par semaine et 85 kilogs de froment par trimestre ». [43]

Tenir, envers et contre tout

La jalousie, cet horrible défaut que le temps ne parvient pas à dompter se mêle à la fête. Et l’historique du couvent l’évoque : « Ce n’est pas toutefois que l’épreuve qui marque ici-bas toute œuvre appelée à faire beaucoup de bien, ait manqué à la nouvelle maison de Braine. Des esprits brouillons cherchèrent à lui nuire dans l’estime de la population, lui suscitèrent mille embarras, et ne négligèrent rien pour lui retirer des élèves. Mais la patience des Sœurs fut plus forte que la haine des méchants ; et bientôt les enfants revinrent en si grand nombre à leurs dévouées maîtresses que l’établissement se trouva trop étroit pour les recevoir ». [44] Dérivatif à ses préoccupations, Sœur Vincent retrouve là à proximité, un peu des campagnes de son enfance. Malgré ses charges, elle demeure en relation suivie avec sa sœur aînée Catherine qui a épousé Joseph Houtain, propriétaire de la Cense du Monceau et du Moulin dit de la campagne ou du Champ de l’arbre à Saint-Amand-lez-Fleurus. Et l’opiniâtreté de notre religieuse, à réussir sa mission, lui sourit à nouveau car en 1844, l’établissement compte alors « soixante grandes et quatre-vingts petites élèves pauvres, près de septante externes, et trente-deux pensionnaires ». [45] Le couvent de Braine-le-Comte est lancé et Sœur Vincent est attendue ailleurs...

De Maison en Maison : A Braine-le-Comte succède Jumet

Manifestement Sœur Vincent, ancienne maîtresse des novices, est choisie pour ses compétences et son sens de l’organisation au sein des nouveaux instituts. Que ce soit à Anvers ou à Braine-le-Comte, son passage est marqué par un véritable succès pour la Congrégation. Ces qualités en font sans doute une Sœur nomade appelée là où elle peut se rendre nécessaire. Dès septembre 1844, à peine trois ans après la mise sur pied du couvent de Braine, elle est appelée à Jumet. Les Annales de cette époque comportent des manques tant pour ce couvent qu’ensuite pour celui d’Ixelles, un des plus imposants de la ville [46], et qui sera le dernier havre de Sœur Vincent. Il nous est dès lors impossible de savoir quel est le rôle exact qu’elle tient dans ces deux derniers instituts ni quand elle quitte l’un pour l’autre. Elle poursuit pendant vingt ans ses relations avec sa sœur qu’elle a la tristesse de perdre en 1864, alors âgée de seulement 59 ans. Le seul portrait que nous avons de cette dernière est une photographie rehaussée qui nous la montre en deuil, elle qui a été veuve à 51 ans. [47] Aussi Sœur Vincent se rapproche-t-elle davantage encore de ses deux frères, Thomas, propriétaire de chevaux de courses mais plus encore de Maximilien Detry, bourgmestre de Saint-Amand pendant plus de quarante ans à la suite de son père, agronome réputé mais encore conseiller provincial du Hainaut, élu sur les listes... libérales.

La loi sur la Charité

En 1857, une loi sur la Charité qui établit un certain nombre de mesures et assoit le rôle du Souverain en matière de bienfaisance, fait suite à de longs et pénibles débats politiques et publics et presqu’à des émeutes. Le but est de légiférer sur tout ce qui touche à la bienfaisance, les uns estimant qu’il serait naïf de croire que l’Etat peut subvenir à tous les besoins, les autres considérant comme scandaleux le pouvoir des Congrégations religieuses. Le 20 juin 1857, Maximilien Detry, frère de Sœur Vincent, alors maire de Saint-Amand, envoie au nom du Conseil communal un courrier au Roi « pour exprimer à Sa Majesté toute sa satisfaction et celle de toute sa population au sujet des mesures qu’Elle a eu le bon esprit de prendre afin de rétablir le calme troublé momentanément à l’occasion de la discussion de Sa loi sur la Charité ». [48] Nous ne savons trop qu’entendre par cela, Maximilien ayant un engagement politique libéral, se réjouit-il donc que de nouvelles règles soient établies, ou, restant un chrétien certes peu pratiquant, est-il satisfait que malgré des restrictions, la fracture ne soit pas encore plus intense ?

Inquiète pour l’âme de son frère Maximilien

Cet engagement de son frère ne laisse, on s’en doute, pas insensible Sœur Vincent qui le sachant malade en 1872, s’inquiète de ses devoirs religieux au vu de ses orientations politiques. Le courrier qu’elle lui adresse n’a pas été conservé mais bien la réponse que son frère lui destine le 12 février, épitre où l’affection pointe à chaque ligne : « Ma bien chère soeur, je vous aurais écrit un peu plus tôt mais j'attendais de vous une nouvelle lettre à cause de quelque bruit qui me semblait s'être produit autour de moi. Les hommes, dans mon mal, semblant m'avoir abandonné, je me suis, avec toute confiance, tourné vers Dieu, qui m'a accueilli par l'intermédiaire de mon parent, Monsieur le curé Lacroix. Est-il vrai, chère soeur, que vous doutiez de mes sentiments religieux ? Parce que la pratique, à laquelle je vous dirai que je tiens peu, manquait chez moi ? C'est ce doute qui vous inspirait cette force d'éloquence et de rhétorique pour me toucher sans me blesser, manière d'agir que j'admirais pour sa grande délicatesse.

Nos bons vieux parents, chère soeur, nous ont gravé si profondément dans le coeur les principes religieux qui les distinguaient, que rien au monde ne pourrait les déplacer. Vous rappelez-vous leur manière innocente de nous inspirer tout jeunes ? Joseph [49] nous menait dans la campagne portant un rameau de Pâques pour en piquer au milieu de chaque pièce de grain, un brin, à l'effet d'obtenir une bonne récolte... Quelle foi. Nous n'en avons pas autant. Pour nous, nous nous fions davantage au travail des hommes. Après ceci, chère soeur, je pense que vous serez parfaitement tranquille sur mon compte et surtout quand je vous aurai dit qu'il y a un mieux marquant dans ma situation que j'espère qui durera. Lydie [50] veut me guérir à force de soins qu'elle seule me donne, les médecins n'étant pour rien que ce soit dans le traitement si exact qui m'est fait. Je finis. Recevez mes plus tendres amitiés ». [51] Le dévouement exceptionnel de sa fille ne suffit hélas pas, et neuf mois plus tard, Maximilien s’éteint à l’âge de soixante-six ans, veuf depuis près de quinze ans de Philippine Stalon qui lui a donné treize enfants. En 1875, Mère Aloyse succède à Mère Constantine comme Supérieure générale.

La « Loi de malheur »

En 1879, débute la « Guerre scolaire » [52] qui assombrit à nouveau le paysage politique de la Belgique. Elle éclate dans le contexte tendu où des réformes sont voulues en vue de la laïcisation de la société par les libéraux, essentiellement francs-maçons, dans un face-à-face virulent avec le clergé belge et le monde catholique en général. En juillet de cette année-là la loi passe et vise principalement au travers de diverses mesures, la création dans chaque commune d’une école primaire laïque et neutre, la mise en place d’écoles normales officielles, la suppression du cours de religion obligatoire, le choix sur la désignation des enseignants, sur les manuels en usage etc., en vue de pratiquer une séparation absolue de l’Etat et de l’Eglise.

Les plus radicaux veulent même la suppression des subsides aux cultes, aux Congrégations religieuses, aux écoles catholiques. Les catholiques nomment ces dispositions la « Loi de malheur » et les Evêques de Belgique qui la dénoncent comme antireligieuse, prédisent qu’elle participera au succès du parti socialiste. Les deux parties s’affrontent et il est jusqu’au Pape Léon XIII qui tente d’assouplir les positions sans pour autant désavouer ses Evêques, ce qui fâche le Gouvernement en place et rompt les relations diplomatiques avec le Vatican. Les Evêques du pays décrètent que dorénavant l’extrême-onction sera refusée aux instituteurs des écoles officielles et aux parents qui y envoient leurs enfants... En 1884, avec le retour des catholiques au pouvoir, la « Loi de malheur » est abrogée, des aménagements sont néanmoins apportés mais affrontements, manifestations, pétitions, subsistent pour des décennies encore, avant une seconde Guerre scolaire au cours des années cinquante.

Une famille divisée

Même si on a perçu précédemment la foi qui anime le frère de Sœur Vincent, Maximilien Detry mort entre-temps, malgré la voie politique libérale empruntée par lui, la famille de cette religieuse qui traverse ces événements comme de grands bouleversements de société, est divisée, et on ne peut sous-estimer le déchirement qu’elle a dû ressentir. De sa parente Madame Charles Tomboy née Marie-Valentine de Try (1748-1801) [53], descendent les Lalieu enrichis notamment par l’achat de biens d’église dont ceux du Chapitre de Moustier-sur-Sambre [54], la puissante famille Zoude à Saint-Hubert, les Claes alliés aux Brifaut, chantres du catholicisme, ou Léona Lambert (1836-1911) qui épouse Eudore Pirmez (1830-1890), ministre libéral de l’Intérieur. [55] Nombre de neveux de Sœur Vincent, fils de Maximilien, sont membres du parti libéral : Philippe-Léopold Detry (1831-1922), est membre de l’Association libérale du canton de Gosselies et membre du Comité scolaire, et l’on dit à son décès « qu’il a lutté pendant un demi-siècle pour nos principes de progrès et de liberté ». [56]

Parmi les frères de ce dernier, Adolphe Detry (1839-1916), ingénieur, est membre lui aussi de l’Association libérale du canton de Gosselies, Jean-Baptiste Detry (1842-1923), ingénieur, est conseiller provincial libéral du Hainaut, et Louis-Philippe Detry (1851-1914), médecin, est échevin libéral de l’Instruction publique à Gilly et président de la Commission de l’Instruction publique et du Comité scolaire de ce lieu. Enfin, Jules Detry (1846-1919), ingénieur, candidat libéral conseiller provincial pour Namur (canton de Fosses), encourage clairement l’enseignement officiel. Un retour de l’histoire veut toutefois que le petit-fils de ce dernier, Jules Detry (1905-1980), embrasse contre l’avis de son père, libéral notoire, la carrière religieuse. Chanoine du Grand-Saint-Bernard, aumônier de S. M. La Reine Marie-José d’Italie, résistant, directeur des Stations de plein air de l’Abbé Froidure, à la suite de l’arrestation de ce dernier en 1942, ethnologue, écrivain, conférencier, sa vie est à elle seule un roman, et a d’ailleurs suscité des mémoires d’étude à son sujet. [57]

Quant à la famille namuroise où Sœur Vincent compte des cousins, elle est partagée. Nombreux sont ceux restés fidèles au parti catholique et qui y sont même engagés telles les familles Capelle, Mélot [58], Petit (Upigny) etc. descendants de Madame Pierre Bouché née Marie-Catherine de Try, ou les familles de Brabant et Borboux qui descendent de Madame Lambert Lauvaux née Marie-Antoinette de Try [59] ou encore Ernest-Frédéric Trémouroux (1849-1932), candidat notaire, rentier-propriétaire, président de la conférence de Saint-Vincent-de-Paul de Villers-sur-Lesse, constructeur du patronage Saint-Louis qui porte son nom, Croix Pro Ecclesia et Pontifice, époux de Sidonie Hennuy et gendre de Mme Joseph Hennuy née Adèle Detry (1824-1910). [60] Mais à Fosses, les descendants de Madame Jean-Baptiste Franceschini née Marie-Rose de Try (1733-1809), représentés par une lignée de notaires, donnent bourgmestres et conseiller provincial libéraux. [61] De son côté Denis Detry (1818-1880), meurt à Namur en pleine Guerre scolaire et la presse locale signale « [...] que le parti libéral fait en Monsieur Detry, une perte extrêmement sensible, le Comité scolaire dont il faisait partie, une perte irréparable ». Quant à sa fille Alice Detry (1859-1944), elle épouse le général Emile Dendal (1847-1932), membre d’une Loge maçonnique et Officier dignitaire du Souverain Chapitre de l’Union et du Progrès réunis à Bruxelles. [62] Il se disait que lorsque les branches catholiques et libérales de la famille se croisaient en rue, elles changeaient de trottoir...

Les procès en béatification de Mère Julie et Mère Saint-Joseph

Malgré cette époque fort mouvementée, il est de plus en plus considéré tant au sein des Etablissements des Sœurs de Notre-Dame, qu’à Namur en particulier, que le rôle éducatif et charitable joué en leur temps par Mère Julie et Mère Saint-Joseph mérite de soutenir une demande en béatification des deux religieuses, dont l’une seule aboutira. C’est une longue et fastidieuse démarche que la nouvelle Supérieure générale initie et qui demande des témoignages d’actes et de comportements remarquables. Sœur Vincent, qui est alors au Couvent d’Ixelles, a peu connu Mère Julie mais a été intime, dans la douleur et la rédemption, de Mère Saint-Joseph. Aussi ses déclarations sont-elles recueillies : « après plus de quarante ans, ce que je puis affirmer sur les instructions de notre Vénérée Mère Saint-Joseph, c'est l'exactitude des réunions de quinze en quinze jours et le ton religieux, doux et imposant qui en faisait le caractère. Notre Chère Mère commentait la règle commune en toute occasion, ou quelque règle particulière, ou encore mes pratiques dont elle-même a composé le directoire ou coutumier.

Ses paroles nous étaient des oracles et elles tombaient de ses lèvres imprégnées de sagesse, de douceur et d'une force surnaturelle qui donnaient l'efficacité à ses leçons, dont on sortait en rendant justice à son discernement et toujours plus désireuse de l'entendre. Ne serait-ce pas prouver qu'elle était animée de l'espoir de Dieu en disant que Notre Chère Mère appuyait ordinairement ses avis sur l'autorité de l'un ou l'autre auteur bien choisi, et très souvent sur notre digne Mère Julie. Je n'ai nul souvenir de l'avoir entendu sans ses instructions générales ou particulières insister par la force du raisonnement ou la ressource de l'éloquence naturelle (qui ne lui manquait pas néanmoins) ; la foi simple et l'amour du devoir, par l'imitation de Jésus-Christ, était son argument habituel ». [63]

Tempus fugit : le décès de Louise Monseu, amie proche de Sœur Vincent

Cette terrible année 1879 est encore marquée par la disparition d'une contemporaine de Sœur Vincent, la Révérende Mère Supérieure Célinie, du Couvent de Jumet, dans le monde Louise Monseu [64], avec laquelle les relations familiales sont multiples. Les Annales des Sœurs de Notre-Dame en cette année évoquent sa disparition en rappelant : " la bonne Sœur Célinie était l'une des plus anciennes Supérieures de l'Institut formée à l'école de notre vénérée Mère Saint-Joseph et avait passé presque toute sa vie dans l'exercice de la supériorité. Elle comptait 72 ans d'âge et environ 52 ans de profession religieuse. Sa mort excita à Jumet et dans les environs des regrets universels".

Dix-sept prêtres pour le grand départ

Un livret-souvenir de quatre pages décrit dans les détails ses derniers instants et le déroulement de ses funérailles "où tout le monde s'accorde à remarquer que jamais pareille affluence de monde ne s'est vue à des obsèques à Jumet. (...) Le cortège était important. Le corps fut déposé dans le chœur où un grand nombre de prêtres étrangers l'entourait. Il y en avait dix-sept avec les six qui étaient à l'autel. Toute la famille de la Sœur Supérieure et les alliés, Houtart, Drion, Limelette et Cie et presque tous les membres de l'administration de Jumet allèrent à l'offrande ; et personne ne sortit avant la fin du service. M. le curé prononça une espèce d'oraison funèbre qui est trop longue à retranscrire ici ».

Sous le joug d’un Roi protestant

Le 8 août 1880 ainsi qu’à une date non spécifiée, Sœur Vincent apporte de nouvelles pierres à l’édifice de la cause de Mère Saint-Joseph. Elle met en effet en évidence son rôle d’assistante des malades témoignant en ce sens : « je vous prierai de lire sur le soin des malades, la règle de la charge d’infirmière qui est tout entière son œuvre et que je certifie avoir vu faire accomplir avec la plus grande exactitude et la tendresse d’une mère. Notre vénérée Mère visitait les malades et Elle avait pour le cas des longues infirmités, des égards et des soins ingénieux ». Elle ajoute encore que « sa vie était vraiment cachée en Dieu avec Jésus-Christ malgré la multiplicité d’occupations toujours pressantes, surtout sous Guillaume ». [65] Allusion à cette période, complexe pour la Belgique sous le joug, de 1815 à 1830, de Guillaume d’Orange, dont la politique autocratique et anticléricale provoque à juste titre l’hostilité de l’Eglise catholique et le mécontentement des futurs Belges envers ce Roi protestant qui veuf, abdique néanmoins pour épouser sa maîtresse, belge et catholique, la comtesse Henriette d’Oultremont. Elle ajoute : « notre Mère Générale était toujours calme, toujours à la chose du moment qu’elle faisait avec toute la perfection possible, mais sans minuties. N’importe quand on l’abordait, on la trouvait disposée à écouter, non qu’elle donnât toujours une réponse immédiate... Sa réponse habituelle était « nous consulterons le Seigneur » ». Et de conclure : « Elle nous faisait observer l’obligation de fortifier les santés. Vous préparez dans la jeunesse actuelle, les générations futures, disait-elle, préparez des générations fortes ». [66]

Quand l’éternité se profile

Un peu plus d’un an plus tard, le 8 novembre 1881, Sœur Vincent entre elle aussi dans l’éternité, alors que huit jours plus tôt rien ne laissait présager cette fin précoce ; et ce la veille d’être citée au Tribunal de Namur, pour le procès en béatification de Mère Julie ouvert cette année-là, et qui aboutit à une béatification en ... 1906 et une canonisation en... 1969. Lors de l’enquête menée en 1881 et à laquelle elle aurait dû prendre part, les témoignages sont multiples : Mesdames Trépagne de Roisin [67] et Douxchamps-Gislain [68], de Namur, Bertrand-Zoude, de Jodoigne, Misonne-Gailly [69], de Fleurus « qui connut personnellement Mère Julie », Henriette Fallon, Ida Zoude, Sidonie de Montpellier [70] etc. [71]

Les Annales des Sœurs de Notre-Dame évoquent en détail la fin de vie de Sœur Vincent et il semble que ces moments sont pour toute la Communauté une douloureuse séparation, loin de « La Grande Epreuve » qui, un demi-siècle plus tôt, a divisé et mis en danger l’institution même : « La Supérieure de la rue t'Kint est à Namur. La sœur, la Communauté assistent à une petite fête musicale organisée par les pensionnaires. Nous apprenons par dépêche la mort de notre chère Sœur Vincent à Ixelles. Ce 9 novembre 1881, lettre écrite la veille au soir, de la Supérieure d'Ixelles, Sœur Ignatia à notre chère Mère lui donnant les détails de la mort de Sœur Vincent : « Ma très chère Mère, la dépêche vous a déjà appris le dénouement triste pour nous. Notre chère et regrettée Sœur Vincent est morte sans agonie : la respiration s'est ralentie puis a cessé ; à peine a-t-on pu voir le moment où sa belle âme prenait son essor vers le Ciel.

« Ah qu’il est bon le Bon Dieu »

Aujourd'hui elle n'a plus parlé mais vers 6 heures du matin, elle m'a fait un signe affectueux qui montrait qu'elle me reconnaissait. Hier elle a chanté : « Ah qu'il est bon le bon Dieu » ! [72] Et dans la soirée elle a dit deux fois : « Loué soit Jésus-Christ » ! Je ne vous parle pas de notre douleur, ma chère Mère. Elle est l'égale de la vôtre. Vous perdez la plus attachée de vos filles et nous la plus édifiante des Sœurs dont le souvenir restera vivant parmi nous. Quant à moi, vous savez, ma chère Mère, ce qu'elle m'était. Notre affection étant toute en Dieu, elle n'en était que plus profonde. Ma chère Mère, voici ce que j'ai fait ajouter aux lettres de faire-part envoyées à nos Maisons : "Le bon Dieu dont nous devons adorer les décisions, vient de couronner la belle et sainte vieillesse de notre bonne Sœur Vincent, par une heureuse mort. Vous qui connaissiez son profond attachement à l'Institut, sa fidélité incomparable aux moindres prescriptions de nos Saintes Règles et son dévouement si plein d'affection envers ses Supérieures, vous comprendrez combien est douloureuse cette séparation si inattendue.

Rien ne pouvait nous faire pressentir il y a huit jours le coup qui allait nous frapper. La veille de la Toussaint notre chère Sœur Vincent a donné l'instruction religieuse dans trois classes du pensionnat où elle a développé la belle épître de la fête. Le soir, à 6 heures, elle fit selon son habitude, la lecture aux sœurs l’entremêlant de réflexions pleines de ferveur sur le bonheur du Ciel. Elle ne se doutait guère que le lendemain elle se verrait mortellement frappée. Elle ne put assister à la Sainte Messe le jour de la Toussaint. Le soir, la congestion cérébrale était déclarée, et depuis le mal n'a cessé de faire des progrès.

Calme, et sérénité toute céleste...

Tout nous porte à croire que ces huit jours de maladie ont été pour notre chère Sœur des jours d'intime union avec le Seigneur. Elle s'est trouvée hier et aujourd'hui sans parole mais lorsqu'on lui disait quelques mots pieux, il était facile de voir qu'elle les comprenait et les goûtait. Elle a conservé jusqu'à son dernier soupir, un calme, une sérénité, toute céleste » ». Il est encore précisé : « nous comptions sur elle comme l'un des meilleurs témoins pour le procès de notre vénérée Mère Julie mais le Seigneur ne permit pas que celle qui avait abreuvé d'amertume le cœur d'une de nos premières Mères, eût la consolation de donner son témoignage pour l’autre. « Elle sut peindre la vertu de couleurs célestes et la rendre aimable et pleine d’attraits » [73]

Sans doute est-ce là une des vertus qui caractérise le mieux Sœur Vincent pour que cela soit rappelé sur son souvenir pieux. Car toute vie terrestre a une fin et la rédemption est permise à tous. Près de neuf ans après Maximilien, Marie-Charlotte Detry qui a consacré sa vie à Dieu, s’est donc éteinte à Ixelles, lieu de son dernier séjour. La presse qui évoque son décès semble garder d’elle un souvenir précieux dont « La Grande Epreuve » est absente puisqu’encore secrète pour un demi-siècle, et cela, que ce soit à trois jours d’intervalle, dans « Le Bien public », le « Journal de Bruxelles », et même « Het Handelsblad » qui en néerlandais, rappelle son rôle de Première Supérieure de la Communauté à Anvers, quelque quarante ans plus tôt.

Le « Bien public » s’exprime pour sa part en ces termes : « L'institut des Sœurs de Notre-Dame vient de subir une perte douloureuse dans la personne de la Sœur Vincent, dans le monde Mademoiselle Charlotte Detry, décédée à Ixelles, le 8 novembre 1881, à l'âge de 73 ans et 9 mois. Entrée à seize ans dans la Congrégation, Sœur Vincent n'a cessé de tendre à la perfection de cette vie religieuse dont elle devint bientôt la personnification complète. Dans les différentes charges de maîtresse de classe, de directrice du noviciat, de Supérieure etc. qu'elle eut successivement à remplir, on vit briller en elle toutes les vertus capables de rehausser les talents naturels que le ciel lui avait largement départis. Un jugement droit, un tact exquis présidait à ses leçons et à ses conseils. Toutes les personnes, religieuses et élèves, qui ont eu le bonheur de passer sous sa direction conserveront à jamais les favorables impressions produites en elles par sa conciliante bonté, par son humble et délicate charité, par l'amabilité de son caractère. Elle emporte bien des regrets, elle laisse des exemples dont le fruit ne périra pas".

Sœur Vincent a donc traversé bien des crises, et connu six Supérieures générales des Sœurs de Notre-Dame tout au long de sa vie, dont les deux fondatrices. Après un long combat intérieur, elle semble s’être conformée aux règles internes de l’institut, pour devenir celle que l’on attendait dans le rôle qui lui a été attribué, mais que sait-on jamais finalement de l’être humain, si ce n'est ce qu’il nous permet de percevoir.

Galerie de photos et de documents


[1] Elle figure, en tant que « religieuse » à Jumet et sous son nom de naissance car la Révolution française a appris aux religieux à être prudents en la matière suite aux confiscations opérées dans les congrégations, aux côtés de sa sœur Catherine et ses frères Thomas et Maximilien, tous propriétaires à Saint-Amand dans L’Atlas cadastral parcellaire de la Belgique (Canton de Gosselies, commune de Saint-Amand) réalisé par l’ingénieur Popp dans la seconde moitié du XIXe siècle et publié sur ses propres presses à Bruges. A eux quatre, ils cumulent un total d’environ 90 hectares soit un peu moins du dixième du territoire du village.

[2] Archives générales des Sœurs de Notre-Dame à Namur, Registre des vœux avec mention de « Soeur Vincent de Paul » (cote BC 285).

[3] Répertoire photographique du mobilier des sanctuaires religieux (canton de Gosselies, dont dépend Fleurus), p. 36. Je remercie Marie-Christine Claes, docteur en histoire, pour sa recherche à ce propos.

[4] Leurs descendants Debouche en sont par la suite propriétaires à partir de 1830. Cette branche donne des fermiers, de nombreux notaires, et plusieurs mandataires catholiques parmi les descendances féminines, notamment Jules (de) Brabant (1845-1908), membre de la Chambre des représentants, Charles de Brabant (1878-1952), notaire à Genval et sénateur suppléant. Quant à Juliette de Brabant (1881-1942), elle épouse Antoine Borboux (1863-1919), avocat et membre de la Chambre des représentants, qui sont e.a. les parents de Juliette Borboux (1903-1986), épouse du baron (Pierre) Wigny (1905-1986), ministre à quatre reprises, du Révérend Père jésuite Antoine Borboux (1904-1974), et de Cécile Borboux (1909-1995), chanoinesse de Saint-Augustin, fondatrice des « Gais Pinsons », œuvre éducatrice pour enfants de la rue. P.-E. Detry, La famille namuroise Detry, autrefois de Try, Namur, 2015, pp. 78-80.

[5] Le chanoine Detry est le 3e d’une fratrie de quatorze enfants nés de deux lits. Sa sœur aînée Marie-Antoinette de Try épouse à Hanret le 10 septembre 1792 Jacques Rascar (1752-1819) petit-fils de Jean-Charles Rascar (1667-1724), bailli de la Haye et lieutenant-mayeur de Marbais, et de Marie-Françoise de Becquevort dont la très belle pierre tombale est toujours présente dans l’église de Saint-Amand. Le couple Rascar-de Try rachète la cure d’Hanret à la Révolution française. Sa seconde sœur Marie-Rose de Try (1738-1825) est l’épouse de son cousin (par les Hamoir) Jean-Charles Bacquelaine (ca1740-1799), propriétaire du moulin des Arcis à Burdinne, échevin de la Haute Cour de justice du lieu et frère du seigneur de Hemptinne. Le couple Bacquelaine-de Try compte une large descendance notamment en la personne du docteur Daniel Bacquelaine, qui fut président de la Fédération provinciale du Mouvement réformateur de Liège, ministre libéral des Pensions, et actuellement encore bourgmestre de Chaudfontaine. Quant à Béatrix de Try (1762-1859), née du deuxième mariage et 11e enfant, elle est rentière et célibataire à Louvain et décède à l’approche de son centenaire. Elle est particulièrement pieuse comme son faire-part mortuaire en fait état, invitant ses proches à participer « à plusieurs services funèbres qui seront célébrés pour le repos de son âme » célébrés soit dans la très belle église Notre-Dame à Herent, édifice roman à la décoration pariétale de sa tour, commune de sa sépulture, soit en l’église de Saint-Pierre à Louvain, église du XVe siècle en gothique tardif figurant aujourd’hui au patrimoine mondial de l’Unesco. P.-E. Detry, La famille namuroise Detry, autrefois de Try, op. cit., pp. 239-240, 253 ; G. Vanderick, Généalogie Becquevort, 2012, p. 81.

[6] J. Bovesse, Note sur l’histoire du Cercle catholique de Namur (1865-1921), in Annales de la Société archéologique de Namur, Namur 1972, p. 293. François Bouché époux de Caroline Buiron (1799-1871) (L’Ami de l’Ordre, 6, 11, 15 février 1871), est officier de l’Ordre de Léopold et en outre président de la Commission des hospices, membre de la Commission des prisons, de la Commission des bourses et de l’Institut Marie-Henriette. Son éloge funèbre mentionne « (...) qu’il est mort dans les sentiments de la foi la plus vive et de la plus édifiante piété » (Journal de Bruxelles, 13 avril 1874). L’Ami de l’Ordre, 13-14, 16, 23 et 25 avril 1874.

[7] Ses importantes archives comportant un dossier Detry sont conservées, après l’avoir été à l’abbaye Notre-Dame de Leffe, au presbytère de Bouvignes. P.-E. Detry, La famille namuroise Detry, autrefois de Try, op. cit., p.72.

[8] P.-E. Detry, La famille namuroise Detry, autrefois de Try, op. cit., p.75.

[9] BILLIART : née à Cuvilly en Picardie le 12 juillet 1751, Julie Billiart est d’origine modeste et développe depuis le plus jeune âge une vocation éducatrice et une foi inébranlable qui lors de la Révolution française lui vaut d’être inquiétée. Avec courage, elle surmonte pendant vingt-deux ans, une paralysie dont elle sera miraculeusement guérie. Sa rencontre avec Françoise Blin de Bourdon, dont les origines sociales sont totalement différentes mais qu’une amitié profonde gomme, les amènent toutes deux, pourvues d’une foi profonde, à la fondation des Sœurs de Notre-Dame après leur engagement dans la vie religieuse. https://sndden.be/julie-billiart-fondatrice-des-soeurs-de-notre-dame-de-namur/ ; https://snddensjb50.org/2019/03/01/la-famille/ ; https://snddensjb50.org/famille-de-julie-billiart/.

[10] BLIN de BOURDON : selon une généalogie parue, cette famille serait fort ancienne, établie en Picardie dès le XIIIe siècle en la personne de Jean de Blin, écuyer, et peut-être même en Normandie dès le XIe siècle. Elle donne des seigneurs de divers lieux, et ses alliances sont de qualité. Mère Saint-Joseph, dans le monde Françoise Blin de Bourdon, parfois qualifiée par courtoisie de vicomtesse, est issue de la branche dite des seigneurs de Bourdon qui proche des Bourbon, a particulièrement souffert lors des sinistres épisodes révolutionnaires. Elle-même emprisonnée à Amiens, elle est la fille de de Pierre-Louis de Blin de Bourdon (1706-1797), chevalier, vicomte de Domart, seigneur de divers lieux, persécuté et emprisonné malgré son âge avancé lors de la Révolution en même temps que son fils unique, et de (sa cousine) Marie-Louise de Fouquesolles. Nobiliaire universel de France ou Recueil général des Généalogies historiques des Maisons nobles de ce royaume, Paris, 1875, pp. 463-464.

[11] La comtesse Philippe Christyn de Ribaucourt née Antoinette de Quarré (1762-1836) est l’ancêtre du comte Philippe Christyn de Ribaucourt (1917-1989) qui épouse Denise de Beco (1921-2019), fille du baron Jean de Beco et de Gabrielle Bonehill (1885-1954), d’une importante famille industrielle du Hainaut, d’origine anglaise, à laquelle appartient Emma Bonehill (1851-1939) épouse de Jules Detry (1846-1919), ingénieur des Arts et Manufactures de l’Université de Liège, administrateur-gérant de la Société anonyme des Glaces d’Auvelais etc., neveu de Sœur Vincent, dans le monde Marie-Charlotte Detry. La sœur d’Antoinette de Quarré qui cède l’hôtel particulier des Quarré aux Sœurs de Notre-Dame, la baronne Ferdinand de Coppin de Conjoux née Caroline de Quarré (1764-1802) a pour fille Joséphine de Coppin de Conjoux épouse du baron Joseph de Woelmont (1768-1840) descendant comme la branche Detry à Saint-Amand (par les Hamoir), et l’auteur, par sa mère, des Longchamps et par conséquent des Capet. P.-E. Detry, La famille namuroise Detry, autrefois de Try, op. cit., p. 74 ; P.-E. Detry, La famille Degueldre, jadis de Gueldre. Ascendance lignagère et politique d’alliances d’une famille du comté de Namur, Namur, 2018, pp. 8-9.

[12] Bulletin communal de Namur, 1932.

[13] C. Douxchamps-Lefèvre, Hôtels de maître à Namur XIIIe-XXe siècles. Leurs occupants, Wépion-Namur, 1999, pp. 31-32 ; J. de Fraipont, L’architecture de style Louis XV à Namur de 1900 à 1945, Namur, 1999, pp. 12-13. C’est dans ces lieux que Mme Etienne Vandresse née Danielle Detry (°1951), fille de Jacques Detry (1924-2006) effectue ses études secondaires puis y est professeur de langues pendant quatre décennies.

[14] Sœur Suzanne Vandecan, « L'histoire du Trésor d'Oignies » in Autour de Hugo d'Oignies, sous la direction de R. Didier et J. Toussaint, Musée des Arts anciens du Namurois, 2003.

[15] P.-E. Detry, La famille namuroise Detry, autrefois de Try, op. cit., p. 254.

[16] J.-F. Houtart, « La famille Hénolet » in L’Intermédiaire des Généalogistes, 2024, pp. 92 et 93.

[17] Alors que les Hanolet s’allient aux Morialmé, Duvieusart etc., toutes familles apparentées aux Detry, les Gailly contractent une alliance dans la descendance de Mme Alexandre Lebrun née Marie-Françoise Detry (1829-1899). P.-E. Detry, La famille namuroise Detry, autrefois de Try, op. cit., p. 787. Sur l’Institut de Fleurus, voir P. Prévot, La maison du couvent des Sœurs de Notre-Dame à Fleurus, Fleurus, 2014, p. 3.

[18] Il s’agit de Jean Jacquet (1611-1684) et de Marie de Becquevort (1613-1690), ancêtres du côté maternel des deux sœurs Tirifahy. G. Vanderick, Généalogie Becquevort, op. cit., p. 40 ; P.-E. Detry, La famille namuroise Detry, autrefois de Try, op. cit., p. 82.

[19] Archives générales des Sœurs de Notre-Dame à Namur, cote BF515, lettre du 18 mai 1879 en vue de l’ouverture de la cause de Mère Saint-Joseph.

[20] Pensée reproduite sur son souvenir pieux lors de son décès.

[21] Archives générales des Sœurs de Notre-Dame à Namur, cote BF515, lettre du 18 mai 1879 en vue de l’ouverture de la cause de Mère Saint-Joseph.

[22] Dans le monde, Marie-Claire Le Lièvre, entrée dans la Congrégation le 27 janvier 1832.

[23] Père de la Sœur Borgia.

[24] Sur Herman Méganck (1792-1853) et sa vie peu banale, voir la très intéressante notice de André Dulière in Les nouveaux fantômes des rues de Namur, Namur, 1983, pp. 380-390.

[25] La Sœur Borgia quitte la Congrégation le 25 juin 1835. Les Annales des Sœurs de Notre-Dame évoquent le fait, en juillet 1835 « que les trois sœurs qui ont quitté l'Institut vont essayer d'établir une communauté à Dixmude, ville natale de Mademoiselle Antoinette Morel, la ci-devant Sœur Borgia ». En août, il est encore précisé : « On nous dit que, ni Monseigneur l'évêque de Bruges, ni aucun autre Evêque de la Belgique, n'a voulu permettre à Mademoiselle Morel d'établir une communauté ». La Sœur Borgia, que des généalogistes disent avoir été par la suite Sœur de la Présentation de Marie est morte pour sa part au presbytère de Winkel-Saint-Eloi, dépendant aujourd’hui de Ledeghem le 11 décembre 1879. Quant aux deux autres sœurs, elles se sont retirées dans leur famille à Louvain. Annales des Sœurs de Notre-Dame, juillet-août 1835, tome 4, pp. 5-6.

[26] Maison-mère des Sœurs de Notre-Dame à Namur, Cahier de La Grande Epreuve, 1834-1835 ; Ex cathedra : L’enseignement secondaire à Dinant au XIXe siècle, conférence par Axel Tixhon et Michel Coleau (https://www.matele.be/ex-cathedra-l-enseignement-a-dinant-au-xixeme-siecle). L’ancien couvent des Ursulines devenu celui des Sœurs de Notre-Dame est démoli au début du XXe siècle pour y construire la Poste. Les Soeurs en avaient été chassées par l’Administration communale de Dinant en 1866 et avaient acquis alors l’hôtel de la tête d’or dans la rue Grande, détruit en 1914.

[27] Annales des Sœurs de Notre-Dame à Namur, 1881, tome 10, p. 156. Les Annales de 1821, 1840, 1870, 1875 notamment, citent à l’une ou l’autre occasion Sœur Vincent.

[28] L’une des principales instigatrices mais elles furent dix-huit au total. « La Grande Epreuve » est toutefois restée secrète au sein de la Congrégation des Sœurs de Notre-Dame où seules les Supérieures générales ont été dans la confidence. L’affaire n’a été dévoilée qu’en... 1938, soit un siècle plus tard.

[29] Annales des Sœurs de Notre-Dame, juillet-août 1835, op. cit.

[30] Cabinet des estampes de l’Université d’Anvers.

[31] Il existe soixante-cinq lettres datées de 1838 à 1841 conservées à la maison-mère des Sœurs de Notre-Dame à Namur classées sous le titre de « A la Sœur Vincent, Supérieure à Anvers » qui lui sont adressées par Mère Ignace, Supérieure Générale de la Congrégation. Des copies dactylographiées ont aussi été réalisées. Lettres de Mère Ignace à Soeur Vincent, Supérieure à Anvers (du 26 octobre 1838 au 2 décembre 1841) (cote EA 033).

[32] Maximilien et Thomas Detry.

[33] Il s’agit de l’abbé Frédéric de Cuvelier (1773-1833), fils du baron Albert de Cuvelier (1730-1802) et de la marquise Marie-Isabelle de Maillen (1747-1826), issue de Wéry de Maillen et de Jeanne de Modave, famille lignagère namuroise, dont descendent toute la branche Detry, de Saint-Amand, et celle de l’auteur, par sa mère. P.-E. Detry, La famille Degueldre, jadis de Gueldre, op. cit., pp. 8-9.

[34] Le nom n’est pas cité dans la lettre. Par discrétion, on s’en doute.

[35] Cette famille originaire du Cambrésis s’est fixée à Anvers au XVIIe siècle où elle a noué des alliances avec toutes les familles prépondérantes du lieu (Baron de Ryckman de Betz, Armorial général de la Noblesse belge, Liège, 1957, p. 112). Nathalie della Faille de Leverghem épouse de Philippe-Edgar Detry (° 1962) en descend.

[36] Voitures publiques tirées par des chevaux.

[37] Antoinette Sussenaire (1797-1849), bonne et charitable, a pour sœur Marie-Thérèse Sussenaire (1796-1874) qui épouse Joseph-François du Bois (de Chantraine) (1788-1857), licencié en droit, bourgmestre de Braine-le-Comte. Elles sont les filles de Martin (1758-1828), propriétaire, échevin sous les régimes français et hollandais, marguillier de Saint-Géry etc., et de Marie-Thérèse Hanon (1755-1800). Sur cette famille, voir J. Sussenaire, « Une famille souche de Braine-le-Comte. Trois siècles et demi de la famille Sussenaire » in Annales du Cercle archéologique du canton de Soignies, tome XXX, 1980-1982.

[38] Notice sur le couvent des Sœurs de Notre-Dame de Braine-le-Comte, Braine-le-Comte, 1890.

[39] Archives générales des Sœurs de Notre-Dame à Namur, Annales de Braine-le-Comte (1840-1856).

[40] Notice sur le couvent des Sœurs de Notre-Dame de Braine-le-Comte, op. cit.

[41] Il s’agit de la belle église Saint-Géry, de style gothique s’appuyant et développant un édifice roman du XIIIe siècle. Elle contient un précieux ensemble d’œuvres religieuses des XVe et XVIe siècles.

[42] Archives générales des Sœurs de Notre-Dame à Namur, Annales de Braine-le-Comte (1840-1856).

[43] Journal de Bruxelles, 9, 15 octobre 1841.

[44] Notice sur le couvent des Sœurs de Notre-Dame de Braine-le-Comte, op. cit.

[45] Ibidem.

[46] En 1891, l’école compte plus de 600 élèves (Archives provinciales des Sœurs de Notre-Dame à Namur).

[47] Jean-Joseph Houtain (1805-1855) décède en effet à cinquante ans. Il a encore pris part comme juré un an avant sa mort aux Assises du Hainaut ouvertes le 21 août 1854, aux côtés de Victor de Bagenrieux, bourgmestre au Deux-Acren, Adolphe Errembault du Maisnil, propriétaire à Brasménil, Jules de Rasse, propriétaire à Tournai, Jules de Patoul, propriétaire à Havré ou Alexis du Roy de Blicquy, propriétaire à Blicquy. Journal de Charleroi, 31 juillet 1854. Leur fils Alphonse Houtain (1830-1911), brasseur, fermier, est dans la tradition de sa famille maternelle, bourgmestre de Saint-Amand-lez-Fleurus pendant près de 40 ans à la suite de son oncle Maximilien Detry. Il est membre de la Société de secours mutuels « Ressources de l’ouvrier », du Bureau de bienfaisance et du Conseil de fabrique. Dont desc. Le Bien public, 2 avril 1870 ; La gazette de Charleroi, 22 avril 1880 ; La Réforme, Le Courrier de l’Escaut, 12 octobre 1900.

[48] Archives de la famille Detry. Voir notamment sur le sujet « La Belgique et le roi Léopold en 1857 » in Revue des Deux Mondes, tome 10, 1857, pp. 481-501.

[49] Un domestique de la ferme familiale.

[50] Sa fille Lydie Detry (1844-1906), rentière, sans alliance. Ses proches rappellent dans son souvenir pieux « qu’elle exhala son dernier soupir sans effort et sans douleur » et soulignent que « si la terre te cache à nos yeux, ton souvenir restera éternellement gravé dans nos cœurs ». Il est ajouté « qu’elle fut l'incarnation la plus complète de l'abnégation et du dévouement. Sa vie n'a été qu'une longue suite de sacrifices ; s'oubliant sans cesse elle-même, elle n'a eu d'autre préoccupation que de procurer la satisfaction et le bonheur aux siens ». Il y est aussi reproduit une pensée qui est la sienne : « Ô vous tous que j'ai aimés, souvenez-vous que le monde est un exil, la vie un passage et le Ciel notre patrie. C'est là où Dieu m'appelle aujourd'hui que j'espère vous revoir un jour. Ne craignez pas de mourir mais songez à bien vivre pour ne pas mourir » (Archives de la famille Detry).

[51] Archives de Pierre Detry à Bruxelles.

[52] Voir e. a. D. Grootaers (sous la direction), Histoire de l’enseignement en Belgique, Bruxelles, 1998 ; E. Gubin et J.-P. Nandrin, La Belgique libérale et bourgeoise 1846-1878, Bruxelles, 2010.

[53] P.-E. Detry, La famille namuroise Detry, autrefois de Try, op. cit., pp. 245-250.

[54] Mais parmi leurs petits-enfants, Florentine Lalieu (1808-1893) épouse à Moustier-sur-Sambre le 8 novembre 1835 Louis Gérard (1804-1871) (ex matre Fallon), négociant en vins et vice-président de la Société de Saint-Vincent-de-Paul de Jambes-lez-Namur, et Mathilde Lalieu (1813-1899) épouse à Gilly le 25 août 1842 Léon de Schryver (1819-1864), industriel à Châtelineau qui créent à Moustier-sur-Sambre en 1852 « dans l’intérêt de cette commune qu’ils affectionnent, un atelier de dentelles en application, où sont reçues les filles dès l’âge de sept ans et au-dessus, sous la direction d’une maîtresse qui mérite de grands éloges. Le premier ouvrage sorti de l’établissement est un voile de la plus grande beauté pour la statue de la Sainte-Vierge. (...) Monsieur le curé est venu le recevoir avant l’office des vêpres, à la porte de l’église, au milieu d’une foule de fidèles non seulement de la paroisse mais des environs, venus pour cette pieuse cérémonie » (Le Bien Public, 29 mai 1854). Quant à leur arrière-petite-fille, Mère Alix de l’Enfant-Jésus, dans le monde Alix Lalieu (1841-1902), elle est la deuxième Supérieure générale des Dames de Sainte-Julienne, que la presse nous décrit comme « une religieuse de haute intelligence et de grand cœur » (La Métropole, 19 juillet 1902) « qui meurt après 33 ans de vie religieuse entièrement consacrée à la gloire de Dieu (...) et « ce qu’il y avait dans sa personne de digne et même de majestueux, se fondait dans le rayonnement d’une sensibilité exquise » (Le Vingtième siècle, 19 juillet 1902). Mère Alix de l’Enfant-Jésus est la fondatrice du noviciat de Cortil-Noirmont, et des Maisons d’Anvers, de Namur et de Malines de la Congrégation des Dames de Sainte-Julienne. P.-E. Detry, La famille namuroise Detry, autrefois de Try, op. cit., p. 248.

[55] Bien que libéral et estimant que le choix d’une éducation laïque doit aussi exister, il s’insurge au nom de la « liberté » chère aux libéraux contre la chasse aux sorcières organisée contre les institutions et l’enseignement catholique, estimant qu’il importe seulement de proposer des alternatives. On lui doit un discours bien trempé en ce sens prononcé à la Chambre des Représentants et imprimé à Bruxelles en 1884, concernant la proposition d’enquête parlementaire relative aux biens des associations religieuses. Un exemplaire est conservé dans les archives de la famille Detry.

[56] La tradition familiale retient qu’il aurait été « excommunié » au vu de ses engagements politiques.

[57] P.-E. Detry, La famille namuroise Detry, autrefois de Try, op. cit., passim ; C. Gillet, Jules Detry dans les Marches tibétaines. Itinéraire d’exploration d’un missionnaire ethnologue, UCL, année académique 2005-2006 ; P. Cryns, Un aventurier de Dieu. Chanoine Jules Detry, chronique biographique, Uccle, 2005.

[58] M. Belvaux, « Les origines de la famille des barons Mélot » in Le Parchemin, nov-déc. 2023, pp. 543-589.

[59] Voir note 4.

[60] Ernest Trémouroux est candidat suppléant pour la Province en 1898 de « l’Association indépendante et démocratique de Saint-Josse-ten-Noode », commune où il réside l’hiver. Il est généreux donateur pour la « Souscription pour le Pape » lancée à l’initiative de « l’Association des journalistes catholiques de Belgique », et lors du « Jubilé de 25 ans d’Episcopat de Mgr Heylen ». Réfugié en Angleterre lors de la Première guerre Mondiale, il est parmi ceux qui figurent sur « L’hommage au Roi » paru à la une du journal L’indépendance belge édité à Londres le 14 novembre 1914. Son éloge parut dans la presse lors de son décès à Villers-sur-Lesse relève que « Monsieur Trémouroux subventionnait largement les œuvres locales. Il est mort en grand chrétien après avoir répandu sur sa route des bienfaits que la Providence lui rendra là-haut au centuple ». Le Soir, 13 octobre 1895 ; Journal de Bruxelles, 13 octobre 1895, 14 mai 1898 ; Le Courrier de l’Escaut, 7 février 1900 ; L’Indépendance belge, 14 novembre 1914 ; Vers l’Avenir, 14 octobre 1924, 9 octobre 1932 ; L’Avenir du Luxembourg, 17 octobre 1924 ; La Nation belge, 13 décembre 1932 ; P.-E. Detry, La famille namuroise Detry, autrefois de Try, op. cit., pp. 780-781.

[61] P.-E. Detry, La famille namuroise Detry, autrefois de Try, op. cit, pp. 76-77.

[62] L’Opinion libérale de la Province et de Namur, 28 août et 4 septembre 1880 ; La Belgique maçonnique, Bruxelles, 1887, p. 51 ; Le Patriote, 15 décembre 1912.

[63] Archives générales des Sœurs de Notre-Dame à Namur, cote BF515, lettres 1879-1880 en vue de l’ouverture de la cause de Mère Saint-Joseph.

[64] Louise Monseu (1807-1879), descendante des Wodon, de Namur (P.-E. Detry, « La dévolution aux Mourlon Beernaert de l'étude notariale Eliat à Bruxelles » in Le Parchemin, 1995) et des Zoude alliés aux Detry (P.-E. Detry, La famille namuroise Detry, autrefois de Try, op. cit., pp. 246-250) était en outre la nièce de Marie-Antoinette Monseu (1772-1859) qui avait épousé à Jumet le 4 mai 1801 Emmanuel Houtart (1764-1836) (J.-F. Houtart, « Marie-Antoinette Monseu, douairière d'Emmanuel Houtart » in Le Parchemin, 1996) qui partageait avec Marie-Charlotte Detry en religion Soeur Vincent, des ancêtres communs Noville, et descendait des mêmes lignages de Gesves que Philippe-Edgar Detry (P.-E. Detry, La famille Degueldre jadis de Gueldre, op. cit., passim).

[65] Voir notamment G. Goyau, « Le don de la France à Namur : Mère Saint-Joseph » in La Libre Belgique, 17 avril 1921.

[66] Archives générales des Sœurs de Notre-Dame à Namur, cote BF515, lettres 1879-1880 en vue de l’ouverture de la cause de Mère Saint-Joseph.

[67] P.-E. Detry, « Essaimage d’une famille namuroise. La descendance de Henry Javaux (1746-1829) et Anne-Marie Helson (1757-1835) » in Recueil XXXVII de l’Office Généalogique et Héraldique de Belgique, Namur, 1987, p. 79.

[68] H. Douxchamps, La famille Douxchamps, Heule, 1973.

[69] P.-E. Detry, La famille namuroise Detry, autrefois de Try, op. cit., p. 787.

[70] M. Belvaux, La famille de Montpellier, in Recueils de l’Office Généalogique et Héraldique de Belgique, tomes LIX et LX, Bruxelles, 2007.

[71] Annales des Sœurs de Notre-Dame à Namur, 1881, tome 10, pp. 154-157, et suivantes. Je remercie vivement Sœur Noël-Marie, dans le monde Andrée Weynandt, archiviste provinciale Belgique Sud-France des Sœurs de Notre-Dame et Madame Marie Felten, archiviste des Archives générales des Sœurs de Notre-Dame à Namur pour leur si précieuse collaboration. Tous mes remerciements vont aussi à Monsieur Jean-François Houtart, généalogiste bien connu, pour ses conseils et sa relecture attentive.

[72] Qui est la devise de la Congrégation des Sœurs de Notre-Dame.

[73] Saint Bernard.


Le Bien public, 11 novembre 1881 ; Journal de Bruxelles, 12 novembre 1881 ; Het Handelsblad, 13 novembre 1881 ; P.-E. Detry, La famille namuroise Detry, autrefois de Try, op. cit., p. 87.


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